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Billet de blog 21 juillet 2020

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RENCONTRE (PRESQUE) IMAGINAIRE AVEC EDWY PLENEL

Une tentative subjective de lire le parcours du journaliste, Edwy Plenel

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C’est peut-être le journaliste le plus cultivé et le plus sérieux que j’ai rencontré. C’est un immense plaisir de débattre avec Plenel, il lit énormément, s’intéresse à tout. Moustache bien fournie, tantôt un sourire d’enfant tantôt une voix dure, un visage étonné qui couve l’éclat d’un rire moqueur qui va droit au but. Je l’ai rencontré à trois reprises, la première fois, dans les années 80, j’étais jeune journaliste dans un média parisien pour quelques mois avant de regagner le pays, l'Algérie, qu’il aime tant, il a fait son lycée à Alger, je l’ai vu sans avoir eu à échanger avec lui, il était déjà journaliste du quotidien Le Monde après avoir bourlingué à Rouge, organe trotskiste de la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire) - et au Matin de Paris.

Déjà, tout Paris évoquait son nom lui, qui après avoir été le spécialiste des affaires de l’éducation, comme s’il voulait rendre hommage à son père connu pour ses principes et son engagement anticolonialiste, d’ailleurs De Gaulle le limoge pour excès d’anticolonialisme, allait se lancer dans l’investigation, portant « la plume dans la plaie », faisant de lui le véritable continuateur de l’œuvre d’Albert Londres.

Edwy Plenel est souvent haï par les journalistes établis qui ont leurs entrées dans les lieux les plus parfumés et aussi marqué du fer rouge par les « puissants » du moment qui ne supportent pas sa façon de travailler, allant creuser dans les espaces les plus cachés. Il ne semble pas à l’aise avec les gouvernants du moment, même s’il les côtoie, lui qui devait tenir son incessante quête de liberté de son père et, peut-être même de son passage à Alger. Son père connu pour son soutien à la cause de l’indépendance algérienne et pour la fermeté de ses principes, s’installe à partir de 1965 pour quelques années à Alger comme enseignant, Edwy décroche le bac dans la capitale algérienne, puis entame des études de sciences politiques qu’il n’achève pas, préférant entamer une carrière de journaliste inaugurée à Rouge, il était militant trotskyste. Dans leur livre, « La face cachée du Monde », paru en 2003, les auteurs, Pierre Péan et Philippe Cohen insistent sur cette partie de sa vie et l’engagement de son père comme si c’était un crime d’être membre de la LCR ou militant anticolonialiste. Ce livre sentait le règlement de comptes. Son père n’a été réhabilité qu’en 1982 grâce aux interventions d’Edgar Morin et d’Hubert Vedrine.

Dans une rencontre à Freiburg en Allemagne, j’y enseignais comme professeur invité, mon ami Thomas Klinkert, responsable de la chaire de romanistik organise un séminaire et l’invite. Je le retrouve après avoir assisté quelques années avant à un interview réalisé avec lui par mon excellent ami Selim Koudil à Alger pour le quotidien « Liberté » à l’occasion du salon international du livre d’Alger. Je l’ai écouté, intarissable, parlé de son expérience, ses enquêtes durant le règne de François Mitterrand qui supportera mal l’ «arrogance » d’Edwy qui ne recule pas, Bérégovoy, l’histoire des écoutes illégales de l’Elysée, ses enquêtes sur  l'affaire du Rainbow Warrior  et la démission du ministre de la défense, Charles Hernu, le pari, pour le moment gagné de Mediapart. Il a failli m’étrangler quand je lui avais dit que le site était déficitaire. Mon information était erronée. Bien au contraire Mediapart connaissait une sérieuse embellie et une bonne santé financière.

Je n’ai jamais compris la relation qu’il entretenait avec Jean-Marie Colombani au Monde et le compagnonnage pas du tout naturel avec Alain Minc, un homme aux antipodes du discours de Plenel. Les « amis » me semblaient incompatibles. Je lui avais posé la question, il avait juste répondu par un sourire. Il faut le souligner, quoiqu’en disent Péan et Cohen dans leur livre, il a réussi la gageure de refaire de ce journal qui avait perdu de sa superbe avant sa prise de fonction de directeur de la rédaction de 1996 à 2004 et Colombani comme directeur, un véritable journal de référence, il était le maître d’œuvre de la nouvelle formule qui a permis au journal d’occuper la première place des quotidiens nationaux. Après son départ, en 2004, le quotidien connaîtra une période très sombre entrainant une succession de patrons.

Plenel est un excellent joueur. Il sait à quel moment il faut réapparaître. C’est en 2008 qu’il lance son site, Mediapart qui va empêcher beaucoup d’hommes politiques de dormir, ils lui vouent une haine féroce. Il y a même certains qui le traitent d’« ennemi » de la France ou comme l’ancien premier Manuel Valls qui use d’une formule haineuse à l’égard de Plenel et Mediapart en 2017 : «  "Je veux qu'ils reculent, je veux qu'ils rendent gorge, je veux qu'ils soient écartés du débat public. ». Valls n’est pas le seul homme politique qui ne peut admettre le retour de l’enquête et de l’investigation, Plenel en est un maître en la matière et ça fait peur, c’est un tombeur des « puissants ». Déjà, bien avant les affaires découvertes par Mediapart, il a longtemps dérangé Mitterrand dans les années 1980 qui n’en pouvait pas de faire attention à tel point qu’il l’avait mis sur écoute, la justice allait lui donner raison en poussant le ministre de la défense, Charles Pasqua à la démission et en condamnant les quatre responsables de la cellule de l’Elysée. Il a publié en 2006 un livre racontant cette affaire (« Le Journaliste et le Président »).

A Mediapart, chaque jour qui passe est un jour de bonheur pour certains politiques ou autres affairistes du sport ou de l’économie qui ont peur d’être démasqués. Alors qu’il n’y avait que l’hebdomadaire satirique, Le Canard enchaîné, aujourd’hui le monde de l’investigation se renforce avec le site de Plenel qui a révélé de grosses affaires qui ont sérieusement secoué puissamment certaines structures, les affaires Woerth-BettencourtCahuzac et les rapports Sarkozy-Kadhafi, les foot-leaks. Le scandale du ministre délégué chargé du budget, Jérôme Cahuzac qui avait été reconnu coupable d’avoir possédé des fonds non déclarés sur des comptes en Suisse et à Singapour allait éclabousser la quinquennat François Hollande.

L’une de ses dernières affaires avait concerné l’ancien ministre de la transition écologique et solidaire, François de Rugy, obligée de déposer sa démission. Il s’agit d’affaires de diners à l’hôtel de Lassay, du logement social de sa directrice de cabinet, des travaux dans son appartement de fonction et l’utilisation de ses frais professionnels en tant que député. Bien entendu, malgré la véracité des informations, les hommes et femmes politiques de la droite et de la république en marche ont sévèrement attaqué Mediapart qu’ils ont, pour certains comparé au KGB et à la STASI.

Avec Le Canard enchainé et Mediapart, ils leur arrivent de collaborer ensemble, c’est d’un journalisme de l’action dont il est question qui interroge fondamentalement les pratiques politiques et la confusion des genres, cherchant à sauver ce qui reste du système démocratique. Ce journalisme d’investigation commence à prendre sérieusement du recul dans une presse broyée par le monde des affaires et de la finance et la domination du monde politique par de simples techniciens. Ce n’est pas sans raison que Plenel qui a, à son actif, une vingtaine d’ouvrages, s’intéresse essentiellement à la question démocratique et aux problèmes des minorités. Dans ses ouvrages ( La Part d'ombreUn temps de chien et Les Mots volés ) sur le règne de François Mitterrand qu’il ne porte pas sur son cœur, il essaie de donner à lire les dérives monarchiques de la république et les coups portés au jeu démocratique.

Ce journaliste est peu séduit par le conformisme et les règles de bienséance, il ne s’accommode pas des règles dominantes. Je me souviens du « Grand entretien » avec le président français, Emmanuel Macron réalisé en 2018, en compagnie de Jean-Jacques Bourdin.  Ils ont imprimé un véritable changement, que ce soit au niveau de la forme ou du fond. La relation avec l’interviewé était marquée par un certain équilibre, une distance qui permettait aux deux journalistes d’éviter toute complaisance, évitant le piège de la proximité et rompant avec la traditionnelle rencontre avec des journalistes-maison. Comme d’ailleurs aux Etats Unis où les journalistes accrédités à la maison blanche sont moins libres. Ce qui s’est passé avec Plenel et Bourdin est une petite révolution dans le rapport des journalistes avec un président. Les journalistes ont évité d’utiliser la formule « Monsieur le président » qui les aurait embastillés dans une sorte d’espace traditionnel, officiel. Le fait de délocaliser le débat et de l’organiser au théâtre Chaillot a contribué à contourner l’histoire du rapport de forces. Les interviews du président ont souvent lieu à l’Elysée. C’est un véritable tournant dans la manière de mener une interview d’un président ou d’un dirigeant et de la place du véritable journaliste.

 Ces pratiques journalistiques s’accordent bien avec la mentalité de Plenel qui regrette certains ratages, il y a eu aussi des loupés dans sa carrière, il en parle avec une grande amertume comme l’histoire de Dominique Baudis ou de Panama. Il reconnait n’avoir pas sérieusement peaufiné son travail, manquant de vigilance, alors qu’il aurait fallu revérifier les informations. Il sait qu’il doit être toujours sur ses gardes, surtout que ses positions politiques sont publiques, lui qui hérite de son père son amour de la littérature, de la liberté et de l’anticolonialisme. Il est proche du combat des Palestiniens pour le recouvrement de leur territoire, des idéaux d’Edward Said, Daniel Barenboïm et de Mahmoud Darwish, des luttes nationales, de la liberté de la presse et des minorités, il soutient l’écriture inclusive, transgenre et dénonce l’islamophobie. Ce qui fait sortir de leurs gonds ces « nouveaux » philosophes « qui ne produisent que la haine » (Finkielkraut, Zemmour…), pour reprendre Pierre Bourdieu. L’investigation, ce sont les sources qui devraient être fortement protégées, jamais révélées par le journaliste, sinon, ce serait une grave césure éthique.

Edwy Plenel sourit toujours, lisse sa moustache drue, regarde derrière lui, puis poursuit son chemin…  

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