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Billet de blog 21 décembre 2021

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Lire, c'est aimer

Il n'y a pas plus beau que lire en toute liberté. Lire est un véritable plaisir, une passion. Toute lecture est travaillée par les jeux de la subjectivité. Lire, c'est aussi prendre une certaine distance tout en assumant sa subjectivité

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Lire, c’est avant tout aimer, être conquis par le plaisir d’interroger un texte en évitant la posture du soldat. Je n’ai jamais compris cette tendance à vouloir faire d’un texte une machine, un monde uniforme, alors que ce qui caractérise l’acte littéraire, c’est sa complexité, cette impossibilité de saisir le sens global. La littérature et les arts sont réfractaires à toute position dogmatique ou totalitaire, à ces grilles qui tentent de mettre en pièces ce qui fait la beauté de la littérature et des arts. Cela ne veut nullement dire qu’on devrait mettre de côté la raison, il faut plutôt emprunter les sentiers de l’émotion froide, cette froideur qui commande au lecteur critique d’assumer sa subjectivité.

Je n’ai jamais été séduit par ces thèses ou ces travaux critiques qui font de la littérature ou du théâtre de simples mécaniques, de simples prétextes permettant au candidat de bénéficier d’un papier qui donne la possibilité à l’« heureux élu » d’enseigner à la fac. La littérature et les arts sont plus que ça, ce qui les rend davantage complexes, c’est le fait que la littérature soit son propre objet, une sorte de méta-objet. Cela me rappelle cette polémique qui a suivi la parution de l’ouvrage de Barthes sur Racine, cela me rappelle également cette rupture radicale de Barthes et de Todorov avec l’analyse structurale qui n’est en fait que le produit d’une posture idéologique. Comme d’ailleurs le positivisme du 19 -ème siècle ou cette manie d’emprisonner le texte dans des catégories trop abstraites et trop subjectives, le beau, le bon goût et le vraisemblable. Lire un texte, c’est saisir une réalité, l’impossibilité d’épuiser les contours de l’espace littéraire, c’est aussi être conscient de la présence de trois polarités, trois complexités, celles de l’auteur, du lecteur et du texte (qu’est-ce qu’un texte ? Le débat est encore ouvert). Lire, c’est aimer, c’est être traversé par les jeux stimulants d’une passion paradoxalement froide, ne pouvant ni répudier la subjectivité, trop présente dans le rapport lecteur/texte ou auteur/texte, ni évacuer une objectivité marquée par la mise à distance, mais cela nous convie à un beau mariage peut-être trop libre entre ces deux espaces, objectivité et subjectivité, maîtresses (au féminin, oui ! cela nous permet peut-être de réfléchir à cette tendance machiste de la langue française, ce serait bon de lire les travaux de la sociolinguiste Marina Yaguello) d’un moment, d’un instant, fait de maintes choses, de plusieurs formations discursives, des débris funèbres d’auteurs et de mots qui trouvent ici le sens premier, celui de l’écriture qui est peut-être la seule vérité qui désarbitrarise la langue et libère le langage de ses structures normatives. Lire un texte littéraire ou une pièce de théâtre n’est pas une entreprise facile, simple, la lecture exige un rapport extrêmement passionné, une relation amoureuse avec le texte. Lire, c’est aller au fond du texte tout en ayant conscience qu’on est encore et toujours en quête d’un désir encore non assouvi. La littérature a horreur du début et de la fin ou du dénouement ; ce n’est pas vrai, il n’y a ni début ni fin, oui, tout commence et finit au centre, un centre multiple, une arborescence plurielle, le rhizome, cher à Deleuze et à Guattari.

Lire, c’est le plaisir qui nous permet de réinventer le désir et de ruser avec les mots qui, désormais, sont incapables de reproduire l’acte d’illustrer arbitrairement le monde pour faire émerger le « mentir-vrai » (Louis Aragon) de la littérature. La fonction du critique littéraire est justement de saisir le parcours de ce mentir-vrai, aller en quête de l’aventure de mots désormais libérés du poids de la prison normative. Les grilles sont incapables de lire la complexité d’un texte qui apporte du plaisir au lecteur. Certains tentent d’embastiller le texte dans des catégories de lecture qui me paraissent beaucoup plus faites pour justifier la « fonction » du critique : éco, géo, etc…

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