Ahmed Chenikii
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Billet de blog 22 juil. 2020

CRÂNES, HISTOIRE ET MÉMOIRES

L’histoire de la récupération des crânes de résistants algériens montre à quel point la pugnacité de certains intellectuels algériens est payante. Elle pose la question de l'écriture de l'Histoire et de sa relation avec la mémoire. Un regard

Ahmed Chenikii
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CRÂNES, HISTOIRE ET MEMOIRE

L’histoire de la récupération des crânes de résistants algériens montre à quel point la pugnacité de certains intellectuels algériens est payante. C’est grâce à l’historien, Ali Farid Belkadi qui découvrit les crânes lors de recherches au Muséum de Paris et le journaliste et écrivain Brahim Senouci qui a pris le relais en faisant circuler une grande pétition sur Internet qui a permis d’alerter encore une fois le monde sur les atrocités de la colonisation. Cet acte montre qu’il existe encore des intellectuels libres et autonomes qui font un extraordinaire travail sans tomber ni dans la complaisance ni dans les jeux de l’argument d’autorité. Ce n’est pas la première fois que cette entreprise de mise au jour de tragédie coloniale est prise en charge par des intellectuels algériens. Déjà, en 2005, quand l’assemblée française avait élaboré une loi dont un des articles évoquait les « aspects positifs de la colonisation », des intellectuels, algériens et étrangers, avaient vivement réagi et ont réussi à pousser Jacques Chirac, alors président de la république française à abroger cet article.

Ces questions de mémoire ont toujours mobilisé des historiens, des anthropologues et des militants qui continuent à penser que le colonialisme est un mal intégral. C’est pour dire qu’il existe, en Algérie, comme ailleurs, des historiens et des intellectuels, autonomes, réfractaires à toute démarche fortement subjective, cherchant la « vérité » en prenant de la distance avec les faits, usant à la fois de froideur, mais paradoxalement marqués par la passion, considérant que l’idée de « guerre des mémoires » est anachronique et peu sérieuse. La mémoire est travaillée par une forte subjectivité, souvent utilisée pour neutraliser et court-circuiter l’Histoire qui est souvent otage de l’oubli. Justement, l’entreprise historique de Ali Farid Belkadi est de permettre de combler le vide laissé par une mémoire déclinante. Les crânes constituent un lieu de mémoire, portant une histoire, comme récit qui alimente l’historien qui, ainsi contribue à la mise en œuvre du discours et du récit national. Cette nouvelle Histoire n’est pas conjoncturelle, comme les manuels d’histoire. En 1965, Ben Bella sort subitement des livres d’Histoire pour recouvrer les lieux de mémoire. Mais il ne faut pas confondre mémoire et histoire. Il y a des historiens autonomes qui cherchent librement en interrogeant les faits, se démarquant de l’Histoire officielle et de tout argument d’autorité.

QUAND LA MEMOIRE COURT-CIRCUITE L’HISTOIRE  

Le jugement rendu dans l’affaire opposant Ali Kafi, ancien colonel, chef de la wilaya 2 à la famille Abane Ramdane, architecte du congrès de la Soummam, dans les années 2000 a conforté les relations quelque peu ombrageuses qu’entretiennent politique, mémoire et Histoire. Mohamed Harbi avait, dès le départ, qualifié ce procès de « cuisine politique » qui ne concernerait pas l’historien. L’Histoire et la mémoire se heurtaient dangereusement aux échos et aux réminiscences de règlements de comptes et d’inimitiés hérités des désaccords tus, intériorisés, durant la guerre de libération. C’est vrai que les conditions dans lesquelles ce procès avait été pris en charge sur le plan médiatique et politique pose problème au-delà du verdict. Le politique intervient dans l’affaire et déterre des inimitiés et des suspicions à peine dissimulées. On tente de relire le passé à partir de préalables idéologiques et politiques en privilégiant les instances mémorielles marquées par les jeux de l’oubli, de l’omission volontaire et par une tendance à porter des jugements de valeur à partir d’un présent perpétuel et de catégories idéologiques précises. L’autocélébration, le rejet de l’Autre, les tendances régionalistes et clientélistes constituaient souvent les éléments nodaux de ces écrits réactivant une mémoire naturellement travaillée par les stigmates de l’oubli.

Il y eut, durant ces deux dernières décennies de très nombreux écrits (mémoires, archives, témoignages) mettant en scène la lutte de libération nationale. Plus de deux cents textes ont été publiés par différents éditeurs algériens, conscients de l’effet porteur sur le plan commercial et éditorial, de ce type de livres qui intéressent un large public. S’articulant autour de l’acteur, les mémoires se caractérisent par une grande subjectivité, la focalisation des événements autour du mémorialiste devenant le centre de l’action et la glorification de sa propre personne et de son clan. Règlements de comptes, suite d’événements, diabolisation de l’adversaire constituent les éléments de la construction de ces récits qui fonctionnent, par endroits, comme une sorte de réveil du refoulé.

Les mémoires sont faits de constructions et de représentations donnant à lire des passages accusateurs ou louangeurs, mettant en œuvre une subjectivité extrême du langage caractérisée par des jeux de censure, des oublis manifestes et l’effacement de pans mémoriels ou la fabrication d’événements servant d’espaces de justification d’une parole préalablement préconçue.

Les mémorialistes sont souvent accompagnés par des universitaires et des journalistes qui prennent parti pour tel ou tel récit, réfutant toute critique de sources ou vérification de faits. Comment lire les articles publiés dans certains médias nationaux par des journalistes qui ne prennent souvent pas la peine de consulter l’ouvrage incriminé, mettant en avant une position politique et idéologique préalablement marquée sur le plan de la lecture historique ? La confusion, parfois volontaire, entre le travail de l’historien et du mémorialiste altère toute communication sérieuse et exclut toute analyse totalisante ou systémique, privilégiant une vision essentialiste, événementielle, sans aucune relation avec l’environnement sociologique, anthropologique et politique. Cette manière de voir, anhistorique, évite souvent toute interrogation des faits et une véritable critique des sources, se satisfaisant d’une reprise paresseuse de faits et de thèses, évacuant toute recherche pluridisciplinaire et polycentrique et imaginant l’Histoire comme une suite d’archives publiques ou un travail d’extraction scientiste. A partir du début du vingtième siècle, les Algériens, ayant adopté les formes de représentation européenne, vont emprunter les techniques d’exploration historique au colonisateur.

Les premiers historiens « modernes », nourris des méthodes d’interrogation européennes, allaient proposer leurs premiers textes. Moubarak el Mili (1897-1945 ; Histoire de l’Algérie, de l’antiquité à nos jours, Tarikh el djazair), Ahmed Tewfik el Madani (1899-1983 ; Histoire de l'Afrique du Nord, ou Carthage en quatre siècles) et Abderrahmane el Djilali (1908-2010 ; Histoire générale de l’Algérie, Beyrouth, 1984) furent les premiers historiens de langue arabe, reprenant la démarche herméneutique européenne et proposant une lecture de l’Histoire de l’Algérie articulée autour de la reconstitution de faits et d’événements historiques. Formés à la Zaytouna de Tunis, ils réussirent la gageure de faire une sorte de synthèse entre le style traditionnel et le mode d’interprétation « moderne ». A côté de ces historiens, il y avait également des lettrés de langue française, qui avaient proposé une description de l’évolution historique de l’Algérie : Said Boulifa (1863-1931 ; (Grande Kabylie, Le Djurdjura à travers l'histoire depuis l'Antiquité jusqu'en 1830, Alger 1925). L’Histoire ancienne est marquée du sceau de la revendication politique et idéologique. La convocation du passé (« arabe » ou « amazigh ») correspond à des choix idéologiques particuliers. La lecture de Said Boulifa est fondamentalement différente des interprétations proposées par Moubarak el Mili, Tewfik el Madani et Abderrahmane Djilali.

L’HISTOIRE EST UNE DISCIPLINE EMPIRIQUE

L’Histoire qui est une discipline empirique ne peut faire abstraction des recherches sociologiques. René Gallissot m’expliquait, il y a quelques années, ainsi sa vision de la « science » historique et de sa manipulation aujourd’hui : « L’Histoire dominante est devenue très liée aux archives d’Etat. On croit que l’Histoire, c’est l’exploitation des archives publiques. Les Etats sont des machines à produire du papier. C’est une Histoire qui se détache très peu du travail d’archivage et de compilation et qui, au mieux, établit des thèses très riches par empirisme. C’est l’histoire événementielle. Ce sont des récits de ce qui s’est passé de telle date à telle date. L’Histoire est, à peine, une science, elle n’est souvent qu’une discipline empirique. Il y a une autre Histoire, celle manifestée par l’Ecole des Annales. Déjà, aux Etats Unis, en Grande Bretagne et dans de nombreux pays, des historiens ont appris, bien ou mal, à faire de l’Histoire à travers le marxisme. L’Histoire, ce sont des problèmes à résoudre. Dans ce cas, l’Histoire, y compris l’Histoire-problématique ou recherche a été très longtemps dominée par l’évolutionisme (étapes, progrès de civilisation…). Tout ceci s’inscrivait dans une ligne d’évolution. C’est en quelque sorte le scientisme du 19ème siècle. Les changements sociaux sont de plus en plus massifs et se manifestent à travers la transformation et l’urbanisation du monde et la massification de la culture ».

La frontière entre l’attitude historique et l’entreprise mémorielle s’illustre paradoxalement à la fois par une étroite rencontre et une large distance, mettant en jeu une objectivité illusoire et une subjectivité assumée. La vérité serait donc improbable, donnant à voir une volonté de mettre en œuvre des lectures critiques d’un fait, sujet à interprétation par les acteurs et les témoins du moment. L’oubli est un élément central de toute relation mémorielle ou historique. Il peut être volontaire, légitimant une opération idéologique, comme il pourrait-être une faille mémorielle. C’est un élément fondamental constituant un grand obstacle à toute entreprise de réappropriation historique, il est le lieu essentiel de la vulnérabilité des espaces mémoriels et historiques. Paul Ricœur qui a consacré un ouvrage à ce thème insiste sur la menaçante inquiétude de l’oubli tout en le considérant comme le défaut tragique d’une mémoire glorieuse et riche : « L’oubli en effet reste l’inquiétante menace qui se profile à l’arrière-plan de la phénoménologie de la mémoire et de l’épistémologie de l’Histoire ».

Cette inquiétante disparition des traces et l’apparition de failles et de béances fragilisant dangereusement la recherche historique ont constitué des éléments-clé du débat sur l’écriture de l’Histoire et ses travers (Michel de Certeau, Pierre Nora, Jacques Le Goff…). On essaie de mettre en œuvre des mises en scène et des représentations d’une Histoire transformée en un espace de légitimation du discours dominant. L’oubli qui favorise la fonctionnalisation du récit et fragilise dangereusement l’entreprise historique condamnée à épouser, par endroits, les contours du discours mémoriel, permet la mise en œuvre d’approximations conceptuelles et de flagrants amalgames entre le savoir historique et les attitudes mémorielles.

Les acteurs de la guerre de libération qui rédigent leurs mémoires pensent faire œuvre d’historien, alors que leur travail n’est qu’un assemblage de fragments de vie, se caractérisant par une forte empreinte d’égocentrisme et une grande subjectivité. Les traces mémorielles s’illustrent par un trop plein de subjectivité faite d’autoglorification, de réécriture intéressée d’événements, de trous et d’oublis. Ces éléments mémoriels pourraient constituer un matériau devant être interrogé par l’historien, mais ne sont nullement suffisants pour être la source essentielle ou exclusive de l’historien. Plus de 200 ouvrages de mémoires ont été édités en l’espace d’une décennie, donnant à voir le parcours personnel de certains acteurs   .

Il faut dire que durant ces dernières décennies, il y eut, au milieu de ce tintamarre mémoriel fait d’autoglorification et d’autocélébration, la rédaction de mémoires dont le style est original associant les jeux de la reconstitution mémorielle et l’analyse du fait historique, en empruntant une méthode heuristique. Mostefa Lacheraf (1917-2007), Mohamed Harbi (né en 1933), Sadek Hadjeres (né en 1928), Rédha Malek (né en 1931), Ali Haroun (né en 1927), anciens militants du mouvement national, témoins, acteurs et intellectuels apportent une lecture singulière d’événements précis en passant du « je » de la subjectivité au « il » censé être le pronom de l’objectivité et de la trace mémorielle à l’interrogation historique. Le "je" quitte les sentiers de la singularité et des entrelacs de la mémoire pour emprunter les rets de la collectivité et de l'Histoire. Mémoire et Histoire se conjuguent dans une sorte de construction historique sublimée. Ces textes sont de Sadek Hadjeres, Quand une nation qui s'éveille (Editions Inas, Alger, 2014), Mostefa Lacheraf (Des noms et des lieux, Alger, Casbah Editions, 1998), Mohamed Harbi (Une vie debout, Paris, La découverte, 2001). Hadjeres, 87 ans, qui a connu une vie politique et humaine extrêmement pleine tente dans son livre d'analyser, en usant d'un "je" paradoxal, les réalités de l'Histoire de l'Algérie jusqu'à la fameuse crise de 1949 qui ne serait, pas, selon lui, marqué par une crise dite "berbériste", il corrige ainsi la chose en disant que le groupe dont il faisait partie n'avait à aucun moment évoqué un quelconque problème berbère, mais plutôt posé des questions relatives à la démocratie et à la révolution. Leurs opposants politiques et les services coloniaux auraient fomenté cette affaire. Hadjeres est un acteur de poids. Lacheraf, lui aussi, prend une distance avec son je pour décrire le parcours historique et l'émergence d'une conscience nationale. Harbi essaie de comprendre, en faisant des va et vient entre le "je", le "il" et le "nous" les jeux et les enjeux des luttes politiques caractérisant l'Algérie coloniale. Rédha Malek (Guerre de libération et révolution démocratique : écrits d’hier et d'aujourd’hui, Casbah Éditions, 2010 ; L'Algérie à Évian : histoire des négociations secrètes, 1956-1962 ; Arrêt du processus électoral, enjeux et démocratie) tente de prendre une certaine distance avec les faits rapportés, passant du je au nous tout en esquissant de longues descriptions. Ali Haroun (La 7ème wilaya, Paris, Le Seuil, 1986 ; L’été de la discorde, Alger, Casbah Editions, 2000) raconte, en donnant l’illusion de l’objectivité, les conditions d’existence de la Fédération de France du FLN et les ambigüités des premiers mois de l’indépendance. Hadjeres, Lacheraf, Malek, Haroun et Harbi révolutionnent le genre mémoriel en déplaçant sa vocation, atténuant la subjectivité de l'écriture mémorielle, combinant mémoire et histoire, subjectivité et désir 'objectivité, singularité et collectivité. Un point commun : un style merveilleux, une langue lumineuse, une grande culture et un extraordinaire background intellectuel. Ce sont de grands acteurs de l'Histoire nationale.

Des historiens qui, parfois, accompagnent le mémorialiste, usent d’un vocabulaire et de modalisateurs, évacuant toute possibilité de questionnement, d’interrogation et de distance. Ainsi, adverbes, adjectifs qualificatifs, possessifs neutralisent cette nécessaire « objectivité » devant caractériser l’écrit historique et le distinguer de l’entreprise mémorielle. Partis pris, jugements de valeur, arguments d’autorité, informations de seconde main marquent le discours de nombreux historiens. Ce qui pose sérieusement le problème de la formation des historiens dans les universités algériennes, provoquant un sérieux déficit en matière de recherche historique. Certes, quelques noms comme Mahfoud Kaddache, Mohamed Cherif Sahli, Mohamed Harbi, Mohamed Teguia, Belkacem Saadallah et quelques rares auteurs, autonomes et critiques, ont produit des textes d’une importance majeure. Les centres d’études historiques et des archives nationales ne semblent pas efficients pour permettre aux historiens de puiser dans les fonds existants. Il est beaucoup plus loisible et plus simple de se documenter au niveau des différentes structures françaises chargées de la collecte des archives, notamment le service historique de l’armée de terre ou le centre des archives d’Outre-mer (CAOM).

La question des archives est délicate. Elle est souvent posée sans aucun résultat. Le gouvernement français ne semble pas prêt à restituer les archives. Les dirigeants algériens, de leur côté, n’en font pas une priorité. Lors de son voyage en Algérie en 1975, le président français, Valéry Giscard-d ’Estaing, avait provoqué une grande polémique en déclarant que « la France historique salue l’Algérie indépendance », comme si l’Algérie n’avait pas d’Histoire. Ce qui avait, à l’époque, fait violemment réagir le chef d’Etat algérien, Houari Boumediene. Mais les archives algériennes sont souvent mal prises en charge.

LA PASSION EXCLUT LA DISTANCE CRITIQUE

Quand il s’agit de l’Histoire récente de notre pays, les passions se déchaînent, l’insulte et l’invective prennent le dessus pour marquer le paysage médiatique et politique. Les inimitiés personnelles, le régionalisme désuet et les raccourcis idéologiques refont surface. Cette propension à la fermeture du champ médiatique et politique par la presse et la « classe politique » qui n’arrêtent pas d’évoquer cette liberté d’expression conjuguée à la pensée unique est le reflet de flagrants partis pris idéologiques. La censure est très présente, elle se caractérise par l’effacement de faits, d’événements et de personnages. L’oubli volontaire constitue un élément essentiel du discours de dirigeants cherchant à imposer une lecture officielle des faits historiques. Depuis l’indépendance, chaque dirigeant efface de l’historiographie officielle des noms et survalorise son clan. L’effacement et la trituration de la « vérité » historique est légalisée dans les sphères algériennes. Des noms d’acteurs historiques de premier plan sont victimes d’oublis volontaires pour laisser place à une mise en scène de l’Histoire et à une violation de la mémoire. L’Histoire est l’otage des oligarchies en place depuis l’indépendance. Certes, des tentatives plus ou moins autonomes sont menées par quelques historiens.

Le ministère des Moudjahidine examine tout projet de film pour attribuer un visa. Des colloques sur Messali el Hadj, par exemple, ont été annulés par les autorités gouvernementales, comme d’ailleurs des conférences traitant de sujets qui fâchent comme les relations MNA-FLN par exemple. De nombreux historiens parlent de la nécessité de réinterroger un certain nombre de dossiers de l’Histoire de l’Algérie, la période « ottomane », les rapports MNA-FLN et les liquidations qui ont marqué l’évolution de ces rapports, au-delà des positions dominantes culpabilisant les proches de Messali el Hadj et célébrant les combattants du FLN. Cette vision manichéenne de l’Histoire altère la communication historique. Des historiens, à l’instar de Mahfoud Kaddache et de Redouane Ainad Tabet, tentent de proposer une lecture totalisante, plus rigoureuse et moins marquée par les jeux des postures idéologiques. Les historiens sont souvent prisonniers des sources utilisées. Le déficit en matière d’archives et de documents sérieux pose problème restreignant le champ d’action de l’historien. Mohamed Harbi semble très marqué par ses propres documents glanés dans la wilaya 2 et la fédération de France où il militait. Slimane Chikh (L’Algérie en armes ou le temps des certitudes, Paris, Economica, 1981), lui, semble plutôt proche des Ouléma et d’une tendance du PPA, alors que Mohamed Teguia (L’Algérie en guerre, OPU) est tributaire du PCA et de la wilaya IV.

Il n’est nullement aisé de dépouiller une lecture historique de ses considérations idéologiques et subjectives. Le discours est surtout menacé par l’obsédante question de l’oubli qui fragilise l’entreprise historique et sociologique. L’historien est ainsi appelé à pallier ces absences et ces failles par le recours à un travail de recoupage et de reconstitution.

Les contraintes et les erreurs de toute révolution restent impénétrables. Certes, les luttes de personnes et de clans au sein du FLN-ALN marquaient quotidiennement le terrain d’autant que l’élite intellectuelle fut marginalisée et parfois liquidée (l’épisode de « la bleuite » en est l’expression). Les malheurs de Abane Ramdane avaient commencé le 20 août 1956, c’est-à-dire lors du congrès de la Soummam qu’il avait organisé de manière extraordinaire en rédigeant une plate-forme de quarante pages qui définissait les contours d’une véritable réalité révolutionnaire tout en concentrant beaucoup de pouvoirs autour de sa personne. A l’époque, de sourdes luttes et d’interminables complots marquaient le paysage.

       Ces « blessures » existent. Les « vérités » doivent aujourd’hui être dites avec courage par des mémorialistes ou des historiens qui s’étaient jusqu’à présent dissimulés derrière des rideaux idéologiques et des considérations subjectives. Ce n’est pas en tentant de refaire l’Histoire à sa mesure que les choses deviendraient transparentes. Ainsi, quand d’anciens « amis » de Abane et de Kafi, après avoir observé le silence après sa liquidation, se remettent aujourd’hui à refaire surface, il y a trop de dessous et de ménages politiques qui marquent l’itinéraire. Cette propension à réagir après coup a fait trop de mal au pays, voulant retrouver une seconde virginité en rendant responsables de tous les maux du pays les « autres » alors qu’ils étaient partie prenante du pouvoir et de la décision politique.

       Le cas « Abane » devient un espace politique et idéologique, aucun débat historique sérieux n’eut lieu durant cette affaire. Mohamed Harbi qui a déjà fait un travail sur ce responsable du FLN  reste évasif sur les conditions de son assassinat alors que Khalfa Mammeri qui a consacré par la suite un ouvrage quelque peu tardif sur ce personnage de la guerre de libération apporte certains jugements parfois trop peu impartiaux.  Des questions se posent encore : sont-ce les débats qui ont lieu lors du congrès de la Soummam et les résultats de cette rencontre qui ont été à l’origine de sa liquidation ? Est-ce un problème d’inimitié et de susceptibilité qui est derrière cette situation ? Quelles sont les raisons exactes qui ont conduit les responsables du FLN et à leur tête certains de ses amis à prendre une aussi grave décision ? Comme tout mémorialiste, Kafi apporte une lecture personnelle, subjective, déterminée par ses positionnements politiques.

Le fait ne serait pas important pour certains mémorialistes, des hommes politiques et des journalistes mués en historiens.  Cette réalité amère vécue par la presse qui, si elle reste encore engouffrée dans son confort paresseux, finira par déconsidérer ce beau métier qui a tant besoin d’intelligence et de la critique des sources. Ainsi, toute information balancée par l’une ou l’autre partie est condamnée à passer par les lieux sereins de l’évaluation et de la vérification. C’est la dure loi de ce métier qui signifie responsabilité. La prudence et l’humilité sont les deux éléments fondamentaux de l’écriture journalistique et historique. La question éthique se pose également dans le monde « politique » algérien qui se caractérise le plus souvent par l’insulte et l’invective, sans aucun effort de réflexion à tel point qu’il n’est pas possible de voir des responsables « politiques » débattre de questions sérieuses intéressant la communauté nationale.

UNE PROLIFERATION DE « MEMOIRES »

Aujourd’hui, certains hommes politiques et quelques acteurs de la guerre de libération commencent à écrire les uns, des réflexions politiques, les autres, des « mémoires ». Ce qui est contrairement à une idée répandue qui péjore toute production écrite, une bonne chose, dans la mesure où ils apportent une information et évitent les espaces de commérage, dominants dans les milieux « intellectuels » et « politiques ». Déjà, des acteurs importants ont fixé leur regard, certes subjectif, mais enrichissant sur cette période : Ait Ahmed, Ferhat Abbas, Azzedine, Yacef Saadi, Benzine, A. Farès, Lebjaoui, Ouzegane, Ben Khedda, Lahouel, Haroun, Malek et bien d’autres. Ces témoignages constituent de sérieux documents et des matériaux intéressants à même d’éclairer les historiens qui restent encore prisonniers de schémas souvent sclérosants et de partis-pris idéologiques qui désarticulent l’argumentation. Ainsi, la plupart des travaux d’historiens, édités ici et là prennent parti pour une cause idéologique déterminée, dissimulant des éléments d’information qui risqueraient de réduire en fumée la thèse défendue par le chercheur.

Le problème des sources se pose avec acuité. L’ouvrage de Mohamed Harbi, Le FLN, mirages et réalités, semble trop marqué par la dominance des informations et une sérieuse connaissance des territoires de la Wilaya 2 (Le Nord Constantinois) et de la Fédération de France. Mohamed Téguia, dans L’Algérie en guerre, apporte de très nombreuses informations sur la wilaya IV. Slimane Chikh, dans son ouvrage, L’Algérie en armes, reste trop prudent dans la quête de la vérité en opérant, nous semble-t-il, une sorte d’autocensure mutilante sur certaines questions délicates. Ahmed Mahsas donne un éclairage personnel sur le mouvement révolutionnaire en Algérie , titre de son ouvrage. Il n’est nullement possible de travailler sur les origines de la guerre de libération et les tendances idéologiques en omettant Mahfoud Kaddache (Histoire du nationalisme algérien) et Ali Mérad (Le réformisme musulman en Algérie de 1925 à 1940) qui a entrepris un colossal travail de débroussaillage du paysage historique. Quelques acteurs du mouvement national faisant office d’historiens tentent difficilement de prendre une distance critique avec les événements qu’ils avaient souvent vécus. L’entreprise est délicate et pose de sérieux problèmes d’ordre méthodologique. Toute entreprise d’interrogation et d’interprétation reste marquée par la subjectivité du langage. Certains historiens connaissent cette situation. C’est le cas de Mahfoud Kaddache, Mohamed Cherif Sahli, Mohamed Harbi, Mohamed Teguia, Yahia Bouaziz (1929-2007), Mahfoud Bennoune (1936- 2004) ; La doctrine contre-révolutionnaire de la France et la paysannerie algérienne : Les camps de regroupement, 1954-1962, Sud/Nord, 2001), Danièle Djamila Amrane-Minne ( née en 1939 ; Les Femmes algériennes dans la guerre, préface de Pierre Vidal-Naquet, Paris, Plon, 1991 ; Femmes au combat, Préface d’André Mandouze, Alger, Ed. Rahma, 1993), Abderrahim Taleb-Bendiab (1926-1992, Chronologie des faits et des mouvements sociaux et politiques en Algérie, 1830-1954, Alger, Imprimerie du centre, 1983).

Il est nécessaire que les témoins et les acteurs continuent à apporter leurs témoignages, certes traversés d’élans subjectifs, même si les mémoires et les témoignages sont les lieux privilégiés de la domination du « je » de la subjectivité, à travers les différents réseaux d’embrayeurs et de modalisateurs caractérisant le discours. Le témoignage est une simple construction de faits, à partir de fragments et de pans mémoriels particuliers. Une sérieuse interrogation de ces territoires et leur confrontation par l’historien avec d’autres sources et matériaux permettraient la découverte de multiples espaces encore dissimulés (« bleuite », « Mélouza », « ambitions de pouvoir », etc. ) de ce combat héroïque de libération du pays qui faillit se terminer lamentablement avec cet « été de la discorde » (titre d’un ouvrage de Ali Haroun) qui fut le lieu de cristallisation de toutes les luttes de personnes, de clans et de pouvoir qui ont émaillé l’Histoire nationale.

Les résistances, les interdits et l’invective traquent encore le paysage historique anémié et mal pris en charge par une université à la traîne. Un colloque sur Messali el Hadj qui devait se tenir à l’université de Batna, il y a quelques années, a été l’objet d’attaques et d’interminables menaces. Aujourd’hui encore, trop peu de travaux sérieux sur les relations FLN-MNA (Mouvement National Algérien) peuplent les librairies. On sait trop peu de choses sur la vérité des rapports et l’assassinat de certains nationalistes comme Filali connu pour son ouverture d’esprit et son extraordinaire intelligence. Abdellah Filali qui a adhéré à l’ENA (Etoile Nord-Africaine) en 1932 et déposé les statuts de constitution du PPA (Parti du Peuple Algérien) à Paris avec Messali el Hadj est considéré par de nombreux militants de la cause nationale, y compris du FLN, comme un grand patriote et un organisateur talentueux. Plusieurs fois arrêté par la police coloniale, condamné à mort après les événements de mai 1945, il a vainement tenté d’unifier le MNA et le FLN. Cofondateur et premier secrétaire de l’USTA (Union Syndicale des Travailleurs Algériens), il est assassiné le 24 novembre 1957.

HISTOIRE ET LEGITIMITE

C’est dans un serein échange d’idées, loin de la violence et des hypocrisies, que doivent se discuter des questions longtemps occultées par Boumediene et Chadli qui n’admettaient pas une lecture sérieuse du parcours historique national pour des raisons évidentes. L’Histoire reste encore marquée par les jeux du conformisme. Elle fonctionne comme un espace de légitimation du pouvoir. C’est pour cette raison que les gouvernants en place depuis 1962 ont souvent eu la mainmise sur l’Histoire, territoire sous la tutelle du Ministère des Moudjahidine qui est considéré comme une instance de censure et de blocage. Cette censure de l’histoire par les instances officielles freine tout élan sérieux, mais ne peut, en aucun cas, arrêter les vrais chercheurs en Histoire, réfractaires à tout embrigadement qui proposent des lectures personnelles et autonomes de l’Histoire de l’Algérie.

L’écriture de l’Histoire a été dominée pendant toute une période par une démarche traditionnelle et archaïque, se réduisant à une simple reconstitution chronologique des faits considérés comme suffisants à lire les processus historiques saisis comme une entité statique. Cette vision essentialiste allait être mise à mal par des historiens nourris de la culture marxiste qui saisissent le fait historique dans ses dimensions politique, économique et social ou par d’autres qui privilégient les aspects culturels et identitaires. La lecture totalisante prend en considération toutes les données socio-économiques, dédaignant toute vision essentialiste. C’est le cas de Mohamed Harbi, Mohamed Teguia, Djillali Sari (né en 1937 ; La dépossession des fellahs, 1830-1930, Alger, SNED, 1975 ; Huit jours de la bataille d’Alger, Alger, ENAL, 1987) ou Abderrahim Taleb Bendiab. Djillali Sari a la particularité de mettre en œuvre une lecture qui interroge l’espace (il est aussi géographe) tout en l’articulant avec les techniques de la recherche historique. Bendiab, ancien militant du parti communiste, assume ses choix marxistes : « La plupart des ouvrages relatifs à l’histoire du mouvement national algérien centrent l’essentiel de leurs réflexions autour des classes dirigeantes et de leur Etat-major. Cette approche a conduit très souvent ces historiens à des positions beaucoup plus idéologiques que scientifiques ; ce qui, par certains aspects, pourrait nuire à la recherche historique. Cette histoire qui centre toute sa réflexion autour de la vie politique peut nous amener parfois à des impasses dans l’étude que nous faisons sur le mouvement national. »

Certes, les manuels scolaires restent encore marqués par une lecture intéressée et trop subjective, évacuant des pans entiers d’une Histoire, longtemps triturée en fonction du chef du moment. L’école et l’université demeurent confinées dans une fonction d’illustration du discours dominant, celui des vainqueurs. Les études d’Histoire à l’université se caractérisent par un schématisme, un conformisme et un manichéisme outranciers. Les thèses soutenues sont souvent des travaux de compilation manquant tragiquement de rigueur. C’est vrai que le déficit en documentation pose sérieusement problème. Les centres d’archives sont peu ouverts, alors qu’en France, par exemple, au service historique de l’armée de terre de Vincennes, il est beaucoup plus aisé de consulter de nombreux documents. Il faut ajouter à cela l’absence de travaux de terrain et de bourses permettant aux historiens de consulter des archives dans des centres de pays étrangers où se trouve la grande partie de la documentation relative à l’Histoire de l’Algérie.

Les études historiques à l’université, faute d’une formation méthodologique et épistémologique sérieuse, demeurent peu pertinentes. La plupart des recherches ne dépassent pas le jeu inepte de la compilation, préférant les incursions macro-historiques à des explorations de points et d’éléments de détail. C’est un travail général, construit à partir de thèses étrangères d’auteurs ayant les moyens nécessaires pour élaborer leurs recherches sur le terrain. Nous avons souvent affaire à des thèses de thèses. Certes, les travaux effectués par de grands historiens comme Charles-André Julien, Charles-Robert Ageron, Annie Rey-Goldzeiguer , Mahfoud Kaddache, Mohamed Harbi, Benjamin Stora, Gilbert Meynier…sont incontournables, mais ne justifient pas cette manière de faire qui réduit la thèse à un assemblage de propos tirés d’autres thèses. Il y a quelques historiens formés dans les départements d’Histoire des universités algériens qui interrogent, difficilement, faute de documents, des espaces précis et qui proposent des travaux extrêmement sérieux aboutissant à des résultats originaux et intéressants.

Il n’est nullement possible de saisir les enjeux du présent sans une sérieuse connaissance des faits historiques, des inimitiés, des règlements de comptes et des alliances qui ont émaillé le mouvement national depuis l’émergence des formes européennes qui ont engendré une profonde « coupure » épistémologique. Les différents conflits, les tensions et les désaccords d’aujourd’hui, l’effacement d’importants moments historiques et les attaques continues contre les soldats et les officiers issus de l’armée française sont le produit des luttes intestines vécues durant la guerre de libération. Les calculs des uns et les manœuvres des autres ont fini par neutraliser le mouvement révolutionnaire initial, provoquant l’inauguration d’un long processus de coups d’Etat entamé par la liquidation de Abane Ramdane et le renversement du GPRA. Ce n’est pas sans raison si le CNRA (Conseil National de la Révolution Algérienne) réuni en mai 1962 à Tripoli ne s’est jamais clôturé officiellement, mettant un terme à un consensus de façade et différant les questions liées au projet de société et à la légitimité constitutionnelle.

UN REVISIONNISME DEVASTATEUR

Dans cet embrouillamini historique, commence à poindre une sorte de révisionnisme dévastateur qui tente de dénaturer les lieux fondateurs de la révolution en donnant exclusivement à lire des événements négatifs, comme l’histoire de Melouza ou en faisant de la lutte de libération une suite d’assassinats et de règlements de comptes, évacuant toute entreprise anticoloniale, comme si le colonialisme était légitime. Des tortionnaires et des ennemis de la patrie en guerre sont réhabilités. Bengana qui a tant fait de mal se retrouve marqué du sceau de la positivité. L’ouvrage de sa petite-fille, Feriel Furon, Si Bouaziz Bengana, dernier roi des Ziban (Riveneuve, 2017) a été très médiatisé à Alger. L’auteure a été invitée pour parler de son livre à la télévision officielle (émission, Bonjour l’Algérie ; Canal Algérie), elle a également été reçue au centre culturel algérien à Paris et par des responsables du FLN et à l’APN ainsi que par l’ancien ministre des affaire étrangères, Mohamed Bedjaoui. Un livre-pamphlet de Rachid Boudjedra dénonce, avec véhémence, les « contrebandiers de l’Histoire » (Tizi Ouzou, Editions Frantz Fanon, 2017). Des films comme ceux de Jean-Pierre Lledo (Algérie, Histoires à ne pas dire, 2008) proposent une lecture obscure de la lutte de libération présentée comme une suite de malentendus. Même certains romanciers sont allés dans ce sens.

Le révisionnisme et les jeux de la manipulation de l’Histoire la période coloniale sont aussi l’expression de différentes failles méthodologiques. Le travail sur les traces et les archives pose sérieusement problème. Certes, il est peut-être possible d’exhumer et d’interroger les archives existant dans un certain nombre de structures (Centres des archives nationales et de wilayas, archives des préfectures d’Alger, de Constantine et d’Oran conservées au centre des archives d’Outre-mer à Aix-en-Provence, Série F : Police et maintien de l’ordre, CAOM ou Centre des archives d’Outre-mer dépendant du Service Historique de la Défense de Vincennes ; Archives nationales françaises dans les sites de Paris (CARAN) et de Fontainebleau (CAC), maintenant à Pierrefitte ; Aix-en-Provence ; Mémoires, témoignages d’acteurs, archives disséminées, fonds personnels…). Comment utiliser ces archives ? Ne sont-elles pas marquées par l’empreinte de leur émetteur ?

LES ARCHIVES, UNE AFFAIRE DE RAPPORTS DE FORCES

Le problème de l’archive et de la reconstruction du savoir à partir de débris et de ruines, reste d’actualité et ne peut être interrogée qu’en relation avec les rapports au pouvoir.  Dès qu’on évoque l’archive, on pense directement à la trace, à la marque. Mais qu'est-ce qu’une trace ? Qu’est-ce qu’une marque ? Jacques Derrida l’explique ainsi : « Sur ce fond général et sans limite, ce qu’on appelle l’archive, si ce mot doit avoir un sens délimitable, strict, suppose naturellement de la trace, il n’y a pas d’archive sans trace, mais toute trace n’est pas une archive dans la mesure où l’archive suppose non seulement une trace, mais que la trace soit appropriée, contrôlée, organisée, politiquement sous contrôle. Il n’y a pas d’archives sans un pouvoir de capitalisation ou de monopole, de quasi-monopole, de rassemblement de traces statutaires et reconnues comme traces. Autrement dit, il n’y a pas d’archives sans pouvoir politique. »

 Il rejoint en partie Pierre Nora qui considère la trace comme un événement majeur. L’archive est contrôlée, surveillée, elle n’existerait pas d’elle-même. Les traces subissent un tri, une sélection qui ne peut être faite que par différents pouvoirs. Il y a donc une censure préalable. On choisit ce qui doit faire mémoire. C’est au chercheur d’entreprendre un travail de déconstruction faisant parler l’archive et ses ruines, rendre les silences parlants et se dire que la mémoire est inondée par les oublis volontaires ou involontaires. L’historien devrait se méfier également des bruissements volubiles, des archives trop bavardes et des traces trop chargées de subjectivité. Les archives existent, certes, mais elles sont disséminées. Parler, c’est déjà un exploit, dire devient une gageure. La trace peut, en fin de compte, s’avérer, vide de signification ou marquée par les jeux du politique et du policier, c’est-à-dire partiale et partielle. C’est là où il est indispensable d’être vigilant évitant de nourrir la trace de significations peu viables correspondant à notre discours idéologique. C’est ici que peut intervenir l’oubli volontaire, l’altération du fait, de l’événement, de la trace. L’oubli est subséquent à un contrat conscient ou inconscient, volontaire ou pas. L’oubli qui est une omission souvent traversée par les stigmates de la dépendance idéologique et politique ne peut être dissocié des jeux de pouvoir et du contrôle politique et policier.

Nous sommes ici face à un paradoxe, la trace primaire est nécessaire, mais en même temps fragile, se muant en un écueil méthodologique. Comment en faire un élément de connaissance ? Michel Foucault, dans Surveiller et punir, explique très bien la relation de l’archive et des structures de pouvoir qui ne serait pas simple, mais obéirait à des considérations d’autorité. Qui écrit ? Qui parle ? Qui diffuse l’archive ? Ce sont des questions essentielles articulant la relation du chercheur avec le fait historique et les différentes instances de pouvoir. Ce sont autant d’éléments qui rendent l’histoire du mouvement national extrêmement délicate, otage du discours des archives et de l’attitude du locuteur et de celui qui détient le pouvoir et l’archive. Chaque locuteur exhibe ses arguments à partir de la manipulation des archives et de leur question. C’est dans ce contexte que pourrait-être saisi le discours des révisionnistes qui tronquent le propos des archives, souvent décontextualisées, apportant une information partielle et partiale, choisissant tel ou tel élément considéré comme péjoratif ou négatif tout en employant la technique du grossissement et de la généralisation. L’entreprise est idéologique, obéissant à une attitude personnelle particulière et à des postures métaphysiques. La presse trop marquée par les contradictions sociales et les bruits de la politique donne souvent à lire certaines réalités quelque peu ambigües caractérisant le trottoir politique.

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