UN CLIN D’ŒIL A LA PSYCHIATRE ET FÉMINISTE ÉGYPTIENNE, NAWAL SAADAWI

Le parcours d'une féministe et d'une romancière égyptienne singulière, Nawal Saadawi

Début des années 1980, la rencontre a lieu à Algérie-Actualité, elle était passée visiter l’hebdomadaire connu, à l’époque, pour son ton plus ou moins libre. Quand des étrangers évoquaient avec Chadli la réalité de la presse, sa réponse était déjà faite : Lisez Algérie-Actualité et vous verrez. C’était une simple soupape de sécurité. Les autres journaux et la télévision étaient d’une grande médiocrité, même s’il y avait quelques plumes brillantes. Il y a eu également des moments de bonheur grâce au passage de quelques directeurs nommés par erreur, puis vite remplacés. C’est dans ce contexte qu’arrive à Alger Nawal Saadawi, je connaissais quelques intellectuels égyptiens comme Lotfi el Kholi, Dowidar, Mahmoud Amin el Alem ou Saad Ardach qui était notre enseignant à l’institut d’art dramatique de Bordj el Kiffan. L’interview que m’avait accordée Lotfi el Kholi, ce grand journaliste, directeur d’Etalia avait été élaguée par la direction du journal de 50% parce que tout simplement il y avait une virulente critique d’El Infitah en Egypte, le gouvernement algérien empruntait la même voie. C’est pour dire qu’en Egypte, il y eut toujours de véritables intellectuels critiques. Nawal Saadawi n’est pas tombée du ciel, elle est, en plus issue, d’une famille bourgeoise, ce qui lui apportait beaucoup de possibilités. Elle a fréquenté les grandes écoles en Egypte et à l’étranger, à l’université Columbia à New York.

A Algérie Actualité, hebdomadaire algérien très ouvert à l’époque, nous avions, Mohamed Balhi, un journaliste et moi, été désignés pour faire le tour des intellectuels d’Alger qu’elle voulait rencontrer, Boudjedra, Ouettar, Mimouni, Benhadouga et bien d’autres, alors que nous l’attendions, à l’extérieur d’une maison où elle était, à El Biar. Elle nous avait oubliés, alors que nous l’attendions. Balhi avait réalisé des entretiens avec son mari, lui aussi, médecin et romancier, Cherif Hattata, qui traduisait aussi ses textes en anglais. Nous ne comprenions pas son comportement , alors que nous voulions l’aider à connaitre la vie culturelle d’Alger.

C’est vrai que peut-être ses origines bourgeoises déteignent quelque peu sur Nawal Saadawi, une des pionnières du féminisme en Egypte qui a payé le prix fort, emprisonnée à plusieurs reprises pour ses idées. Elle avait connu les prisons bien avant sa première incarcération du temps de Sadate en 1981. Elle avait travaillé dans le cadre de ses recherches sur les détenues dans les prisons de femmes. Nawal Saadawi est psychiatre. Elle est emprisonnée pour atteinte à la sûreté de l’Etat parce que tout simplement elle s’était opposée à une loi instituant le parti unique. Lotfi el Kholi, Hassanein Heykal et bien d’autres journalistes, opposants politiques et intellectuels connurent le même sort. Heykal révèle le contenu des interrogatoires dans son ouvrage, "Le sphinx et le commissaire". Saadawi raconte dans son livre, « Mémoires de la prison des femmes »  les tortures et les sévices qu’elle a subis. Elle y décrit les moindres détails, la vie en prison, ses rapports avec les autres détenues, le comportement des gardiennes. Comme Bachir Hadj Ali, elle écrit ses mémoires en prison sur du papier toilette. Elle ne fut libérée qu’après l’arrivée de Moubarak qui décrète une amnistie.

Elle n’a cessé de se battre pour ses idées, elle fonde en 1982 une structure de défense des femmes, « l’Association arabe pour la solidarité des femmes », interdite en 1991. La psychiatre a occupé de nombreux postes, notamment directrice générale de l’éducation à la santé publique, au ministère de la Santé, de 1958 à 1972, elle fut limogée juste après la publication de son ouvrage qui avait fait scandale à l’époque en Egypte, «  La femme et le sexe » (المرأة و الجنس) qui aborde un sujet véritablement tabou, la sexualité, l’excision et le viol des enfants. Elle a été chargée pour des missions en relation avec la condition féminine par les Nations Unies et a assuré des opérations d’enseignement et de recherche à l’université Ain Chems et dans des universités américaines, l'université Duke et à l'université d'État de Washington.

Ses livres sont très connus, pas uniquement dans les pays arabes, mais aussi en Europe et aux Etats Unis. C’est la féministe arabe la plus connue. Dans ses textes, essais ou fiction, elle dénonce notamment la répression, la pédophilie, l’excision. Dans tous ses textes, la femme et le comportement psychologique (المرأة والسيرة النفسية), La face cachée d’Eve, « Mémoires d'une enfant prénommée Souad » (مذكرات طفلة اسمها سعاد), « Mémoires d’une femme docteur » (مذكرات طبيبة), « Femme au degré zéro », Isis, Ferdaous, une voix en enfer (traduction d’Assia Djebar et Assia Trabelsi), etc. Saadawi mêle fiction, éléments autobiographiques, détails tirés de sa vie et aussi sa connaissance de la médecine et du monde de la psychiatrie. C’est un peu l’itinéraire d’une féministe, l’expérience sociale, mais aussi et surtout le dur métier de l’exil et de la prison qui caractérisent l’écriture de cette écrivaine lui apportant une pointe de réalisme qui détourne les jeux de la fiction. 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.