Molière porte des oripeaux « arabes »

Molière continue à donner des leçons d'humanité et à faire comprendre que les cultures ne sont pas hermétiques, mais ouvertes. Ainsi, dans les pays arabes, il est adopté parce qu'ils le considèrent comme l'un d'entre eux. Il pose leurs problèmes, il n'est pas uniquement Français, mais porte aussi le costume arabe. Une lecture

Présence de Molière

 

      Molière est l'auteur qui domina et domine encore la scène arabe. Les premiers hommes de théâtre connaissaient certaines de ses pièces. Ce n'est pas pour rien que le premier texte dramatique arabe fut une adaptation libre d'une pièce de Molière. El Bakhil(L'avare) reprenait la structure d'ensemble du texte de Molière. An Naqqash ne pouvait ne pas être séduit par les textes de cet auteur qui abordaient des thèmes nullement étrangers à la société arabe. Ses voyages en France lui permirent de découvrir les pièces de cet auteur comique qui contribua grandement à l'orientation thématique et esthétique de la représentation dramatique arabe. Les traces de Molière sont évidentes dans les autres pièces de Maroun an Naqqash: Aboul Hassan el Moughafal et El Hasoud es salout. C'est grâce à cet auteur français que le comique s'imposa sérieusement sur la scène arabe. Les traces de Molière investissent la représentation théâtrale depuis le dix-neuvième siècle. Chaque pays arabe possédait son Molière. James Sanua fut affublé du sobriquet de Molière d'Egypte par le khédive Ismail en 1870.

     De nombreux auteurs traduisirent et adaptèrent ses comédies et ses farces. Le plus célèbre fut incontestablement Othmane Jalal(1829-1898) qui transposa dans la langue "dialectale" Tartuffe, Les femmes savantes, L'Ecole des Femmes et Les Fâcheux tout en transformant les titres, certains noms de personnages et des lieux, mais en conservant la structure d'ensemble. Il conservait les éléments dramatiques principaux, mais transformait certains traits psychologiques et physiques de quelques personnages et intégrait de nombreuses expressions populaires. James Sanua qui traduisit l'Avare et Tartuffe enlevait et ajoutait des scènes entières et inondait le texte d'explications et de monologues parfois inutiles. Najib el Haddad qui adapta, entre autres, Le médecin malgré lui, prit de très larges libertés avec le texte qu'il allongea et contracta au gré des circonstances et de l'humeur. Il opta pour des noms arabes et un nombre de personnages plus ou moins réduit. Comme Jalal et Sanua, il évita de modifier les structures interne et externe. Le seul élément nouveau résidait dans le mélange linguistique, notamment la présence du français. Ali el Kassar adapta l'Avare et le vêtit d'oripeaux pouvant lui permettre d'amuser son public populaire. Ce fut d'ailleurs un extraordinaire succès.

      La plupart des pays arabes découvrirent le théâtre en même temps que Molière qui exerçait une extraordinaire fascination sur les hommes de théâtre qui souvent, pillaient son répertoire et omettaient de citer son nom. Les maghrébins firent connaissance avec Molière dès les premières années de l'adoption de l'art théâtral. Plusieurs auteurs reprirent des thèmes, des idées, des jeux de situations qui séduisirent rapidement les différents publics qui se reconnaissaient dans sa manière de mettre en scène de grands problèmes humains. En Tunisie, les premières pièces furent montées vers le début des années dix. Mustapha Sfar, Hassan Guellati et Ali el Khazmi traduisirent pour le compte de la troupe El Adab, Attabib el Maghsoub(Le médecin malgré lui) et Marid el Wahm(Le malade imaginaire. Il fut également adapté juste après l'adoption du théâtre par les marocains, c'est à ditre vers le début des années trente. Quelques textes furent traduits et mis en scène à Fès par Mehdi Meniai(Tartuffe, Le médecin malgré lui et L'Avare). En Algérie, Molière traversait la représentation théâtrale depuis les premières réalisations de pièces comiques. Dans Djéha de Allalou, jouée en 1926, la présence de traces du Médecin malgré lui et du Malade imaginaire était évidente. Djeha se transforme, par la force des choses, médecin malgré lui. Dans Aboul Hassan el Moughafal se caractérisait par la présence d'éléments tirés de L'étourdi. Il fallut attendre 1940 pour qu'enfin, le nom de Molière fût cité par un auteur algérien, en l'occurrence Mahieddine Bachetarzi qui adapta L'avare qui devint Si Kaddour el Mech'hah. L'Avare, Tartuffe, Le Malade imaginaire, Le bourgeois gentilhomme, Le médecin malgré lui, Les fourberies de Scapin furent les textes les plus joués en Algérie. Les auteurs changeaient souvent les titres: Tartuffe se transforma en Slimane Ellouk(Bachetarzi), Le médecin malgré lui se fit appeler Moul el Baraka(Errazi).

     Donc juste avant les années cinquante, les auteurs arabes procédaient presque de la même manière. Ils égyptianisaient, libanisaient, tunisianisaient, marocanisaient ou algérianisaient les textes. On transformait les noms des personnages et les lieux; les traditions et les coutumes portaient un cachet particulier; l'espace géographique et sociologique se caractérisait par une nouvelle localisation et permettait l'intégration d'éléments culturels populaires et la mise en branle de nouvelles structures diégétiques circulaires puisées dans le conte. Souvent, traductions et adaptations dénaturaient le discours théâtral de l'auteur français. La dimension humaine et l'aspect comique de l'œuvre de Molière séduisirent les nombreux auteurs arabes qui adaptèrent ou traduisirent ses textes. Le public adopta rapidement ses pièces et fut extrêmement impressionné par les développements dramatiques et le caractère comique des représentations. La dimension didactique n'échappa nullement aux différents adaptateurs.

      C'est incontestablement L'Avare qui fut la pièce la plus appréciée du répertoire de Molière. Elle fut adaptée et jouée à de très nombreuses reprises. On peut citer entres autres les versions de Maroun an Naqqash(El bakhil), de James Sanua, Amin Sidqsi, de Najib Haddad, de Abou Chabaka, de Mohamed Mas'oud, de Mahieddine Bachetarzi, de Hacène Benane, de Mehdi Meniai, de Mohamed Touri, de Daoud Kourdi…Le choix de crette pièce s'expliquerait largement par la présence du thème de l'avarice dans la littérature arabe ancienne(Le livre des Avares d'El Jahiz) et de la dimension comique du texte de Molière. Rachid Bencheneb met en relief les méthodes d'approche des auteurs arabes:

  De fait, en mettant l'Avare à la portée de tous, le traducteur et l'adaptateur arabes appliquent des méthodes différentes. Le premier s'efforce généralement d'être aussi fidèle que possible à son modèle et s'efface parfois au point de disparaître derrière lui: tel est le cas de Mohamed Mas'oud. Le second, lui, en use plus librement avec le texte. Il l'interprète à son gré. Il situe l'action à son époque et dans son propre pays, il donne des noms arabes aux personnages, il modifie la structure de la pièce: tantôt il supprime des scènes et même des actes entiers, tantôt il les abrège, tantôt, au contraire, il les allonge. Bref, il réduit cette sombre comédie de caractère à une suite de tableaux plaisants pour rendre le sujet accessible à son public. C'est ainsi qu'ont procédé, par exemple, le libanais Maroun an Naqqash et l'égyptien Amin Sidqi.1

 Molière séduisit également les hommes de théâtre d'après les indépendances qui cherchèrent à mieux approcher le texte et à ne pas tomber dans le simplisme des premiers auteurs. Plusieurs pièces furent montées sur les planches arabes. Les adaptations sont mieux réussies sur les plans technique et dramaturgique. Nous avions affaire à un texte de Molière réellement travaillé, à tel point qu'on s'interroge sérieusement sur la véritable paternité du texte. Jean Duvignaud, dans une communication donnée lors d'une table ronde sur la culture arabe en 1967 parlait ainsi de L'école des Femmes mise en scène à Tunis:

 Il faut s'arrêter à cette "Ecole des Femmes" transposée de nos jours en Tunisie, à Sidi Bou Said. J'ai vu plusieurs représentations de cette pièce devant des publics différents, étudiants de Tunis, gens de quartiers populaires de la capitale, ouvriers et paysans de Nabeul. Chaque fois s'est produit ce choc électrique qui annonce la participation complète d'un public et d'une œuvre: l'histoire du Barbon qui enferme sa jeune femme et qui se fait tromper par ses propres ruses atteint dans un pays comme la Tunisie, les couches les plus profondes de la sensibilité, celles qui correspondent aux plus profonds récents changements sociaux et définissent l'indépendance récemment acquise de la femme dans la société moderne.(…) On peut dire que, de cette manière, un auteur comme Molière a trouvé un enracinement nouveau.2  

 Molière est donc transformé, habillé autrement et monté, parfois de manière extraordinaire par des auteurs et des metteurs en scène qui apportent un plus à l'œuvre et un nouvel enracinement. Ahmed Tayeb el Alj, considéré comme le spécialiste de Molière au Maroc, traduisit et adapta plusieurs textes de l'auteur français. Tayeb Saddiki qui déplaça Molière dans plusieurs lieux et lui donna une autre dimension mit en scène plusieurs adaptations de ses textes : Fourberies de Jeha, La jalousie du barbouillé, L'école des femmes, Le médecin volant, Les fourberies de Scapin(en français), Le malade imaginaire

      Molière reste encore très présent dans la structure dramatique arabe. Ses traces sont évidentes dans les œuvres d'auteurs du Machrek et du Maghreb qui reconnaissent son importance dans le champ dramatique. Le tunisien Ali Benayad et l'Algérien Mustapha Kateb, deux géants de la scène, insistaient souvent sur l'apport de Molière au théâtre dans les pays arabes. D'ailleurs, le genre comique fut adopté grâce à la rencontre de cet auteur français qui séduisit vite les foules. Les prestations de Ben Ayad dans L'Avare et L'Ecole des Femmes furent, selon de nombreux témoins, magistrales.

     Les dramaturges et metteurs en scène arabes, enrichirent durant ces dernières décennies l'œuvre de Molière en évitant de tomber dans le piège de la reproduction mimétique. D'ailleurs, ce qui fait dire à Duvignaud qu'"il ne s'agissait d'ailleurs plus de Molière, mais de théâtralité pure".

 

 

1 Rachid Bencheneb, Une adaptation algérienne de l'Avare, Revue de l'occident Musulman et de la méditerranée, 1er semestre 1973,  P. 85.

2 Cité par Mohamed Aziza, in  Regards…, Op.Cit, P. 78.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.