LA LITTÉRATURE AU SERVICE DU COLONIALISME

Les écrivains ont souvent accompagné et justifié les entreprises coloniales. Victor Hugo était un grand défenseur de la colonisation.

LA LITTERATURE AU CHEVET DU COLONIALISME

Souvent, quand on parle de la colonisation, on oublie souvent la part prise par certains écrivains dans la préparation de cette entreprise déshumanisante. Les uns soutenaient ouvertement l’entreprise coloniale, d’autres se taisaient, malgré l’évidence de la tragédie coloniale. Les écrivains qui avaient soutenu la colonisation allaient se liguer contre la commune de Paris de 1871, justifiant et défendant le discours de Versailles et de Thiers, exception faite de Jules Vallès. Zola, Sand, Flaubert, Gautier, Taine, Renan...applaudissaient au massacre des communards. Tous les journaux, sauf Le cri du peuple, soutenaient Versailles et cherchaient à décrédibiliser la Commune. Zola écrivit un roman, "La débâcle", s'attaquant aux communards alors que Jules Vallès défendit ces "petites gens" dans un roman intitulé "L'insurgé". Emile Zola dont on cite toujours sa défense de Dreyfus prit position contre les communards en justifiant les massacres et les déportations de ces "gueux" et de ces "sauvages". Le même lexique employé pour qualifier les colonisés était employé pour nommer les communards. Certes, Hugo n’avait pas condamné les communards, mais était un grand défenseur de la colonisation. Un parallèle saisissant. La littérature et les arts accompagnent souvent les empires. Ce n’est nullement nouveau.

Pour bien connaitre la littérature algérienne, il est important de voir à quelles œuvres elle fait suite. De très nombreux écrivains français ont entrepris une sorte de pèlerinage en Algérie, découvrant ainsi les délices d’une nature particulière et les lieux singuliers d’un décor majestueux, à l’origine d’un regard exotique et de l’occultation presque totale de la dimension coloniale. L’autochtone devient une silhouette, une ombre, un non-être, un simple objet de décor dans plusieurs romans. Souvent, les auteurs proposaient des textes cautionnant la colonisation. L’exotisme, les stéréotypes et la fascination des mœurs « barbares » caractérisaient leur écriture. Leur regard était substantiellement nourri d’images négatives, de stéréotypes et de présupposés.

Ces écrivains « touristes », séduits par la singularité des lieux, particularisant à l’extrême les autochtones, allaient surtout, gagnés par l’exotisme ambiant, proposer de longues descriptions des paysages et donner à voir une Algérie sans conflits, ni misère. Ils fonctionnaient comme les auxiliaires de l’Empire, reproduisant les clichés dominants et péjorant les autochtones algériens considérés comme des sous-hommes, de simples silhouettes.

Les colonisés étaient présentés comme singuliers, étranges.  Cette tendance à singulariser radicalement la culture des autres s’inscrit dans une logique d’exclusion et de fabrication de l’Autre intégral, étrange et étranger qui ne peut-être « civilisé » qu’en empruntant les valeurs de la culture dominante, c’est-à-dire en s’assimilant et se reniant. La colonisation était justifiée par ses artisans comme une « volonté » très intéressée de civiliser les « barbares », les « sauvages ». L’insistance sur la « singularité » des lieux et des êtres relève de l’exotisme. Ce regard marqué par les jeux de l’exclusion est porté par des charges d’Histoire et des constructions idéologiques. Même le colonisé produit une image particulière du colonisateur. Tout est affaire d’image, de construction et de représentation.

 Eugène Delacroix (1798-1863), par exemple, découvrait l’orientalisme lors d’un de ses séjours en Algérie, peignant de très belles toiles en pleine nature dont « Femmes d’Alger dans leur appartement » (1834), ignorant sciemment ce qui était pourtant visible, l’exploitation coloniale, il ne s’embarrassait nullement des massacres perpétrés par les nouveaux conquérants, dont la mission était de « civiliser » les musulmans, en usant de bastonnades et de violences extrêmes. Ils étaient nombreux ceux qui s’étaient déplacés pour admirer ces « sauvages » qu’étaient, à leurs yeux, les autochtones dont le crime résidait dans le fait qu’ils avaient d’autres pratiques culturelles. Delacroix portait un regard plutôt dégradant sur ces femmes. Gabriel Audisio parlait ainsi de cette mode qui caractérisait le paysage littéraire de l’époque, ces auteurs qui venaient chanter la colonisation, se transformant en porte-drapeau, niant l’homme, le colonisé : « On n’en finirait pas s’il fallait énumérer tous ceux qui sont venus voir cette terre, y trouver des motifs de description, des sujets de récits, des thèmes d’inspiration. Les bibliographies qu’on a tentées à cet égard comportent des centaines de pages. La liste va de Chateaubriand à Jean Cocteau, de Théophile Gauthier à André Gide, de Maupassant à Montherlant, en passant par Flaubert, Alphonse Daudet, Loti, Jammes, Louys et cent autres. »

Ces écrivains accompagnaient l’empire colonial, cherchant à justifier son entreprise de conquête tout en mettant en scène, dans leurs textes, les espaces marqués de soleil et d’exotisme, donnant à voir un monde stable peuplé de colons, positivement décrits et des indigènes, mal en point, sauvages, en haillons, de simples ombres fugitives. La dimension idéologique est prégnante. L’usage de longues descriptions s’inscrivait dans ce désir d’occulter les territoires humains et les tortures coloniales pour privilégier l’exposition de paysages et de natures mortes. Ce discours, péjorant et minorant les indigènes est le produit d‘une longue histoire faite de déni de l’Autre et d’un processus mémoriel travaillé par la fabrication d’une Afrique du Nord musulmane sauvage et barbare. L’écrivain se mue en illustrateur du discours colonial.

L’absence de l’Autre s’explique par une forte propension à l’exclure de son propre territoire et à le remplacer par l’Européen qui serait ainsi le véritable propriétaire de ces terres. Cette absurde transformation va être reprise, à leurs comptes, par les chantres de l’Algérianisme. Dans cette littérature, la latence investit le territoire d’une charge idéologique particulière. Le soleil devient l’acteur principal et le centre de toutes les manifestations littéraires. L‘un des représentants attitrés de ce courant n’est autre qu’Eugène Fromentin (1820-1876) qui expose, en usant de très nombreuses descriptions, des lieux et des paysages ensoleillés, mettant en scène des personnages peu marqués par la situation sociale et politique de l’époque (Un été au Sahara, 1857 ; Une année dans le Sahel, 1858). Le silence sur d’atroces réalités coloniales est lourd de sens, il va dans le sens de la complicité. Même André Gide (1869-1951) évacue totalement les dimensions sociales et politiques privilégiant l’aspect esthétique et la sensualité des lieux et des personnages, comme s’il était aphone et aveugle. Ses mots taisent le monde du visible. Blida et Biskra sont les lieux-cadre de ses deux romans, Les nourritures terrestres (1897) et L’immoraliste (1902). Dans ce dernier texte, nous découvrons un certain nombre de traces de la vie de Gide exposant les odeurs et les couleurs de Biskra, sur fond d’une rencontre entre Michel, « l’immoraliste » et Marcelline à Biskra. Michel, malade, ne se sent concerné que par le monde sensuel qui l’entoure, refusant de voir l’univers social et ses misères. La colonisation, il ne pouvait en parler, lui qui, pourtant se targuait d’une attaque frontale contre l’URSS dans son ouvrage paru en 1936, « Retour de l’URSS ». Il était silencieux, préférant les senteurs et les humeurs aux souffrances des colonisés et à l’injustice coloniale.

Seul, Henry de Montherlant a donné à voir une image différente des autres romanciers prenant comme décor l’Algérie. Dans son roman, « La rose de sable », il met en scène un officier français de droite qui tombe amoureux d’une prostituée qui le refuse préférant vendre son corps que se dépouiller de son âme. C’est un texte qu’on devrait faire connaitre dans nos universités.

Ce bouillonnement littéraire exprime une volonté de déterrer cette image figée du Nord-Africain fabriqué par l’imaginaire mémoriel et les officines coloniales trop pressées d’en finir avec le musulman qui serait un ennemi atavique. Cette représentation est toujours présente dans l’imaginaire des anciennes puissances coloniales, mais également dans le discours de quelques colonisés ayant intériorisé ces pratiques discursives. Il n’en demeure pas moins que la parole prise en charge par ces écrivains constitue, certes, un témoignage et une prise de parti idéologique. L’écrivain reproduit ainsi, consciemment ou inconsciemment le discours impérial, participant indirectement de l’entreprise génocidaire coloniale. Jacqueline Arnaud fait un constat judicieux : « Tout livre d’un écrivain français sur l’Afrique du Nord est donc, volontairement ou non, un document, non seulement par ce qu’il dit, mais aussi par ce qu’il ne dit pas. »

Le discours développé par les « écrivains voyageurs » est repris par les Algérianistes qui, certes, radicalisent leur propos en évacuant systématiquement l’Arabe, le Musulman, l’autochtone drapé du sceau de l’inauthenticité et de l’absence d’identité. Même ceux faisant partie d’un ensemble hétéroclite « L’école d’Alger », reprenant les thèmes développés par les Algérianistes, poursuivant tout simplement leur œuvre tout en rejetant l’idée d’autonomie par rapport à la métropole. Ils considèrent qu’ils seraient les véritables indigènes. 

Quand on évoque le courant algérianiste, on pense directement à ses deux représentants attitrés, Louis Bertrand et Robert Randau qui ont exprimé la nécessité de l’existence d’une littérature en Algérie plus ou moins autonome par rapport à l’espace littéraire français. C’est une littérature coloniale en rapports étroits avec la politique de conquête, justifiant l’entreprise coloniale et occultant totalement le sort des colonisés. Ce courant qui a été fondé par Jean Pomier et Louis Lecoq reprenant le terme « algérianiste » à un titre d’un roman de Robert Randau s’inscrit dans une entreprise autonomiste visant à mettre en place un discours et un territoire indépendant de la métropole. C’est un discours idéologique marqué par l’émergence de traces culturelles hybrides, expression de « communautés en lambeaux ».

Il faudrait dire qu’il serait beaucoup plus opératoire de nuancer le propos sur cette littérature qui ne fonctionne nullement comme un bloc monolithique et d’éviter les certitudes établies. La lecture des textes des frères Tharaud (« La fête arabe », par exemple) ou Daudet (« Tartarin de Tarascon »), une féroce critique des colons, mais pas de la colonisation, permet de savoir qu’ils esquissent un portrait critique et virulent de l’Algérie des colons.

L’Algérianisme, apparait aux environs de 1900 avec, essentiellement, les textes de Robert Randau, « Les colons » ; « Les Algérianistes » (Paris, Sansot, 1911) et provoque la résurgence du mythe de l’« Afrique latine ». C’est une littérature qui célèbre et cautionne l’entreprise « civilisatrice » de la colonisation. L’autochtone est déprécié, méprisé. C’est un courant qui cherchait à fonder une Algérie mythique prenant comme éléments fondateurs des lettrés nord-africains latinisés comme Saint-Augustin qui ont souvent pris le parti des occupants. Cette quête d’un territoire fondateur leur permettait de se considérer comme les vrais indigènes, justifiant ainsi l’exclusion des populations autochtones. Le discours colonial a toujours été marqué par des jeux tragiques de transmutation idéologique et de déni de l’existence de l’Autre considéré comme étrange et étranger. Les algérianistes voulaient se construire une légitimité en tentant de constituer un singulier puzzle identitaire fait de réminiscences, de cultures disparates et de vestiges oubliés de la civilisation romaine reconstruite pour les besoins de la cause.

Les algérianistes, alimentés par une idéologie fasciste, rêvaient d’un pèlerinage illusoire à des sources reconstruites, favorisant la production du mythe d’origines virtuelles : faux orientalisme, quête d’une mémoire peu sûre et d’une identité farfelue. A partir d’un discours autonomiste marqué par une volonté de rompre avec la métropole, les algérianistes qui voulaient faire de l’Algérie un territoire » indépendant », cherchaient des fondements idéologiques à leur entreprise. La littérature devenait un espace de légitimation extrêmement important. Aussi, commençaient-ils à poser les questions autour desquelles s’articulerait leur discours : Quelle langue utiliser ? Quelle esthétique pour une littérature nouvelle ?

Fascinés par le naturalisme et Emile Zola, ils reproduisaient les poncifs et les stéréotypes du discours colonial, tout en mettant en scène des personnages tirés de la tradition picaresque espagnole. Ce n’est pas pour rien que Musette avait proposé « Cagayous », texte aux relents antisémites, présentant des personnages forts imposant leur puissance aux faibles condamnés à la soumission. Nous sommes en présence d’une grande entreprise de manipulation de l’Histoire traversée par la « nostalgie d’une communauté impossible », faite de traces disparates et de vestiges reconstruits de la présence romaine. On convoque à la rescousse pour légitimer cette opération Sophonisbe, Tertullien, Juba II, Saint-Augustin et Apulée.  Les écrivains, cherchant à se singulariser, emploient une langue hybride mélangeant des traces de plusieurs idiomes, le pataouète : français, espagnol, italien, portugais, et parfois arabe.

Les personnages des colons, même corrompus, sont présentés sous un beau jour alors que les autochtones sont marqués négativement. Les personnages « autochtones » sont péjorés, montrés sous un mauvais jour, menteurs et corrompus. Ils sont surtout convoqués pour servir les thèses algérianistes. Certes, dans certains romans, ils peuplent le récit, mais sont sans densité ni profondeur. Pascualete, dans Pascualete l’Algérien de Louis Lecoq est décrit comme un imbécile, un barbare suspect dont les ancêtres seraient chrétiens.  Cassard devient l’incarnation de la « grande Berbérie, fille de la latinité » (Cassard le Berbère de Robert Randau). C’est la recherche ininterrompue de fragments de mémoire et de réminiscences mythifiées qui articule le travail des romanciers en quête d’espaces de légitimation. L’image des autochtones est négative, malgré ce désir pugnace de vouloir montrer que les occupants européens étaient les premiers habitants de ce pays à travers la construction mythique et illusoire d’une Algérie chrétienne, méditerranéenne et latine.

Paradoxalement, les romanciers arrivent, sans le vouloir, à esquisser les grandes lignes de la carte sociologique de l’époque en donnant à voir deux Algérie, l’une occupée par les colons, extrêmement riches, travailleurs et actifs et l’autre, l’Algérie indigène où trônent la famine, le chômage et la paupérisation d’une population. L’indigène n’est qu’un assemblage de tares et de défauts, paresseux et dangereux. Dans Tout liquide suit la pente de Lecoq, le musulman poignarde une française. Femmes de ménage, Yaouled, pauvres hères…peuplent des récits usant de préjugés, clichés et de stéréotypes, fabriquant un colonisé à leur mesure tout en glorifiant l’entreprise coloniale. Toute rencontre entre les deux communautés est impossible, le colonisateur ne peut accorder quelque droit à l’Autre, même s’il le convoque, par endroits, pour servir ses desseins. Les écrivains fabriquent l’image du colonisé correspondant à leur discours idéologique et à leur conception de l’altérité à partir d’un système particulier de mythes et d’attitudes. Jean Pomier est clair : « C’est avec les meilleurs amis algériens que j’ai connu l’angoisse d’une lutte qui ne pouvait aboutir, entre eux et moi, qu’à une victoire ou à une capitulation, par sacrifice mutuel, à une osmose d’esprit. »

Ce sont tous ces ingrédients que nous retrouvons dans le personnage de Meursault dans L’étranger de Camus.  Les auteurs emploient de nombreuses métaphores zoologiques et un langage scatologique. Les jurons et les mots vulgaires, censés refléter la réalité, peuplent les différents récits. Le langage scatologique devenait l’expression d’une certaine « virilité » teintée de misogynie et de relents racistes.

La facture naturaliste correspondait au désir de faire acte d’une approche documentaire et vériste, donnant à lire le monde doué d’autonomie que ces écrivains tentaient de mettre en œuvre. L’algérianisme est avant tout une entreprise idéologique, fascisante, rompant radicalement avec les canons de la pratique démocratique considérée comme l’expression d’un abandon et d’une trahison des valeurs coloniales. Ces écrivains reconstruisent une Algérie mythique faite de lambeaux de communautés et de débris de mémoire, marquée par la convocation de thèmes élevant l’antisémitisme, la haine du colonisé et la défiance à l’égard des Français de la métropole au rang de programme littéraire et politique. Cette littérature qui avait ses réseaux de diffusion, ses maisons d’édition et ses structures culturelles se singularisait par la mise en œuvre d’une rhétorique particulière dominée par la satire et l’humour et la convocation de vastes espaces et de villes nouvelles. C’est un mouvement qui dépassait l’univers littéraire dont les représentants attitrés étaient deux écrivains, Louis Bertrand et Robert Randau.

La littérature « algérianiste » ne peut être comprise si on ne la situait pas dans son contexte de l’époque dominé par le discours fascisant fait de mépris des populations autochtones. Ce « peuple neuf » dont il était question dans les textes inaugurait le désir mettre en lambeaux l’Etat de la métropole et de construire un territoire autonome, avec ses arts et ses structures politiques. Le mythe de la mer et du soleil traverse toute la production romanesque. Il fallait aussi, insistaient-ils, imposer le mythe de la « latinité » de l’Algérie. Louis Bertrand, ce professeur de lycée à Alger a toujours voulu imposer le culte de la civilisation latine, niant l’existence de la dimension arabe de l’Algérie. Il le souligne bien dans un de ses essais (Les villes d’or,1920, Paris, Fayard) : « D’abord, je crois avoir introduit dans la littérature romanesque l’idée d’une Afrique toute contemporaine, que personne, auparavant, ne daignait voir ». Son objectif était d’effacer les autochtones, les Arabes, pour le reprendre. C’est ce que nous retrouvons dans L’étranger de Camus. L’Arabe n’est pas du tout identifié, il est sans nom, étrange et étranger. L’auteur amasse, avant la rédaction de ses ouvrages, une documentation conséquente, accordant un extraordinaire intérêt aux petits détails tout en favorisant les informations allant dans le sens de son discours idéologique. Certes, l’auteur réussit à donner à voir un moment historique et à fournir un témoignage qui reste sérieusement marqué par les jeux de la subjectivité. L’espace méditerranéen fournit une lecture particulière des différents lieux servant aux longues descriptions contenues dans ses textes justifiant le discours sur la « latinité africaine », un des fondements essentiels du courant algérianiste. Les « vrais » autochtones sont évacués de l’espace pour être remplacés par des « indigènes » venant d’Europe « réoccuper » leurs terres. Louis Bertrand qui était membre de l’académie française ne pouvait que justifier la colonisation et lui apporter sa caution, incarnant une structure conformiste et trop peu à l’écoute des cris et des appels des colonisés. L’académie française était un lieu marquant de l’entreprise coloniale.

A côté de Bertrand, il y a aussi Robert Randau, un fonctionnaire très engagé sur le plan politique. Il a toujours cherché à favoriser la mise en œuvre d’une sorte d’Algérie latine, dirigée par les Européens. Ce n’est pas pour rien qu’il a rédigé un « précis de politique musulmane » (Alger, Jourdan, 1906) dans lequel il a exposé ses vues politiques et idéologiques. Il cherchait à nier, par tous les moyens, l’identité musulmane des autochtones, construisant une autre représentation faite de chrétienté et de latinité méditerranéenne. Ce discours raciste péjorait la culture du colonisé infantilisé à l’extrême et marqué du sceau de l’absence. Cette tentative de déligitimation de l’existence du colonisé correspondait à la tendance du colonisateur de justifier sa présence. 

Randau incarne l’image du parfait colonisateur en quête d’un territoire et d’un peuple de rechange peuplant son imaginaire de représentations mythiques et de constructions faites de traces mémorielles biaisées et de résidus historiques réactualisés en fonction de ses préalables idéologiques. La mémoire se nourrit ainsi de strates et de récits imaginaires contribuant à la mise en œuvre d’une identité fictive, élaborée à l’aide d’emprunts et de tripatouillages puisés dans divers registres documentaires. L’algérianité dont il est question dans ses textes se nourrit de l’exclusion du colonisé condamné à être déshumanisé, dépouillé de ses attributs humains et historiques. Son écriture est l’expression de sa tendance à construire un monde virtuel peuplé de « citoyens » algériens venus d’ailleurs ou latinisés. Ses héros sont d’anciens marginaux d’Europe, retrouvant leurs origines qui seraient algériennes. La négation du colonisé caractérisait le discours algérianiste.

Le courant algérianiste est l’incarnation d’un discours idéologique qui demeure encore présent aujourd’hui, pas uniquement dans la production romanesque, politique et artistique d’écrivains français, mais également chez des auteurs algériens récents qui semblent reproduire les clichés et les stéréotypes de la littérature coloniale. L’irruption du refoulé et la contamination des imaginaires permettent au discours colonial d’irriguer les espaces littéraires et artistiques actuels. Edward Said l’explique très bien dans ses différents travaux. Le discours algérianiste est également repris par certains auteurs autochtones de l’époque qui défendent une posture assimilationniste. L’assimilationnisme reste encore présent aujourd’hui dans la production romanesque de certains auteurs algériens qui usent de clichés et de stéréotypes, reproduisant le style faussement réaliste des romans algérianistes, nourrissant une sorte de révisionnisme historique, réduisant le texte littéraire à une fonction pamphlétaire. On construit de fausses histoires pour délégitimer le mouvement national, mettre en scène une image dégradante de l’Algérien, satisfaisant ainsi l’attente de l’éditeur et de la critique étrangère. Ce sont les mêmes fantasmes du roman colonial qu’on retrouve dans ces textes. On use d’un langage scatologique et de métaphores zoologiques. Cet amour de la terre et des paysages est prégnant dans ce qu’on a rapidement appelé « l’école d’Alger », une appellation trop peu sérieuse, vague, flasque,

Qu’appelle-t-on « l’école d’Alger » ? C’est tout simplement la production des auteurs français originaires d’Algérie. Notion ambigüe et vague, comme d’ailleurs la littérature, le mot « école » qui est trop peu rigoureux, est souvent assimilé à un mouvement. Un lieu, Alger, et quelques réseaux thématiques semblent rapprocher les écrivains européens natifs d’Algérie. L’exotisme et la célébration des noces solaires, thèmes récurrents chez les romanciers algérianistes et assimilationnistes, vont encore nourrir les écrivains de l’« Ecole d’Alger » qui se démarquent rarement de l’idéologie coloniale. Certes, ses conditions d’émergence sont plus ou moins différentes du contexte ayant présidé à la naissance du courant algérianiste, mais des écrivains de cette période ont largement contribué à l’entreprise de légitimation de la colonisation. Cette « école » est paradoxale, plurielle, contradictoire, ses membres produisent parfois des discours tout à fait différents.

Il n’est nullement possible d’évoquer l’« Ecole d’Alger » sans la situer dans le contexte du Front Populaire et des premiers germes de la montée du fascisme. C’est à partir de 1935 que va apparaitre ce courant littéraire que Gabriel Audisio a baptisé du nom de « l’Ecole d’Alger ». Albert Camus, l’un des écrivains les plus représentatifs de sa génération, préférait employer le nom d’Ecole Nord-Africaine des Lettres. C’est grâce surtout à un éditeur du nom d’Edmond Charlot que vont être édités ces écrivains, tous natifs d’Algérie : Albert Camus, Emmanuel Roblès, Jules Roy, Jean Pellegri, René-Jean Clôt, Marcel Moussy. Mais ces auteurs apparus à un moment de l’Histoire de l’Algérie, déchirés, écartelés entre deux univers, déclarent ouvertement qu’ils se sentent plutôt de vocation universelle, quittant Alger pour aller s’installer à Paris. Ils veulent décrire une certaine Algérie méditerranéenne tournée vers la mer, trop marquée par un soleil éclatant qui donne souvent le tournis aux personnages de romans moins portés sur les questions politiques et sociales, évacuant toute référence à la colonisation. C’est vrai qu’à l’époque, la censure veillait au grain. Nous retrouvons finalement les termes-clé de la littérature « algérianiste »

Cette littérature est dominée par l’attachement au paysage natal et à une sorte d’amour excessif de cette terre paradoxalement traversée par de multiples malentendus. Noces de Camus est symptomatique de cette manière d’écrire qui donne à voir des paysages fabuleux et des espaces ensoleillés comme si les personnages, parfois étourdis, étaient conviés à des noces solaires, occultant tragiquement la réalité quotidienne faite d’oppression et d’injustice. L’amour de la terre, l’irruption de la mer et l’obsession du soleil caractérisent cette littérature qui s’est surtout intéressée aux problèmes des colons, évacuant tragiquement l’univers des colonisés. L’œuvre évite de mettre en scène les préoccupations des sociétés nord-africaines vivant sous le joug de la colonisation. 

Les autochtones étaient présentés en silhouettes, comme des ombres chinoises : l’Arabe sur lequel tire Meursault dans L’étranger n’a pas d’existence particulière, ni d’identité singulière. C’est une figure mythique du colonisé construite et fabriquée par le colonisateur. L’inconscient colonial marqué par les jeux mémoriels et historiques façonne l’image de l’Autre, le colonisé, étrange et étranger, à sa convenance. Meursault n’est nullement un simple accident ou une lubie littéraire, c’est l’expression du regard porté sur ce « barbare », cette chose qui serait différente. La dimension idéologique du déni de l’Autre est indéniablement patente dans le discours de nombreux écrivains de l’ « école d’Alger », nourris des idées et des images du courant algérianiste. Le colonisé est ignoré, considéré comme un étranger, sans aucune consistance historique. Son absence qui fait sens est paradoxalement l’expression de son exclusion du territoire originel que s’approprient désormais le colonisateur et ses porte-voix incarnés par ces écrivains qui produisent leurs propres mythes.

Les romans de l’école d’Alger s’intéressent essentiellement à la description des milieux européens d’Algérie, gros colons ou couches populaires, mais leurs personnages centraux sont souvent recrutés dans les milieux petits-bourgeois : Noces (1938) ; L’été (1954) ; L’exil et le royaume (1957) ; L’étranger (1942). Marcel Moussy s’attaque violemment à la petite bourgeoisie coloniale, trop confortablement installée et met en scène des personnages se caractérisant par un extraordinaire cynisme, notamment dans ses romans, Le sang chaud (Gallimard, 1952) ; Arcole ou la terre promise (1953) ; Les mauvais sentiments (1955).

On peut sire que certains écrivains se démarquent des autres, René-Jean Clot (Fantômes au soleil, 1949 ; Empreintes dans le ciel, 1950) et Roger Curiel (Les naufragés du Roussillon, 1958 ; La gloire des Muller (1960) dénoncent les comportements de certaines familles de colons qui exploitent sans répit leurs employés, fragiles et sans défense, révélant l’injustice coloniale. Il y a aussi Emmanuel Roblès qui est peut-être celui qui a été quelque peu proche des autochtones, leur donnant la possibilité d’exister, d’avoir une âme. Ce n’est pas sans raison qu’une de ses pièces, jouée à l’Opéra d’Alger, puis interdite, Montserrat (1948), a été reprise par la troupe du FLN en 1958 en pleine guerre. Ce même texte a été interprété à Paris au théâtre-Montparnasse, il connait encore un retentissement considérable. Ses romans s’inscrivent dans une perspective militante et de solidarité installant côte à côte Espagnols, Français et Arabes face aux patrons tout en apportant une certaine dignité à l’Algérien : « L’action » (1938) ; « Les hauteurs de la ville » (1948) ; « Cela s’appelle l’aurore » (1952) … « Montserrat » est l’histoire d’un proche de Bolivar, qui résiste à la torture et refuse de dénoncer ses compagnons de combat, préférant se sacrifier pour la libération de son peuple. Cet écrivain prolifique, auteur de plus de trente ouvrages, ancien membre de l’Académie Goncourt a dirigé plusieurs revues dont Forge (1951) où collaborent Mohammed Dib, Kateb Yacine, Jean Sénac, Ahmed Séfrioui, Malek Ouary.  Il fonde en 1951 la collection « Méditerranée » aux Editions du Seuil qui révèle des écrivains comme Mouloud Feraoun, Mohammed Dib et Kateb Yacine.

C’est aussi et surtout le déchirement qui caractérise l’univers des auteurs et leurs personnages. C’est aussi une position idéologique qui évacue les atrocités de la colonisation. Dans « Les oliviers de la justice » (1959) et « Le maboul » (1963), les personnages de Jean Pellegri sont déchirés, divisés, écartelés entre deux univers, donnant à voir un monde inauthentique, perdu dans des rêveries non opératoires, marquées par une certaine indifférence, une grave angoisse. La peur est présente, obsessionnellement prégnante. L’incompréhension et le déficit communicationnel préfigurent le destin d’une Algérie profondément divisée appelée à vivre une grande explosion, un « incendie » libérateur, pour reprendre le titre d’un des romans de Mohammed Dib. Les écrivains de l’école d’Alger, prisonniers de leur atavisme et de leur myopie politique semblaient, même s’il arrivait à certains d’entre eux de réagir timidement, ne pas voir les injustices et les discriminations, pourtant flagrantes, qui caractérisaient la culture de l’ordinaire.

Un des points communs de ces écrivains, c’est leur désir de vouloir servir de pont entre « les parties en conflit », alors qu’il est question d’occupation illégitime et de massacres. Leur impuissance allait permettre la mise en scène de personnages parfois indifférents comme dans certains romans de Camus (« L’étranger » ; « La peste ») ou certains de ses essais (« Le mythe de Sisyphe »). L’équipe de l’« Ecole d’Alger » qui se voulait libérale vivait une certaine ambivalence, une « aventure ambiguë » et n’avait pas réussi à comprendre le bouillonnement et les graves drames qui caractérisaient l’Algérie tout en taisant les entreprises coloniales. Albert Camus, l’auteur le plus en vue, était, certes, sensible à la « misère » des populations autochtones, mais était trop peu prompt à dénoncer les crimes coloniaux, trop éloigné des indigènes, s’obstinant à ne pas vouloir écorcher la mère. Camus incarne, malgré ses hésitations, l’intellectuel colonial qui n’hésite pas à fermer les yeux sur les crimes coloniaux. Edward Said décrit ainsi Albert Camus : « Albert Camus est le seul auteur de l'Algérie française qui peut, avec quelque justification, être considéré comme d'envergure mondiale. Comme Jane Austen (1) un siècle plus tôt, c'est un romancier dont les œuvres ont laissé échapper les réalités impériales qui s'offraient si clairement à son attention. (...). Camus joue un rôle particulièrement important dans les sinistres sursauts colonialistes qui accompagnent l'enfantement douloureux de la décolonisation française du XXe siècle. C'est une figure impérialiste très tardive : non seulement il a survécu à l'apogée de l'empire, mais il survit comme auteur "universaliste", qui plonge ses racines dans un colonialisme à présent oublié. (...) Le parallèle frappant entre Camus et George Orwell, c'est qu'ils sont tous deux devenus dans leur culture respective des figures exemplaires dont l'importance découle de la puissance de leur contexte indigène immédiat qu'ils paraissent transcender. » 

Les écrivains de l’« école d’Alger » ne pouvaient se désolidariser de leur société d’origine préférant développer un discours ambigu, taisant les atrocités de la colonisation et ne pouvant pas imaginer une quelconque entreprise indépendantiste. Le « déchirement » dont certains ont parlé n’était finalement qu’un simulacre, un masque leur permettant de dissimuler leur parti-pris idéologique. L’univers colonial devenait trop peu visible pour des auteurs qui n’admettaient pas de voir ces « autres » que constituaient les populations colonisées revendiquer un discours autonomiste. C’étaient des écrivains, tout d’abord français, qui étaient en quête d’une Algérie mythique, construite à l’aide de traces puisées dans une mémoire imaginaire. L’Algérie de Camus par exemple était la préfiguration d’une société où était exclu l’autochtone, l’indigène condamné à un rôle de silhouette, de paria. Le regard porté sur les autochtones restait travaillé par les traces mémorielles et les jeux de l’Histoire. Ainsi, il est l’étrange locataire d’un pays qui ne lui appartenait pas. Pour ce faire, il est fait appel à une série d’arguments historiques et anthropologiques pour exclure l’Autre, accompagnant l’entreprise de légitimation coloniale entamée par les opérations militaires et politiques et les opérations prétendument scientifiques de nombreux orientalistes. 

Il n’est nullement possible d’évoquer les écrivains algériens « assimilationnistes » sans les mettre en rapport avec les auteurs du « courant algérianiste » et de l’école d’Alger. Certains écrivains algériens ont même reproduit les thèses défendues par les écrivains algérianistes. Dans les années 1920, à côté du discours nationaliste défendu par d’anciens militants de la CGT (Confédération Générale du Travail) et de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) existaient des voix défendant l’assimilation se recrutant essentiellement dans le milieu des instituteurs sortis de l’école normale. Des journaux comme La voix des humbles s’inscrivaient dans cette logique assimilationniste. Certes, le ton est parfois nuancé dans certains articles. Les instituteurs ne constituaient nullement un bloc homogène. Cette corporation traversée par plusieurs courants idéologiques restait, malgré tout, sous l’influence de l’école qui tentait d’embrigader les esprits dans une perspective de soumission et d’assimilation. L’appareil scolaire fonctionnait comme un espace de mobilisation idéologique contribuant parfois à approfondir la césure avec la société autochtone et à légitimer l’adoption d’un autre discours charriant ses propres formations et des pratiques particulières. L’appareil scolaire était l’expression des contradictions sociales et des attitudes idéologiques plurielles. Plusieurs formations discursives cohabitent dans l’univers des instituteurs. 

Dans ce contexte politique marqué par la forte présence de ce courant dans les milieux de l’élite, Quelques écrivains algériens, reproduisant le discours scolaire, militaient pour la francisation de l’Algérie, donnant à voir les « bons côtés  de la civilisation » et les « défauts » de leurs compatriotes. Ils reproduisaient le discours des algérianistes considérant, comme eux, les autochtones comme des « barbares » et des « sauvages » et défendaient fortement l’idée d’une acculturation indispensable au développement mental et social des Algériens. Certains insistaient sur une sorte de fraternisation, une cohabitation silencieuse. Ce n’est pas sans raison que le thème du mariage mixte investit l’espace romanesque. Certes, cette rencontre tant souhaitée n’aboutit pas. L’empreinte de l’école est importante. D’ailleurs, le personnage de l’instituteur traverse tous les textes. L’école française, positive et bienfaitrice est opposée aux établissements coraniques et aux madrasas. Dans Aziza de Djamila Debbèche et Bou El Nouar, le jeune algérien, l’école française est célébrée tandis que les établissements coraniques sont vigoureusement dénoncés. La polygamie est aussi un thème qui se retrouve dans de nombreux romans de cette tendance. Le fait que les autochtones n’aient pas fréquenté l’école française est perçue négativement dans l’espace romanesque assimilationniste. Aziza, employée dans une agence de presse, n’arrête pas de vitupérer ses compatriotes qui refusent de fréquenter l’école française.

Aucune trace d’une dénonciation de la colonisation n’est présente alors que Aziza et Bou El Nouar caricaturent et péjorent les idées nationalistes. Nous avons affaire à des romans de propagande politique faisant la publicité au discours assimilationniste. Le personnage principal de ces textes est un « évolué » qui épouse le discours colonial et rejette sa propre culture considérée comme rétrograde. Comme les Algérianistes, les assimilationnistes apportent une certaine légitimation à la colonisation.

Les premiers textes de fiction écrits remontent à la fin du 19ème siècle : M’hamed Ben Rahal et Mustapha Allaoua publient deux nouvelles, La vengeance du Cheikh en 1891 pour le premier et Le faux talisman, pour le second en 1893 alors que Omar Samar né en 1870 publie deux romans-feuilletons dans le journal, El Hacq, publié à Bône (aujourd’hui Annaba), Ali, ô mon frère (1891) et Divagations d’âmes, roman de mœurs mondaines et exotiques (1895).

Ces deux romans d’Omar Samar célèbrent « le rapprochement des races », ne remettant pas en question la présence coloniale. « Ali, ô mon frère » est l’histoire d’un Tunisien, amoureux, fortement déçu après sa rupture avec son amante, quitte Tunis pour Bône. Il raconte ses déconvenues au narrateur. « Divagation d’âmes » est le récit de Mansour El Aziz, secrétaire d’un antiquaire, parfait noctambule, amant d’une certaine Hélène, mais vite, il tombe amoureux d’une voisine handicapée, Angélique. Il va se retrouver écartelé entre deux mondes, deux univers. Ces attitudes duales marquent l’itinéraire de nombreux auteurs qui épousent les contours de la culture française, rompant souvent avec les éléments culturels de leur propre société considérée comme arriérée. Ainsi, ils reproduisent, volontairement ou involontairement, les clichés et les stéréotypes du discours colonial, gommant les conflits et les tensions tout en mettant en scène un univers stable, légitimant indirectement l’entreprise coloniale. C’est un style à l’eau de rose qui avait beaucoup de succès à l’époque. Le dénouement est toujours heureux. La langue est très scolaire. La société algérienne semble carrément absente de ces textes d’auteurs qui semblent trop marqués par leur statut de « lettré » et une relative proximité avec la culture française. Ce déni de soi est la particularité du discours assimilationniste.

Rabah Zenati incarne ce courant littéraire qui a ses prolongements dans les espaces artistiques, politiques et sociaux. C’est un ancien instituteur (1877-1952), très engagé sur les questions politiques, il insistait surtout sur l’importance de l’appareil scolaire dans l’éducation de ses compatriotes tout en insistant sur l’assimilation. Fondateur de journaux (La voix indigène, 1929. La voix libre, 1949), très proches des milieux coloniaux, il est l’auteur d’un roman, au style scolaire, reproduisant tout simplement les tournures des manuels scolaires, Bou El Nouar, le jeune algérien (1943-1945), qui avait remporté, à l’époque, le grand prix littéraire de l’Algérie, une véritable caution coloniale. C’est l’histoire de Bou El Nouar, un personnage représentant, en quelque sorte, le courant assimilationniste de l’époque, portant un costume français et appelant à la « fusion des races », mettant en relief ce qu’il appelait les « bienfaits de la civilisation » et militait pour une radicale transformation de l’être indigène. C’est une critique des « traditions » et des formes culturelles locales considérées comme « archaïques » et peu convenables. Le remariage du père l’indispose, comme d’ailleurs son premier mariage forcé, mais il ne peut protester contre cette situation. Il finit par trouver son bonheur en épousant une Française qui serait le modèle idéal à suivre. Chez cet auteur, la colonisation est célébrée, elle est représentée comme une entreprise permettant de « civiliser » les Algériens.

L’assimilation assumée engendre l’acceptation des valeurs françaises et la mise en berne des éléments culturels autochtones. L’école participe ici de l’assimilation et de l’exclusion des valeurs indigènes. Le mariage heureux, sans heurts ni tracas, avec une française finit par pousser le personnage et l’auteur à couper les amarres avec sa société. Le colonisé reproduit le discours colonial et l’image produite par le colonisateur sur sa propre société. Djamila Debbeche (1926-2010 ?), une femme qui réussit la gageure de s’imposer en écrivant un roman, Aziza, et en fondant un journal, L’Action en 1947, quelque peu féministe, appelant au rapprochement franco-musulman, ne dénonçant nullement la colonisation. Elle s’en accommode, en indiquant que l’unique voie possible de transformation sociale résiderait dans l’assimilation des valeurs coloniales. Elle pointe du doigt ce conflit, chez les lettrés, entre deux cultures, deux univers, deux mondes, la culture autochtone et la culture européenne. Elle publie son premier roman, Leila, femme d’Algérie en 1947 tout en s’engageant dans le débat politique, défendant constamment ses choix féministes, mais évacuant toute idée nationaliste. Leila qui connait une vie heureuse ne peut pas ne pas s’empêcher de préférer une famille d’accueil française en pleine tempête coloniale. Un critique de l’époque apporte cette lecture du texte et met ainsi en relief sa posture idéologique dans le journal Liberté du 12 juin 1947 : « Et c’est avec un regret profond et sincère qu’il faut constater l’impossibilité d’en faire l’éloge. Mlle Debèche nous décrit les aventures d’une jeune fille musulmane, émancipée, cultivée, riche, « assimilée » complètement. Rien ne manque au cliché conventionnel et conformiste, baigné dans de l’eau de guimauve : le riche industriel européen arrachant la malheureuse des griffes d’un vilain cheikh et d’une marâtre, une jeunesse dorée utilisant ses loisirs pour des œuvres philanthropiques et happy end ! L’auteur évoque bien la grande misère des populations algériennes (la seule scène réaliste : le petit cireur d’Alger mourant de phtisie.), mais voici les solutions qu’elle propose : des œuvres sociales pour lesquelles on fait confiance à la générosité de gros industriels et à l’administration colonialiste ! Que nous sommes loin de la réalité algérienne, de la soif d’apprendre et de lutter de la femme musulmane. »

 Dans son second roman, Aziza, le personnage féminin rompt avec son mari, l’avocat Ali Kamel, trop nationaliste à ses yeux, et opte pour l’assimilation. C’est l’histoire d’un personnage féminin, Aziza, employée dans une agence de presse, qui rencontre un ami d’enfance, Ali, durant une réception organisée par des « Européens ». Une relation amoureuse se tisse entre les deux personnages. Ils finiront par se marier, mais des désaccords surgissent provoquant le divorce. Le modèle demeure le mode de vie européen. Debbeche est le portrait-type de l’écrivain assimilé qui s’attaque à sa culture d’origine la considérant comme « inférieure » reproduisant ainsi le discours des algérianistes. Dans ce roman, Aziza ne s’empêche pas de s’attaquer aux militants nationalistes qui seraient des « individus fanatiques ». L’Européen, à travers le personnage du reporter, Patrice Vare, est présenté comme le modèle idéal.

Debbeche était très proche des idées défendues par les Algérianistes, elle faisait d’ailleurs partie de l’Association des Ecrivains Algériens, reproduisant le discours algérianiste d’auteurs comme Randau et Bertrand dont elle se sentait très proche. Ces écrivains nourrissant parfois une certaine haine de leur propre culture, séduits par les scories de la culture coloniale, d’origines bourgeoise ou petite-bourgeoise, reprennent les mêmes procédés d’écriture et le discours idéologique défendu par le courant algérianiste. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison que Robert Randau rédigea un ouvrage commun avec Fikri (Hadj Hamou), Les compagnons du jardin.

Le courant assimilationniste est l’expression des premiers lettrés en français, profondément marqués par l’empreinte de l’école coloniale, il reflète également le discours d’une frange de l’élite politique intellectuelle et politique. Les personnages fonctionnent comme des espaces d’articulation du discours idéologique colonial, occultant ou péjorant les éléments de la culture autochtone. Les écrivains de cette tendance prônaient l’assimilation et tentaient de cautionner la colonisation. Les militants nationalistes sont caricaturés, présentés sous des aspects négatifs comme dans Aziza de Djamila Debbeche. Séduits par Emile Zola et le naturalisme, ils ne se privent pas de notations sociologiques et historiques. Les éléments réalistes et naturalistes caractérisant cette littérature sont aussi présents dans les textes des écrivains de l’école d’Alger qui convoquent les noces solaires et un amour mythique de la terre algérienne.

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