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Billet de blog 23 juillet 2020

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"OCCIDENT", "ORIENT", ALTÉRITE ET RAPPORTS DE DOMINATION

Ce texte est une tentative de démontrer que l'"Orient" et l'"Occident" ne sont que des constructions idéologiques. Ainsi, seraient interrogées un certain nombre de notions qui continuent à donner à lire le monde comme des espaces clivés et l'homme comme imperméable aux cultures antérieures et environnantes

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La question de l’altérité marque les relations interindividuelles et détermine les rapports collectifs. Les rapports de domination régissent les différentes instances sociales, politiques et individuelles, mettant en avant l’idée de soi et de la construction de l’Autre. Ce travail de représentation est investi par les jeux de domination et les différents rapports de forces de groupes ou d’individus, provoquant une lecture unilatérale, caractérisée par une certaine binarité représentant le monde à partir d’un centre qui observe les autres entités considérées comme périphériques. On peut parler d’hypertrophie du moi péjorant les autres attitudes perçues comme périphériques, condamnées à obéir aux instances du centre, détenteur de la vérité. Le vrai est souvent la propriété du plus fort qui impose ses vues et sa manière d’être aux autres considérés comme des entités obligées de se renier et d’assimiler le discours dominant, celui du plus fort. La colonisation, par exemple, a imposé son discours aux colonisés perçus comme des « sauvages » et des « barbares », mettant en scène deux entités, l’une puissante et « civilisée », moralement irréprochable et l’autre, mineure, sans passé ni Histoire.

Cette posture binaire mettant en scène deux pôles antithétiques traverse, de manière extraordinaire, le discours social, médiatique et politique. Aux « lumières » de l’Occident, on opposait/oppose la « barbarie » des colonisés. L’Arabe et l’Africain sont souvent marqués du sceau de la négativité, affublés de qualification trop peu prestigieuses (fanatique, barbare, autoritaire, sauvage), ce qui serait tout à fait le contraire de l’ « Occidental » qualifié de « modéré », « civilisé », « libéral » et « ouvert » ou « tolérant ». Ces attributs donnant à lire la relation de domination qu’entretient l’ « Occident » avec les anciens pays colonisés fabriquent tout simplement un centre qui ne peut-être qu’Européen et une périphérie incarnée par le reste du monde. Ce qu’Alfred Sauvy avait désigné par « Tiers-Monde ». Ce discours européocentriste a toujours été porté par des écrivains et des intellectuels qui avaient d’ailleurs accompagné la colonisation et qui soutiennent, pour beaucoup d’entre eux, cette manière de voir le monde et les gens à partir de catégorisations particulières.  

Les écrits de Renan, Lamartine, Flaubert, Chateaubriand, Delacroix, Sylvestre de Sacy ont contribué justement à justifier cette bipolarité qui semble aujourd’hui assumée par un certain nombre d’intellectuels européens et américains, à l’instar de Samuel Huntington, Francis Fukuyama, Bernard Lewis, Zbigniew Brzezinski qui considèrent que l’hégémonie de la civilisation « occidentale » serait menacée par l’Asie et l’Islam. Ces dernières décennies, de nouveaux intellectuels européens tentent d’influer sur la décision politique de leurs pays pour intervenir dans certaines régions dans le monde, les poussant à faire la guerre. C’est le cas de Bernard Henri Lévy qui est/était un véritable va-t’en guerre en Lybie et en Syrie, provoquant des conflits et légitimant le discours belliciste des dirigeants politiques. Les études et les commentaires de ces intellectuels s’inscrivent dans une perspective coloniale, perpétuant les attitudes de domination et péjorant toute autre culture.

Le discours semble partagé par les intelligentsias européennes qui, consciemment ou inconsciemment, reproduisent le discours colonial. Mohamed Arkoun, Alain Badiou et Edgar Morin mettent en relief cette question en considérant que, souvent, même les élites de gauche, reprennent consciemment ou inconsciemment ce discours péjorant les attitudes et les comportements des anciens colonisés et les réfugiés. Mohamed Arkoun démonte les mécanismes du fonctionnement de l’altérité européenne marquée par une sorte de regard européocentriste et une construction chrétienne : « « Les Français modernes, représentants des Lumières laïques, ont créé en Algérie le droit de l’indigénat conçu et géré par l’État républicain. L’Autre est ainsi vraiment l’étranger radical, qui ne peut entrer dans mon espace citoyen ou dans mon espace de valeurs religieuses et/ou démocratiques que s’il se convertit ou s’assimile, comme on dit encore à propos des immigrés ». Alain Badiou va dans ce sens en considérant que de nombreux intellectuels de gauche stigmatisent ouvertement les réfugiés et les immigrés ou tentent de les priver de parole en parlant en leurs noms.

 Nous sommes en présence d’un discours binaire, essentiellement marqué par la prédominance d’attitudes morales et subjectives, donnant à lire un regard manichéen. Cette dualité est présente dans la représentation littéraire et artistique qui préfigure déjà les positions politiques et idéologiques. Le monde d’aujourd’hui semble justement travailler par cette dualité, à travers la fabrication de l’ennemi et la mise en sourdine des « valeurs » démocratiques par les grandes puissances qui reproduisent sciemment le discours et les pratiques coloniales. C’est à travers la mise en œuvre d’un discours essentiellement dominé par les jeux de la mémoire et les retournements de l’Histoire que se construit une opposition entre deux entités en fabrication présentées comme incompatibles : Orient-Occident.

La querelle « Occident »-« Orient »

Souvent, on essaie de justifier des oppositions et des guerres par la mise en œuvre de frontières géographiques qui, souvent, ne résistent pas à l’analyse. Qu’est-ce que l’Orient ? Qu’est-ce que l’Occident ? Où commence l’un ou l’autre et où finit-il ? Aucune réponse sérieuse et rigoureuse à ces questions n’est possible. L’anthropologue américain, Samuel Huntington a, certes, tenté une explication culturaliste sans y parvenir réellement, reconnaissant tout simplement la difficulté à le faire. Les justifications sont idéologiques, permettant la construction de machines collectives de guerre. Ainsi, il découpe le monde en huit blocs civilisationnels opposés les uns aux autres, mais privilégiant essentiellement le « choc » entre le monde de l’Islam, l’ensemble asiatique et l’ « Occident » présentés comme des blocs informes, solidaires, privilégiant le sentiment d’appartenance à une identité.

Se fondant sur des exemples ponctuels et aléatoires, Samuel Huntington tente de confirmer son discours en insistant sur le sentiment identitaire et religieux qui serait, selon lui, pertinent dans l’analyse des sociétés. Il pense que la chute du mur de Berlin et de l’Union Soviétique allait mettre un terme aux clivages et conflits idéologiques, allant dans le même sens que Francis Fukuyama qui défend l’idée selon laquelle le libéralisme dominerait le monde, ce qui serait, pour reprendre le titre de son ouvrage, « la fin de l’Histoire ». Ainsi, soutient-il l’existence de huit blocs civilisationnels qui seraient univoques, dénués de contradictions et de conflits internes, mais le plus important serait l’entité occidentale, excluant l’idée de civilisation humaine ou universelle. C’est un regard trop simpliste, marqué par des considérations idéologiques, donnant à lire le monde par l’usage d’approximations et de « vérités » invérifiables. Les conditions actuelles du monde constituent une réfutation du discours de Huntington. Certes, l’ « Occident » cherche à réactiver l’idée selon laquelle les conflits entre entités religieuses serait pertinente en encourageant l’Arabie Saoudite à mettre en avant une opposition entre Sunnite et Chiite qui ne semble pas pertinente. L’historien libanais Georges Corm a bien expliqué cette réalité en excluant cette hypothèse dans ses ouvrages, notamment Pour une lecture profane des conflits. Sur le « retour du religieux » dans les conflits contemporains du Moyen-Orient, Paris, La découverte, 2012 et La nouvelle question d’Orient, La découverte, 2017 et   considérant que les conflits sont plutôt d’ordre idéologique, même si la religion est instrumentée par les uns et les autres à des fins politiques, en fonction des intérêts des groupes en présence.

Le recours à la géographie décrédibilise sa thèse tant les frontières sont aléatoires. L’Europe de l’Est se redécouvre arbitrairement occidentale après la chute de l’Union Soviétique. Qu’est-ce qui expliquerait le fait que le Japon et la Chine appartiennent à un bloc à part ? La logique de Huntington semble manquer de rigueur. Il est souvent fait appel à des socles fondateurs grecs pour justifier la « grandeur » et le prestige de l’Occident, alors que la Grèce qui n’a jamais été européenne, inventée pour servir d’espace légitimateur, aurait, selon l’historien sénégalais Cheikh Anta Diop, emprunté à l’Egypte ses différents savoirs : « l’Egypte est la mère lointaine de la science et de la culture occidentales... Autant la technologie et la science modernes viennent de l’Europe, autant, dans l’antiquité, le savoir universel coulait de la vallée du Nil vers le reste du monde, et en particulier vers la Grèce, qui servira de maillon intermédiaire . Il y a eu donc « transmission des valeurs culturelles et des connaissances d’Egypte en Grèce, et de la Grèce au monde » (Civilisation ou barbarie, Paris, Présence Africaine, 1981)   

La présence de « civilisations » distinctes, idée sérieusement contestée par Naipaul, Edgar Morin ou Edward Saïd et par de nombreux autres intellectuels ne résiste pas du tout à l’analyse, surtout si on prend en considération les conflits internes qui marquent ces « civilisations ». C’est également dans ce sens que Claude Lévi-Strauss critique l’Idée d’inégalité des races (chère à Arthur de Gobineau), considérant que la notion de race n’était pas pertinente. L’ « Occident » qui crée son propre Orient ne peut-être réductible à la géographie, mais obéit à des considérations idéologiques. Ainsi, il s’autoproclame le centre, c’est-à-dire celui qui a le droit absolu de ne pas appliquer ses propres « valeurs » qu’il impose aux espaces périphériques considérés comme « sauvages », « arriérés » et « barbares ». C’est au nom de la mise en œuvre de la « civilisation » que fut justifiée l’entreprise coloniale, puis par la suite l’application de la « démocratie » et la défense des « droits de l’homme » qui furent les thèmes porteurs d’un « Occident » qui découvrit très tardivement la démocratie. Dans ce sens, il fait totalement abstraction des instances supranationales quand ses décisions sont en porte-à-faux avec ses désirs. La « communauté internationale » se mue en un espace de légitimation de diverses violences. La « communauté internationale » est un syntagme dont le sens a de tout temps été détourné pour ne concerner que les pays « occidentaux », les Etats Unis et l’Europe. On l’employait déjà lors de l’émergence de la Société des Nations (SDN) et puis pour désigner l’ONU, mais surtout les pays influents de cette organisation. L’expression est ambiguë, ne pouvant être l’expression de la volonté de forces antagoniques composant cette « communauté », hétérogène dominée par les Etats les plus puissants. Les dirigeants des grandes puissances usent d’un discours où clichés et stéréotypes dominent.

L’ « Occident » qui adopte l’attitude de la Grèce antique marquée par une certaine hypertrophie du moi considérant le monde étranger comme peu sérieux, l’affublant de qualités négatives se définit implicitement comme faisant partie d’un univers judéo-chrétien, construit pour des circonstances particulières. Certaines forces se construisent ainsi un Islam perçu comme un lieu étranger, hostile et étranger, qui serait en opposition, sinon antithétique aux autres religions monothéistes agrégées pour la circonstance.

L’ « Occident » comme l’ « Orient » sont finalement des constructions idéologiques autour desquelles s’articulent différents conflits et des attitudes idéologiques. Ces deux entités qui ne sont pas homogènes ni réellement opératoires sont tout simplement des machines de guerre militaire et économique. Certes, l’Occident est dominant, imposant son propre discours, il est, par exemple, soutenu par des monarchies du Golfe ou d’autres pays, pour des raisons idéologiques ou tout simplement pour se maintenir au pouvoir. L’ « Occident » et l’ « Orient », souvent présentés comme des entités homogènes sont marqués par de profondes contradictions et des conflits internes récurrents. Ainsi, en « Occident », comme en « Orient », des groupes politiques tentent de communautariser les rapports sociaux, favorisant une lecture essentialiste du monde, tantôt, on évoque une « Oumma », un « bloc arabo musulman » illusoires, un « Occident chrétien » ou « judéo chrétien » occultant les multiples secousses qui agitent cet ensemble très fragile, excluant la Russie par exemple, qui a une culture extrêmement riche qui a longtemps influencé les élites des pays « occidentaux ». L’Orient et l’Occident s’exhibent comme deux entités qui s’entrechoquent, mais la réalité est différente. Certes le discours est ambivalent, dual.

L’aventure de la bipolarité

Le discours est toujours le lieu d’articulation de deux ou de plusieurs entités. Chaque groupe entre en dialogue permanent avec d’autres groupes, en cultivant une certaine proximité ou en cherchant à fabriquer l’ennemi, opération pouvant justifier ses échecs. Nous aurons ainsi affaire à une vision binaire qui conjugue le monde dans une perspective double marquée par les jeux de la confrontation mettant face à face un « Occident chrétien » opposé à l’ « Orient musulman ». Cette manière de faire recourt, pour justifier son attitude, à des constructions doubles puisées dans le lexique religieux et les circonvolutions mémorielles et historiques. Toute formation discursive est le produit d’une Histoire, de gesticulations mémorielles et d’emprunts consentis et/ou imposés.

Dans ce monde traversé par les jeux idéologiques, deux attitudes antagoniques, allant dans le sens de la construction de l’ennemi, s’imposent, fonctionnant comme des espaces trop éloignés, sans aucune possibilité de rencontre, employant un langage truffé de clichés et de stéréotypes et des champs lexicaux antithétiques : modérés/fanatiques, civilisé/barbare, libéral/autoritaire, supérieur/rétrograde, axe du bien/axe du mal. Nous avons affaire à un discours manichéen mettant en scène deux entités antagoniques, parallèles. Dans ce contexte, Les Arabes sont décrits comme des « fanatiques » (Voltaire), confortablement installé dans un « despotisme oriental » (Montesquieu), « entêté » et « figé », s’illustrant par une certaine atemporalité.

De nombreux intellectuels récusent cette vision binaire, défendant l’idée d’entités hybrides, d’emprunts et de métissage. C’est le cas par exemple de Mohamed Arkoun, Edward Said, Tayeb Tizini, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Felix Guattari, Fernando Ortiz…

Les rapports de domination

Toute dualité est l’expression d’un échange particulier caractérisé par une propension à la domination. Le langage est lui aussi le terrain privilégié d’un rapport de forces, mobilisant de nombreuses entités sociales, politiques, psychologiques, anthropologiques et sociologiques. Les espaces public (Habermas) et médiatique participent de cette configuration et contribuent à la construction d’un modèle de domination qui se manifeste dans les rapports entre les individus et dans les relations internationales. Alain Letourneau propose cette définition de l’espace public : « L’espace public, c’est un ensemble de personnes privées rassemblées pour discuter des questions d’intérêt commun. Cette idée prend naissance dans l’Europe moderne, dans la constitution des espaces publics bourgeois qui interviennent comme contrepoids des pouvoirs absolutistes. Ces espaces ont pour but de médiatiser la société et l’État, en tenant l’État responsable devant la société par la publicité, la Öffentlichkeit dont parlait Kant. » ( « Remarques sur le journalisme et la presse au regard de la discussion dans l’espace public » L’Éthique dans la société de l’information, Québec/Paris, Presses de l’université Laval/L’Harmattan, 2001 ». Cette notion proposée par Habermas donnant à lire l’émergence d’un Etat démocratique défendant les intérêts de la collectivité suite à un débat général entre en contradiction avec la théorie des champs de Pierre Bourdieu et la dialectique marxiste partant de l’idée que l’Etat dans une société capitaliste serait au service des dominants.

Ainsi, les machines médiatiques court-circuitent le débat public, orientant le discours des différents locuteurs, évacuant toute possibilité de la mise en œuvre d’une « opinion publique » neutre, autonome et tentant d’intérioriser un sentiment de domination dans le regard des colonisés, continuant toujours à reproduire les mêmes contingentements méthodologiques et épistémologiques, évitant toute possible remise en question. Ecrivains, journalistes, chroniqueurs et essayistes accompagnent souvent les gouvernants dans leur escalade dominatrice. Par exemple, durant la colonisation, beaucoup d’écrivains ont justifié et légitimé la colonisation par leurs écrits et leurs déclarations.

Ces dernières décennies, des « philosophes » et des journalistes ont conseillé, justifié et parfois poussé les dirigeants de leurs pays à intervenir. C’est le cas d’intellectuels anglo-saxons ou français qui ont revêtu, pour la circonstance, l’habit de soldats défendant l’idée d’un universalisme occidental et d’une péjoration des autres cultures vues sous un angle trop peu prestigieux, contribuant à l’imposition de conduites et de schémas s’inscrivant dans une uniformisation de la culture européenne qui se manifeste comme un espace dominant. D’ailleurs, Francis Fukuyama dans son ouvrage, La fin de l’Histoire, va dans ce sens, considérant que le monde finirait par adopter le libéralisme. Les locuteurs sont poussés à intérioriser des attitudes fonctionnant comme des structures inconscientes (Claude-Lévi Strauss) ou des habitus (Pierre Bourdieu).

Tout discours élaboré par un colonisé est condamné pour être accepté à être validé par l’ancien colonisateur. Toute parole devrait obéir aux canons de la culture dominante ; dans le cas contraire, elle serait considérée comme suspecte. Le dominé reproduit souvent la parole du dominant qui n’est pas forcément la plus adéquate. Entre le dominé et le dominant, les jeux de pouvoirs sont médiatisés par les instances mémorielles et historiques. Les souvenirs, les moments de remémoration, les réminiscences, les états de latence, les lieux physiques et symboliques, les moyens linguistiques et physiques contribuent à la mise en œuvre de mémoires construisant des sens en fonction des différents parcours discursifs. Dans ce contexte, l’oubli est constamment alimenté par les jugements et les postures du présent. Toute faille, tout trou fonctionne comme un espace à combler, se substitue parfois à un espace matériel, marqué par différentes marques idéologiques ou religieuses, il est soutenu par des traces préconstruites. Les études orientales fonctionnent comme des instruments de légitimation du discours de l’empire.

C’est à partir du dix-neuvième siècle que l’« Occident » va chercher à s’étendre en conquérant de nouveaux territoires, élargissant l’étendue de son empire et condamnant à l’esclavage des millions d’autochtones. Les justifications de l’entreprise coloniale sont nombreuses. Ainsi, les indigènes seraient incapables de s’autogouverner, trop peu « civilisés ». La colonisation est présentée comme un acte de générosité. Ce discours de domination est également pris en charge par des écrivains et des journalistes dont la mission est d’accompagner et de justifier les pratiques coloniales. Ils voient l’état extrême de paupérisation d’une population qui perd tous ses biens spoliés par les colons, mais s’abstiennent d’en parler, épousant les contours du discours colonial. Victor Hugo, par exemple, reprend les mêmes justifications du pouvoir en place : « Je crois que notre nouvelle conquête est chose heureuse et grande. C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde, c’est à nous d’illuminer le monde. Notre mission s’accomp1it, je ne chante qu’Hosanna. Vous pensez autrement que moi c’est tout simple. Vous parlez en soldat, en homme d’action. Moi je parle en philosophe et en penseur. »

Ces écrivains qui semblaient prendre des positions plus ou moins progressistes dans leur pays s’accommodaient des razzias et des massacres contre des populations africaines ou arabes considérées comme de simples animaux, des barbares. Souvent, les écrivains qui avaient pris position contre la Commune allaient accompagner l’entreprise coloniale et la justifier idéologiquement. L’illégalité se muait en territoire normal. Le discours et les pratiques coloniales devenaient la règle, considérant les autres cultures, notamment des territoires colonisés, comme inférieures, barbares. C’est dans ces conditions que va émerger ce nouveau discours universel assimilé à l’Europe en opposition paradoxalement à des entités périphériques condamnées à fondre dans ce nouveau magma « occidental » investi du prestige des résidus de la cité grecque squattée pour des raisons de prestige et de légitimation historique.

De tout temps, l’Etat colonial, dominant, recourt à des experts, à des médias et à des écrivains pour se charger de la communication idéologique, usant souvent de clichés, de stéréotypes, de poncifs et de généralisations pour justifier une guerre et diaboliser l’ennemi fabriqué pour la circonstance. Aujourd’hui, encore des intellectuels et des politiques, continuent à vouloir imposer le discours de domination en tentant de régenter les pratiques discursives des anciens pays colonisés en dictant une manière de faire particulière soutenue d’ailleurs par quelques « intellectuels » colonisés servant de caution à une entreprise néocoloniale.

Les rapports de domination sont soutenus par tout un travail de fabrication de l’ennemi, souvent pris en charge par la machine médiatique, productrice d’images et de discours rabaissant davantage le colonisé et soutenant les représentations de type impérialiste et orientaliste. Les structures inconscientes constituent les lieux prédisposés d’emmagasinement de la parole des uns et des autres, des espaces latents, chacun porte les stigmates d’une construction mémorielle marquée par des siècles de tensions et de rencontres.

-Les limites frontalières et les jeux pluriels

La notion de frontière est désormais obsolète dans la mesure où avec l’émergence de nouvelles techniques de l’information et de la communication, la circulation de l’information est beaucoup plus fluide. Il y a une nouvelle définition du territoire marqué par de nombreux déplacements et glissements de sens résultant des différents phénomènes migratoires et démographiques et de la diffusion des médias et de l’information. Les frontières physiques, géographiques qui ne peuvent résister aux phénomènes de métissage et de contact redéfinissant les contours d’un autre monde sont aussi et surtout des espaces de mise en jeu de l’identité et des lieux de rencontre de l’altérité. L’ébranlement des frontières et la remise en question des Etats-nations engendrent la mise en œuvre de nouveaux langages, de nouvelles formations discursives et un nouveau regard.

Inconscient colonial et appareillage conceptuel

Le discours colonial fonctionne comme un inconscient, un langage particulier fait de domination et de péjoration des formations discursives des colonisés condamnés à reproduire le discours dominant qualifié de « civilisé » et « moderne ». De nombreux espaces intellectuels, politiques littéraires et artistiques sont otages d’un discours « occidental » péjorant leur culture et minorant leurs entités sociales et institutionnelles considérées comme peu crédibles. Certes, les savoirs actuels sont le produit des sociétés et des élites européennes, mais il est nécessaire de revoir leurs épistémès et de les réinterroger sérieusement, les dépouillant d’une éventuelle tendance de minoration des autres cultures. Souvent, les universitaires des pays colonisés reprennent tels quels les différents outils conceptuels, reproduisant des discours péjoratifs, essentialistes, sur leur propre culture. Le regard européen qui est marqué par les jeux idéologiques se caractérise par une vision culturaliste qui fige le colonisé installé dans une posture statique. Cette entreprise de redéfinition vise aussi à remodeler et à modifier le regard que les colonisés portent sur eux-mêmes. Il est peut-être temps de porter un regard différent sur l’ethnologie et l’anthropologie, deux disciplines ayant accompagné l’empire colonial, et de les investir d’un nouveau contenu permettant aussi à des chercheurs de pays « colonisés » de lire et d’interroger le paysage de la culture de l’ordinaire européenne. Certes, l’inconscient colonial régit encore les rapports entre « colonisateurs » et « colonisés » et perpétue les rapports de domination, mais il peut être possible de déconstruire le regard et de mettre en œuvre un autre appareillage conceptuel. Ainsi, il faudrait avant tout tordre le cou à l’idée d’excessive singularité qui serait prompte à envisager la présence d’un ennemi virtuel et de séculariser les rapports interindividuels et collectifs. Il serait bon d’aller dans le sens des propositions d’un certain nombre d’auteurs qui ont tenté de revoir les réalités conceptuelles, à l’instar de Foucault, Derrida, Deleuze, Glissant, Edward Said, Mohamed Arkoun et Ortiz qui apporte énormément à la réflexion sur la transculturalité qui me semble être un outil beaucoup plus opératoire que la notion d’interculturalité qui suggère une certaine distance comme si les cultures étaient hermétiques.  

Grand anthropologue cubain, Fernando Ortiz Fernandez (1881-1969) a produit des travaux extraordinaires sur une réalité flasque et fluide, l’identité, proposant à partir d’un travail sur la relation du tabac et du sucre à Cuba la notion de transculturation qui pourrait-être définie comme le processus menant une communauté à emprunter, volontairement ou involontairement, de nombreux éléments à la culture conquérante ou dominante. C’est à travers le questionnement des conditions démographiques, historiques et sociologiques et la mise en jeu des différentes forces sociales en présence qu’il donne à lire l’enchevêtrement et l’imbrication des cultures. C’est peut-être la première fois qu’un anthropologue arrive à mettre en relation l’identité avec les rapports sociaux et les différentes luttes sociales. Il substitue à la réductrice interculturalité, binaire, une logique transculturelle (quelques décennies après, Deleuze et Guattari parleront de rhizome). Malheureusement, on connait très peu ce grand anthropologue et ethnologue qui redéfinit la notion d’identité longtemps prisonnière de lectures essentialistes en la mettant en relation avec le monde du travail. Son livre-phare, « Controverse cubaine entre le tabac et le sucre », paru pour la première fois à La Havane en 1940, puis réédité en 1963, avec 200 pages supplémentaires, préfacé par Bronislaw Malinowski a été publié chez « Mémoire d’Encrier » (Montréal,) en 1991. Ortiz a donc, bien avant Deleuze et Guattari, évoqué cette question d’identité marquée par les jeux sociaux et historiques. L’évolution d’Ortiz est surprenante : d’une posture équivoque à l’endroit du racisme, il se mue en grand chantre de l’antiracisme intégrant la dimension africaine dans l’identité cubaine.
Dans nos universités, on ignore complètement cet auteur comme d’ailleurs Foucault, Althusser, Derrida, Deleuze, Humboldt, Lacan, Rancière, Morin et bien d’autres spécialistes de l’anthropologie, de l’analyse du discours et de la philosophie considérés comme difficiles d’accès.

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