UNE RENCONTRE (PRESQUE) IMAGINAIRE AVEC LE GRAND ECRIVAIN KATEB YACINE

Une lecture très subjective du parcours d'un des plus grands écrivains du vingtième siècle, Kateb Yacine

Il n’en peut plus. Il piaffe d’impatience de s’exprimer devant les gens, ceux qu’il aime, les gens modestes qui vivent l’ineffable condition d’humiliés au moment où on n’arrête pas de parler en leur nom alors qu’ils n’existent pas, aux yeux de ceux qui, à longueur de journées, ânonnent sans fin qu’ils sont le « peuple ». Il respire un coup, comme au théâtre, se prend à témoin tout en me bombardant d’un regard hagard et commence à me narrer ses positions, notamment en octobre 1988 et son article tronqué, mal interprété à l’époque, paru dans un journal, Le Monde, qui se targue d’être libre alors qu’il fait tout pour manipuler le propos de l’autre, refusant même, d’autorité, de publier sa mise au point. Kateb était affligé, lui qui a, de tout temps, été là présent, dans toutes les luttes, disant son mot, au théâtre, à Tizi en 1980, condamnant les arrestations de Constantine en 1986. Il était présent partout. En 1988, déjà, il avait vu juste en proposant une transition qui donnerait la possibilité au peuple d’être enfin maître chez ce qui devrait devenir enfin chez lui, préparant la mise au musée d’un FLN confisqué, trahi. « Déjà en 1954, il était question d’un front qui devait regrouper tous les militants qui étaient pour l’indépendance. Les partis devaient rejoindre le front à titre individuel, l’indépendance acquise, le FLN devrait s’autodissoudre. Les nouveaux dirigeants, usant de la force, ont trahi la promesse faite lors du déclenchement de la révolution ». Kateb aime tellement le pays qu’il ne peut pas ne pas s’impliquer dans tout ce qui concerne l’Algérie. Au moment où beaucoup somnolaient, en 1945 et en 1947, il donna une conférence sur « l’Emir Abdelkader et l’indépendance de l’Algérie ».

A l’âge de 16 ans, lycéen, il est dans la rue, manifestant contre le colonialisme. Il devient très sérieux, sévère, perdant le sourire, évoquant le colonialisme, un clin d’oeil à Frantz Fanon et Aimé Césaire, ses frères de lait et d’un sang conjuguant les luttes à l’humain, il se met à parler, sa voix met à mal la ponctuation, il raconte : « Le 8 mai 1945, j’étais encore potache, j’ai été arrêté pour atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l’état, détention d’armes, participation à bandes armées, propos séditieux. Libéré quelques mois après, je me trouvais lancé dans une tournée de conférences révolutionnaires, et je fis imprimer un petit recueil intitulé « Soliloques ». À Sétif, c’était jour de marché, c’était un mardi, et il y avait une foule énorme. Au début, il y avait les scouts puis après des étudiants, des militants, et j’ai reconnu parmi eux des copains de classe. Ils m’ont fait signe et je me suis joint au cortège sans trop savoir ce que cela signifiait et puis tout de suite ça a été les coups de feu. Coups de feu, la panique, parce que cette foule énorme qui reflue, j’ai vu une petite fille qui a été écrasée devant moi, c’était vraiment terrible. Puis, bon, il fallait que je rentre chez moi parce que j’habitais dans un village à 45 kilomètres de là. Je suis monté à l’avant du car et j’ai vu alors à ce moment-là des choses terribles parce que le peuple venait de toutes parts. J’ai vu cela vraiment comme une fourmilière. On avait l’impression qu’ils sortaient de la terre, c’était de toutes parts, ça grouillait de partout. Et puis, il y avait des rumeurs folles. On racontait des tas d’histoire. Et puis il y avait une grande fièvre naturellement parce qu’on sentait qu’il s’était passé quelque chose quoi. L’arrivée au village, ça a été encore plus dur parce que c’est là qu’a commencé la répression. Dans ce village on a amené les Sénégalais. Bon, ça, c’est une vieille pratique d’utiliser les uns contre les autres. Il y a eu des scènes de viols, il y a eu encore des massacres. On voyait les corps allongés dans les rues. Puis, au retour, j’ai été arrêté. Moi, j’ai fait un récit épique de ce qui venait de se passer : le peuple sans armes, avec des cannes de paysans a réussi… J’ai fait un récit révolutionnaire de ce qui venait de se passer. Après, on m’a reproché ça ».

Kateb se souvient, des larmes aux yeux, puis un rire sardonique, je ris à mon tour, il se met à parler de ses rencontres littéraires et artistiques, de Sénac, de Roblès, Dib, Camus, Benzine, Alleg, Moine, Khalfa et bien d’autres écrivains et artistes. « Il faut le reconnaitre, Alger Républicain m’a beaucoup apporté. Nous étions extrêmement solidaires. Nous travaillions dans une ambiance gaie et ouverte. C’était beau. Mais c’est vrai, ce qui m’intéressait le plus, c’était d’écrire. Je me faisais publier mes textes dans de nombreuses revues littéraires, notamment Forges. Je savais ce que je voulais, à l’époque, même si je vivais difficilement, surtout à Paris où j’ai exercé tous les métiers, comme le comédien Rachid Ksentini. Je donnais des conférences aux militants du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, un parti nationaliste dont l’objectif est l’indépendance de l’Algérie »

Je ne sais pourquoi alors qu’au départ nous devions parler du présent, il s’est mis à évoquer l’Histoire, il le fait avec une passion et un enthousiasme que le locuteur est vite sous le charme. Kateb, le peuple, comme on l’appelait à Alger Républicain, est un fin stratège politique, il parlait déjà, juste au début de la guerre pour l’indépendance de la nécessité d’impliquer la bourgeoisie aux côtés des travailleurs, mais il insiste sur la malléabilité de la bourgeoisie, et il se met à évoquer la révolution française et son appropriation exclusive par la bourgeoisie qui aurait trahi le peuple et Robespierre : « Sous la domination turque, comme sous la domination française, bourgeois et féodaux ont trahi la cause du peuple. Aujourd’hui le peuple se lève. La situation actuelle nous commande de faire bloc avec la bourgeoisie et de l’entraîner au combat. Mais une fois la Libération nationale arrachée, soyons vigilants : les ressources et le pouvoir d’une Algérie libre et indépendante ne sauraient appartenir à d’autres qu’aux travailleurs ».

Il sourit, se gratte le visage, observe le mur, esquisse des gestes amples, me parle de Soliloques, son premier recueil de poésie, sa première rencontre dans un bistro avec un éditeur au bord de la faillite, il revient à la littérature et au théâtre : « ce n’était pas facile de publier mon premier roman. Il a fallu bourlinguer comme un fou, moi sans le sou, je me baladais avec un manuscrit de 2000 pages, c’était volumineux. J’avais déjà un titre un peu ringard, Les quatre vérités. J’ai réussi à le faire, Nedjma, c’était son titre ». Yacine ne pouvait ne pas accepter les recommandations éditoriales, son manuscrit avait été sérieusement réduit, avec quelques petits raccommodements au niveau de la structure. J’avais en 1982 publié dans Algérie-Actualité un article où j’évoquais cette histoire de Nedjma et du Fils du pauvre, Michel Chodkiewicz m’avait répondu qu’il n’était pas possible de publier un roman d’un millier de pages d’un auteur inconnu, une grande partie avait constitué le second roman de Kateb, Le polygone étoilé.

Il se met à chantonner, c’est d’ailleurs mon sport favori, je m’y mets également, nous rions ensemble, il aime énormément plaisanter, rigoler, raconter et écouter des blagues et des anecdotes, il n’arrête pas puis se souvient de cette histoire de l’ancien ministre de l’information et la culture, Ahmed Taleb el Ibrahimi qui alla voir le président Houari Boumediene pour se plaindre de lui parce qu’il l’aurait dérangé lors d’une conférence à la salle des actes, Mohand Said Mazouzi, alors ministre des affaires sociales, a été chargé par Boumediene, fou rire en bandoulière, de dire à Kateb de cesser ce type d’actes contre son ministre. Puis sans transition, Kateb passe d’un sujet à un autre sans crier gare, c’est sa manière de construire son univers. Il me parle de son œuvre : « je n’ai jamais compris ce que Jean Déjeux, (un critique littéraire, A.C) insinuait, lui qui était plutôt bon bibliographe que critique, à la langue trop acérée, quand il disait que je n’étais l’auteur que d’un seul livre. Oui, je suis l’auteur d’une seule oeuvre comme d’ailleurs tous les écrivains. Certes, il n’est nullement possible de lire mon oeuvre si tu ne mets pas en rapport tous les fragments constituant tous mes textes qui se superposent, se complètent, s’entremêlent et s’entrechoquent. Poésie, théâtre et roman, et même mes chroniques entretiennent une relation dialectique ».

Yacine est tout d’abord poète, un grand poète, Louis Aragon l’a très bien compris. Dans une réunion du PCF, Ahmed Akkache propose très timidement des textes de Kateb à l’auteur des Yeux d’Elsa, celui-ci les met soigneusement dans son cartable, puis deux jours après, il appelle Akkache pour lui dire que c’est un génie et qu’il aimerait le rencontrer. Akkache pensait qu’Aragon plaisantait. Kateb écrivait beaucoup sans se soucier de sa personne et de la reconnaissance, il insistait souvent sur l’efficacité pratique de ses engagements. Il retourne début fin 1960-début 1970 à Alger pour produire son théâtre militant. Il m’en parle : « -« Au début, la troupe s’appelait Théâtre de la Mer ; c’était une jeune troupe subventionnée par le ministère du travail (1970-1971). J’avais rencontré Ali Zamoum qui était directeur de la formation professionnelle. C’était lui qui avait aidé la troupe. Nous avions pensé qu’on pouvait faire une pièce sur l’émigration, c’était un thème d’actualité. C’était aussi le temps de parler et j’avais beaucoup de choses à dire. L’émigration était une chose que je sentais parce que j’ai v écu dix ans d’exil. Alors, nous avions constitué cette troupe. Après huit mois de travail intensif, nous étions allés en France et nous avions fait pendant cinq mois le tour de ce pays avec Mohamed, prends ta valise. C’était une tournée unique dans son genre. Nous avions touché près de 70 000 émigrés. C’était une extraordinaire expérience. Au retour, nous avions décidé de continuer ; nous avions tourné un film sur l’émigration, le ministère l’avait considéré comme un succès. (…) Nous essayions de porter le théâtre partout où nous pouvions aller. Notre style de théâtre est simple : peu de costumes, peu d’argent. Si on veut vraiment faire bouger le théâtre, il faudrait être léger. »

Son objectif était clair : toucher le maximum de personnes et faire du théâtre une arme de combat. Il se déplaçait dans des lieux ouverts (hangars, places publiques, marchés, casernes…) et utilisait un dispositif scénique extrêmement léger. L’essentiel était de se déplacer vers les gens pour transmettre une parole contestataire, à contre-courant de la politique officielle. Kateb reprend les configurations de l’espace vide, facilitant ainsi la communication et donnant à voir sur scène un univers merveilleux paradoxalement marqué par les sciures d’une écriture réaliste. C’est ce qui caractérisait toutes ses pièces (Mohamed, prends ta valise, La guerre de 2000 ans, Le Roi de l’Ouest, Palestine trahie, Saout Ennissa, Le sans-culotte ou le spectre du parc Monceau ou Mandela).

La scène, presque vide, usait de quelques praticables légers qui ne freinent nullement l’élan et les mouvements des comédiens. Le jeu devenait fluide. Kateb Yacine expliquait ainsi cette réalité. Il me disait encore ceci : « C’est le temps du théâtre, du grand public. Maintenant, je pense que le théâtre peut aller à la rue, au stade…La culture, c’est qu’on laisse le théâtre sortir dans la rue. On l’a fait. A H’mar el Ain (un village) par exemple : pour attirer le public, on a pris quelques comédiens et on a commencé à chanter dans la rue. Et tout de suite, ça avait marché, le public était là. On a fait des spectacles dans les douars(petits villages) et dans les domaines de la révolution agraire. On pêche le public à la source. Une fois, nous étions allés à Khémissa (Est de l’Algérie), et comme nous étions arrivés à la tombée de la nuit, et que nous étions obligés de partir, nous n’avions joué que vingt minutes, éclairés par les phares des gendarmes. Nous avons joué dans des cités universitaires. Nous avons touché une très grande force d’étudiants qu’on ne peut négliger. »

Encore une fois, il passe à autre chose, un contre-pied, comme en football, il se lance dans une discussion sur Gatti, Brecht, Césaire, Meyerhold, Ksentini, le théâtre populaire, les contes populaires, puis Jean-Marie Serreau qui l’a initié à l’art théâtral et qui a mis en scène Le cadavre encerclé. Il eut fallu le courage de Jean Marie Serreau pour mettre en scène Le Cadavre Encerclé de Kateb Yacine. L’auteur de Nedjma raconte ainsi sa rencontre avec Jean-Marie Serreau à la critique syrienne, Marie Elias, qui a consacré sa thèse à son théâtre : « Je n’avais jamais mis les pieds dans un théâtre jusqu’au jour où l’on a créé Le Cadavre Encerclé. En effet, un matin, juste après la publication de la pièce, on frappe à ma porte. Je me suis demandé si ce n’était pas un flic, car c’était la guerre et il y avait des perquisitions chez les Algériens. J’ouvre et je vis un monsieur des lunettes. C’était Jean-Marie Serreau, un homme extraordinaire qui est malheureusement mort il n’y a pas très longtemps. C’est la personne qui a le plus fait pour aider des gens comme Césaire, moi-même, et les Africains en général. ».

Il appelle Amazigh, son fils, aujourd’hui musicien très connu, une gorgée de thé, un sourire, puis rappelle son enfant qui avait déjà pris le vélo, il l’aimait énormément, il voulait peut-être paradoxalement une formation classique, mais Amazigh prit la direction de al chanson, mais il est aussi engagé que son papa qu’il appelait par son prénom, Yacine. Ils étaient complices, au collège syndical, à Ben Aknoun, Merzoug était aussi là, l’homme à tout faire. Yacine se lève, fait des va et vient, sourire, tapote sur la table, se rassied, se relève, puis évoque ses amitiés, surtout Issiakem, Ziad avec un brin de sourire qui en dit long sur une relation extrêmement solide. Il me parle d’Amazigh, il s’inquiète de ne pas le voir, c’est vrai qu’il a enfourché son vélo et est sorti, il passe à autre chose, n’oublie pas d’évoquer ses escapades avec Benamar Mediene, ce sociologue qui a pondu un livre sur Kateb, tout le monde y passe, les Egyptiens Mahmoud Amin el Alem un philosophe égyptien), Lotfi el Kholi (un grand journaliste cairote de gauche), Fouad Negm et Cheikh Imam poète et chanteur très populaires en Egypte), des Palestiniens, des Libanais comme son grand ami Marcel Khalife, les hommes de théâtre syrien et algérien Syrien Wannous et Alloula, le peintre Khadda…

Les pièces de Kateb Yacine furent montées grâce à Jean Marie Serreau. Le Cercle des Représailles, publié en 1959, qui est une sorte de suite tétralogique, se compose de trois pièces et un poème dramatique. Kateb Yacine va reprendre le personnage de Nuage de Fumée et la structure dramatique de La Poudre d’Intelligence et les intégrer dans les pièces satiriques (en arabe populaire) d’après 1970 : Mohamed, prends ta valise, La guerre de 2000 ans, Palestine trahie, Le roi de l’Ouest… Nuage de Fumée devient Moh Zitoun alors qu’il reprend les contes de Djéha qu’il utilise en fonction du discours de chaque pièce. Fasciné par le théâtre grec (et surtout Eschyle), Kateb Yacine veut voir monter en même temps les trois pièces qui, d’ailleurs, sont complémentaires. Cet ensemble dramatique puisé dans l’Histoire de l’époque avec ses contradictions et ses ambiguïtés, caractérisé par la présence de traits lyriques et l’utilisation d’une langue simple, ne s’arrête pas uniquement à la dimension politique, mais la dépasse et interroge l’être algérien déchiré, mutilé. Jamais la réalité algérienne n’avait été aussi bien décrite que dans cet ensemble tétralogique. La tragédie est, chez Kateb Yacine, paradoxalement vouée à l’optimisme ; la mort donne naissance à la vie. Ainsi, quand Lakhdar meurt, c’est Ali qui poursuit le combat. Le paradigme féminin, noyau central des deux tragédies, fonctionne comme un espace ambigu, mythique. Nedjma, étoile insaisissable autour de laquelle tourne tous les protagonistes masculins, incarnerait l’Algérie meurtrie, terre à récupérer. Elle est également le symbole des femmes combattantes On ne peut oublier la fascination de Kateb Yacine pour cette reine berbère, la Kahina ou Khenchela. L’auteur écrit ceci à propos de Nedjma :

« La bannière étoilée a retrouvé ses origines

C’est l’Algérie plus libre que jamais,

Elle a toujours été libre. »

Ce n’est pas sans raison qu’il a choisi de rentrer au pays en 1970, lui, le plus grand romancier maghrébin et africain, abandonnant un genre où il excellait, le roman, pour se consacrer au théâtre. Il me disait souvent et même dans mon entretien paru dans l’hebdomadaire, Révolution africaine en 1985 qu’il ne pouvait s’imaginer loin de sa terre et des combats quotidiens, optant pour l’expression théâtrale parce que là, il pouvait « communier et communiquer avec le peuple ».

Je lui parle du théâtre et de cette absence totale de productions sérieuses, de ces festivals qui mobilisent énormément d’argent, dilapidé, et d’auteurs démiurges à partir du moment qu’ils sont responsables, courtisé par d’autres directeurs craintifs, peureux, écuelle à la main, de ces « coopératives » (c’est le nouveau jargon, lui dis-je) de cinéma et de théâtre qui se sucrent à n’en plus finir, de ces « écrivains », « éditeurs » et « traducteurs » amateurs qui, comble de la démesure ne maîtrisent sérieusement aucune langue. L’argent qui corrompt tout à la pelle au moment où l’Algérie agonise et les vrais producteurs mis à la marge. Il écoute, lui qui allait à l’essentiel, refusant la danse du ventre, spécialité favorite de nombreux écrivains et artistes de l’époque et d’aujourd’hui qui se taisent, se terrent, queue en l’air, déconfite, ne voulant nullement s’impliquer, attendant les miettes du roi comme ce personnage de Dib, Wassem, un faux intellectuel, qui n’arrête pas de s’imaginer le bouffon incongru d’un roi en plastique. Il aimait le théâtre, mais bien plus que l’art scénique, il aimait son peuple. Je lui ai raconté, lui l’ami d’Armand Gatti, de Jean-Marie Serreau et de bien d’autres grands noms de la littérature et des arts et surtout de Hrikès et de ce cordonnier du coin dont il a oublié le nom et aussi…cet imam de Sidi Bel Abbès, El Ouafi, qui devait être le héros d’une de ses pièces, mais jamais écrite. « Peut-être, me dit-il, qu’aujourd’hui, parce que j’ai beaucoup de temps, je l’écrirais et je la mettrais en scène avec de grands comédiens ».

Je lui apprends que certains de ses anciens proches l’avaient lâchement attaqué, allant jusqu’à dire qu’il n’avait rien à voir avec le théâtre. Il sourit tristement et ne dit rien, lui, beau comme ce pin de Collo que nous visitâmes ensemble. Pas un traitre mot. Il est au-dessus de la mêlée. Non, ce n’est pas important. L’essentiel est ailleurs. Il ne veut pas trop s’appesantir sur le passé. Je lui apprends la mort d’amis communs : Alloula, Medjoubi, Lacheraf, Djaout, Mimouni et bien d’autres artistes et intellectuels de renom. Il est affligé : « quelle perte ! Djaout, avec ses moustaches, ressemblait à un saint, Mimouni, génial maître du mot, avait un sourire timide qui ne le quittait jamais. Ah Abdelkader, je l’ai toujours imaginé comme un coureur de fond, Lacheraf était l’inusable forgeron des mots et d’idées nouvelles. Je les aimais beaucoup. Que dire d’autres de ces vrais poètes ? Je les ai toujours appréciés. ». Ce qu’il appréciait beaucoup chez eux, c’est leur engagement politique, leur courage et leur sincérité qui se conjuguaient avec leur manière de dire le monde et la littérature. Il rejoint ainsi Sartre qui, dans sa psychanalyse existentielle insistait, en citant Faulkner qu’aimait également Kateb, sur la relation dialectique entre style et vision du monde. Sartre et Kateb lancent en chœur : « Etre c’est s’unifier dans le monde ». C’est cette idée justement qui semble plaire à Kateb qui veut s’informer sur les derniers soubresauts marquant le terrain social et politique.

Il rit, il pleure parce qu’il sent que les choses vont dans son sens. Son visage est lumineux. Il reprend : « Tu sais, Ahmed, beaucoup m’ont tourné le dos quand j’avais dans un entretien à Jeune Afrique dit que les intellectuels, je m’en moquais. Ils attendent souvent une petite récompense du « chef », ils sont trop bavards quand il s’agit de s’attaquer aux petits chefs qui sont partis pour célébrer le nouveau venu paré de toutes les qualités. Ils mangent goulûment, tels des chacals et de mauvais bourricots, à tous les râteliers. Ils n’arrêtaient pas/n’arrêtent pas de justifier leur lâcheté. Il y avait toujours quelques rares écrivains, artistes qui s’indignaient sincèrement, vite lynchés par une meute de chiens avec de fausses dents. Mais, Ahmed, je crois toujours que ce sont des femmes qui vont changer les choses. ».

Je ne sais pourquoi le nom de Pablo Neruda lui permit de retracer encore une fois son expérience théâtrale, sa rencontre avec Kaddour Naimi, dans les années 1970, un très bon metteur en scène et animateur de troupe, Le théâtre de la mer, ses comédiens Mouloud, Mahfoud, Fadéla, Hassan, Kadri et les autres qui contribuèrent à apporter sa force à sa troupe, l’ACT (Action culturelle des travailleurs) à Bab el Oued et au théâtre régional de Sidi Bel Abbès dont il a été le directeur. Je ne sais pourquoi justement le nom de Neruda se met à évoquer chez lui une ville, Sétif et un événement fondamental, 8 mai 1945. Il n’a jamais réussi à se détacher de cette période qui a fondamentalement marqué l’auteur, son œuvre et l’Histoire de l’Algérie. La presse française soutenait la répression, à l’exception de l’Humanité (du 15 au 30 mai) et de Combat ( du 13 au 23 mai)qui a publié une série d’articles d’Albert Camus qui dénonçait cette chasse à l’homme appelant le pouvoir en place à appliquer aux Algériens « le régime démocratique dont jouissent les Français »

Il reprend de plus belle, j’apprends beaucoup, de choses sur son parcours, ses fragilités, ses forces, surtout son extrême générosité. C’est un grand paysage humain. Kateb Yacine, alors collégien de 16 ans, participait aux manifestations. Il fut emprisonné au camp militaire de Sétif - devenu bagne de Lambèse dans son roman, Nedjma - torturé et menacé d’exécution. Libéré, Kateb n’oubliera jamais ces moments terribles qu’il a vécus en compagnie de la multitude. Les traces sont indélébiles, sa mère devient folle. Ce n’est pas sans raison que la folie et l’image de la mère vont marquer tragiquement l’oeuvre de l’auteur. Il s’en souvient : « Je suis né d’une mère folle. Très géniale, elle était généreuse, simple et des perles coulaient de ses lèvres. Je les ai recueillies sans savoir leur valeur. Après les massacres de 1945, je l’ai vue devenir folle. Elle est la source de tout. ». La mère investit le territoire tragique d’un univers hanté par le souvenir de massacres et de traumatismes qui, paradoxalement, incitent à l’oubli, mais aussi à la révolte. Dans Nedjma, cette mère qui sombre dans la folie à Sétif, au bruit et aux rumeurs du massacre du 8 mai 1945 tissera une sorte de « camisole du silence », « ne sait plus parler sans se déchirer le visage » tout en n’arrêtant pas de psalmodier la prière des morts et de maudire ses enfants.

Dans tous ses textes ( Nedjma, le poème ou le couteau, Nedjma, Le cercle des représailles, Le bourgeois sans culotte ou le spectre du parc Monceau), Sétif associé aux événements tragiques de mai 1945 allaient investir le récit, orientant fondamentalement son discours. Sétif est un lieu d’une mémoire tragique marquée par les jeux de l’oubli que seule peut-être la littérature, selon Kateb Yacine, pourrait libérer. Dans les déclarations de Kateb Yacine, des images reviennent souvent : la folie de la mère, la rue où gisent des blessés et des morts, l’espoir d’une indépendance possible après la fin de la guerre. Ces thèmes travaillent profondément tous les textes de l’auteur : « On voyait des cadavres partout, dans toutes les rues… La répression était aveugle ; c’était un grand massacre. (…) Cela s’est terminé par des dizaines de milliers de victimes. ».

Dans L’homme aux sandales de caoutchouc, paru en 1972, Sétif se trouve jumelé avec Hanoï, puis, par la suite, dans son dernier texte, Le sans-culotte ou le spectre du parc Monceau, paru en 1989, une commande du ministère français de la culture, les rues de Sétif retrouvent le Paris de 1789 et de 1871, avec ses cadavres, ses mutilés, ses éclopés, ses exilés et des femmes-symboles, Nedjma dialoguant avec Louise Michel. Sétif subit de sérieuses transfigurations sémiotiques, devenant le lieu de cristallisation d’un espace porteur et producteur d’une Histoire qui le lie à d’autres villes et d’autres événements emblématiques, Hanoï, Paris, Palestine… La tragédie est, chez Kateb Yacine, paradoxalement vouée à l’optimisme ; la mort donne naissance à la vie.

Yacine marche, il me parle du choix, de son théâtre, de Giap (quand il est venu à Alger, il a demandé à voir Kateb Yacine en premier) d’une œuvre plurielle tout en étant unique, il savait où il allait, il savait pourquoi toutes les révolutions se rejoignent, s’interpelaient, s’entrecroisaient, Vietnam, Palestine, Chili, Révolution algérienne, Afrique du Sud…Il devient sévère, puis le sourire revient, il raconte une blague, sourit encore.

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