Les prix littéraires veulent-ils dire quelque chose?

Les prix littéraires servent-ils à quelque chose, sauf pour faire vendre les livres. C'est surtout une affaire commerciale. Des auteurs ont refusé ces prix, à commencer par Sartre. Les écrivains les plus représentatifs au Maghreb n'ont pas bénéficié de ces prix qui sont l'expression d'une grande subjectivité et aussi de l'intervention des grands éditeurs. L'écrivain Yasmina Khadra veut son prix...

J’ai lu, il y a quelque temps, le compte-rendu d’une rencontre de l’écrivain algérien Yasmina Khadra avec ses lecteurs où, quelque peu désabusé, se plaint pour le reprendre d’être « blacklisté » par les structures littéraires françaises en ne lui décernant pas de prix comme si la littérature était une affaire de prix. « Il faut le demander, déclare-t-il, à ces gens-là. Ce n’est pas seulement le Goncourt mais toutes les institutions littéraires qui m’ont blacklisté. Il y a tellement de rumeurs autour de ma personne. On raconte n’importe quoi depuis vingt ans Je suis un espion. Je suis un homme du système, un plagiaire. Je n’écris pas mes livres. Je suis un antisémite. Il y a des gens qui ne croient pas en cela. Ils savent que c’est faux, mais je pense qu’ils trouvent un prétexte pour me disqualifier. ». Pour lui, ce sont toutes ces raisons et ces rumeurs qui l’excluraient de la faveur des prix. Ainsi, il semble reconnaitre que les prix ne constituent pas véritablement la consécration réelle de l’écrivain, mais il voudrait implicitement avoir son lot. Une supplique singulière !

On ne sait pour quelle raison certains écrivains du Maghreb cherchent, à tout prix, à figurer sur la liste des prix littéraires français. Yasmina Khadra, par exemple, en a tellement parlé qu’on a fini par lui décerner, il y a quelques années, un petit prix de consolation, celui de France-Télévision. Un écrivain n’a pas besoin de prix pour être reconnu comme tel, ses lecteurs restent, à ses yeux, ses seuls repères, même s’ils ne peuvent nullement constituer le lieu exclusif d’évaluation de l’écriture littéraire et artistique. Kateb Yacine, Mohammed Dib, Driss Chraibi n’ont pas eu besoin de ces « consécrations » pour être respectés dans le monde quelque peu spécial de la littérature.

Yasmina Khadra veut lui être primé à Paris par une critique parisianiste qu’il supplie de comprendre sa dure situation, la difficulté de passer de la caserne à l’écriture. Comme si la littérature, la vraie, pouvait s’accommoder de ces appels du pied à une reconnaissance extra-muros. Ce n’est pas en célébrant, de manière extraordinaire, « la langue française qui peut tout dire, parler d’infinitude », qu’on pourrait s’imposer durablement. Toutes les langues, définies avant tout comme des moyens de communication, réussissent à dire l’infini et le fini. C’est du moins leur fonction première.

Tous les linguistes sont unanimes pour affirmer cette vérité-là plus partagée dans l’univers des sciences de la langue. Khadra qui, dans un texte que j’exhume du quotidien « Le Parisien » du 20 octobre 2008, estime que l’Algérie serait « un pays où on parle de livres, mais jamais d’écrivains » semble dire n’importe quoi, déçu d’être, pour le reprendre, « disqualifié », mal aimé, méprisé par les membres attitrés des différents jurys littéraires français.

Qu’est-ce qu’un prix littéraire ? Il est surtout l’expression d’une subjectivité, d’ailleurs, pleinement assumée par les critiques qui distribuent des bons et des mauvais points aux uns et aux autres, marqués du sceau de leur formation, de leur appartenance idéologique et de pressions infinies d’éditeurs voulant, avant tout, faire la promotion de leur boutique. Sartre a bien compris la chose qui a refusé le Prix Nobel, sa stature était extraordinairement imposante qu’il n’avait pas besoin de cette autre consécration qui lui aurait rapporté la bagatelle d’un million de dollars, mais il n’avait que faire, lui, déjà d’origine bourgeoise dans tous les sens du terme, de cet argent. Qui juge qui et quoi ? Certes, Yasmina Khadra n’est ni Sartre ni Dib qui méritaient toutes les récompenses qui, en écrivain autonome, avait claqué la porte du Seuil pour aller dans une petite maison d’édition, Sindbad où il pouvait se sentir à l’aise.

Tout le monde connait les magouilles et les pressions qui caractérisent l’univers trop biaisé des prix. A Paris, trois ou quatre maisons d’édition se partagent le plus souvent ces Sésame qui permettent parfois à l’heureux élu de voir ses livres connaitre une fulgurante ascension au niveau des ventes. Le fameux livre de P.Rotman et H.Hamon, Les intellocrates, sorti en 1981, désormais un classique, avait dévoilé au grand dam des différents jurys et des éditeurs le fonctionnement teinté de traficotages de tous genres, de paradoxes et de multiples pressions des grands prix français (Goncourt, Renaudot, Médicis, Femina).

Jamais, un des grands écrivains algériens ou maghrébins ne s’est exposé de cette manière, faisant comprendre à son public que seuls les lecteurs et les critiques français comptaient alors que ses livres sont en vente partout en Algérie où les noms de Kateb, Chraibi, Khair-Eddine, de Boudjedra, de Benhadouga et de Dib sont plus connus que les différents ministres et chefs du gouvernements qui se sont succédé depuis l’indépendance. Yasmina Khadra a un large public en Algérie et c’est important.

On ne se souvient pas des prix qu’a récoltés Céline, mais son œuvre reste vivante, malgré toutes les attaques et les exclusions dont il a été victime. Qui ne connait pas ses immortels chefs-d’œuvre, Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. Ce qui reste, c’est la littérature, la bonne littérature. L’âne d’or d’Apulée est toujours présent. Les tragédies de Sophocle, Euripide et Eschyle, jouées il y a plus de vingt-cinq siècles témoignent de leur éternelle vitalité, les prix glanés lors des différents concours sont oubliés. La bonne littérature traverse les siècles et se moque des prix, trop éphémères, exercices préférés des exégètes de la subjectivité. La dimension ludique investit l’acte de lire et relativise tout jugement, mettant en pièces toute lecture unique et univoque.

J’imagine mal une lecture de Kateb Yacine ou de Jean Sénac avec des grilles et des règles précises, sans goûter ce plaisir et cette dimension esthétique qui se dégagent des textes investis par la sueur et les désirs érotiques des poètes. Toute normalisation est traversée par les jeux idéologiques et les rapports de pouvoir. Barthes a raison de dire que le critique doit assumer pleinement sa subjectivité. Ainsi, nous pourrions jouir du « plaisir du texte ». Toute lecture est subjective. Tout prix, quelle que soit la qualité de son jury, est subjectif, marqué par des considérations idéologiques. La littérature n’a que faire des prix, les commerçants, ils en ont besoin pour vivre.

Yasmina Khadra et les autres écrivains d’origine maghrébine, même s’ils ont la nationalité française, restent classés dans une rubrique périphérique, « littératures francophones », « beur », ils ne peuvent accéder au statut d’écrivains de langue française ou français. D’ailleurs, la critique française ne parle jamais de la dimension littéraire, mais réduit les textes à des pamphlets politiques. Les auteurs s’accommodent bien de cette situation.

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