Un homme debout, par delà la douleur, l'historien Mohamed Harbi

Un texte qui donne à lire le parcours d'un grand patriote et d'un immense historien, Mohamed Harbi. Cerner l'itinéraire de Harbi, c'est comprendre aussi différentes manifestations du mouvement trotskiste, la quatrième internationale, mais aussi les bruissements de la guerre de libération algérienne et les luttes pour le pouvoir. Acteur et historien.

Parler de Mohamed Harbi, ce n’est nullement facile. J’entretiens un rapport particulier avec ce grand patriote, cet historien-acteur, cet homme d’une grande humilité, un sourire marqué d’une forte timidité. Nous sommes tous les deux de la même tribu, les Beni Mhenna, originaire de Bejaia, le grand penseur et homme politique Ibn Khaldoun la décrit comme un lieu où se retrouvent résistance et pugnacité, ils s’installent, par la suite, dans la région de Skikda (ex-Philippeville, à 400 kilomètres d'Alger) , devenant essentiellement propriétaires terriens et porteurs de savoir (la Msalla). Je ne l’ai jamais connu, mais j’ai lu tous ses ouvrages, tout en étant parfois critique à son endroit à tel point que le sociologue et professeur Addi Lahouari a répondu, début des années 2000, à un de mes textes (paru dans Le Quotidien d’Oran, un organe de presse algérien) le concernant, avec une rare violence.

Harbi n’est pas n’importe qui, c’est un personnage emblématique, un porteur et un producteur de savoir. Mais ça, c’est une autre affaire. Sa vie est un roman, lui, l’enfant d’El Harrouch, à quelques kilomètres de Skikda, d’une famille de notables et de propriétaires terriens, une famille qui a fait le choix du nationalisme. Une famille aisée. C’est peut-être pour ça qu’il s’initie au latin, grâce à son père, très proche de Bendjelloun, un mouvement plus ou moins assimilationniste. Il est aussi marqué par l’influence de sa famille maternelle, les Kafi, très proche du PPA. Son oncle Ali Kafi qui a fait El Kettania de Constantine (un établissement sous influence de la formation nationaliste, Parti du Peuple Algérien, PPA) n’a jamais fait d’études de français, son père s’y opposait avant de changer d’avis, par la suite. Sa formation était marquée par cette double appartenance. Mais ce qui allait apporter à sa formation une certaine densité, c’est sa découverte du marxisme, au lycée. C’est son enseignant d’Histoire, Pierre Souyri, qui lui avait fait connaître les idées de Trotski. C’est ainsi qu’il va se frotter à la dialectique, à la lutte des classes et à l’analyse des conflits. Il découvrait le monde des dockers, des syndicats et des plébéiens.

Tout allait changer chez ce nationaliste qui allait donner à lire l’anticolonialisme comme un antiimpérialisme sans se défaire des rapports dialectiques liant ces deux instances. On retrouve cette manière de faire dans le travail théâtral du grand écrivain algérien Kateb Yacine qu’il admire énormément.

Harbi est un grand liseur, un intellectuel qui tente d’allier théorie et pratique. Déjà, début 1950, il s’était mis à lire tout ce qu’il y avait à propos de la Commune de Paris, de Rosa Luxembourg, le mouvement ouvrier international et la littérature critique du centralisme démocratique et du socialisme d’Etat. Les discussions théoriques n’en finissaient pas. Comme c’était quelqu’un nourri déjà des idées patriotiques de ses parents, il ne pouvait ne pas s’engager dans le mouvement national. C’est ce qu’il fit très jeune, cet ancien scout qui, une fois au lycée, rejoignit tout naturellement le PPA.

Beaucoup de lycéens avaient pris fait et cause pour l’indépendance. Beaucoup d’entre eux allaient se retrouver au FLN. La période d’avant le déclenchement était dure, douloureuse. C’est vrai qu’il y eut des actions importantes de l’OS (organisation secrète), structure militaire dépendant du PPA. D’ailleurs, il avait été très actif pour soutenir les détenus de l’OS, lui qui, en se familiarisant avec les idées de gauche, fréquentait assidûment les dockers et les syndicalistes, un autre monde pour cet enfant aisé qui fréquentait, enfant, des lieux et des établissements scolaires huppés. Mais il avait été déçu, comme beaucoup de nationalistes, de la crise née du congrès de Hornu (Belgique, juillet 1954) et celui de Belcourt (Centralistes, Août 1954) qui allaient diviser le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, né à la suite de l'interdiction du PPA par les autorités coloniales) en centralistes et messalistes. C’est sa première désillusion.

Ainsi, les choses allaient évoluer autrement. Il décide comme tant d’autres de rejoindre le FLN, parfaitement nourri des idées indépendantistes. Mais cela ne le dépouille nullement de ses idées, lui qui, en 1956, comme beaucoup de monde, avait été surpris par le rapport de Nikita Khrouchtchev au vingtième congrès du PCUS (Parti communiste d'Union Soviétique) qui apportait un autre regard sur l’Union Soviétique et le règne de Staline et déçu du vote des pouvoirs spéciaux par les communistes. Au FLN, on débattait également de ces questions, surtout des pouvoirs spéciaux qui concernaient directement la lutte de libération. Son analyse des faits et des réalités évacuait toute dualité ou vision manichéenne, favorisant une lecture systémique, globalisante, c’est-à-dire dialectique. En trotskiste convaincu, il ne pouvait accepter certaines idées de Frantz Fanon qui avait tendance à minimiser le rôle des ouvriers et à valoriser la place de la paysannerie dans le mouvement révolutionnaire. Même le penseur algérien et ancien ministre Mostefa Lacheraf avait certaines réserves sur le sujet, il en parle dans son ouvrage Algérie, Nation et société (Paris, Maspero, 1964), reprochant à l'auteur sa dévalorisation des élites urbaines..

En France, il occupa plusieurs postes de responsabilité au sein de la Fédération de France, comme son frère, Nourredine, responsable du FLN de l’Isère, arrêté en 1958, puis transféré dans une prison en Algérie. Il fit un travail extraordinaire, mobilisant essentiellement les réseaux trotskistes, notamment ceux liés à Michel Raptis (Pablo). Dans une de ses publications, reprise dans la revue Soual en 1987, il imaginait une Algérie ouverte, progressiste et plurielle, lui qui allait collaborer avec l'un des chefs du FLN historique, Krim Belkacem et Saad Dahleb au ministère des affaires extérieures au GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) avant d’être ambassadeur en Guinée (1960-1961), puis rappelé comme expert aux négociations d’Evian.

L’indépendance acquise, Alger connut des moments douloureux, il y eut des combats fratricides poussant la population à sortir dans la rue avec le slogan, Sab’ Es’nine barakat (Sept ans Barakat). Harbi supportait mal ce retournement tragique des faits, lui qui participa à la charte du congrès de Tripoli, une rencontre marquée par de violentes diatribes et un impossible consensus.

Ainsi, l’Algérie allait mal partir, empruntant une voie autoritaire, excluant l’essentiel, la population qui avait souffert dans sa chair durant l’occupation coloniale. Harbi observait les événements, notait ces moments dramatiques, mais aussi l’enthousiasme du peuple, victime d’une manière de gouverner qui évacuait toute entreprise démocratique.

Après la promulgation des décrets de mars 1963 (autogestion et réforme agraire) par le gouvernement Ben Bella, il décida de rejoindre l’équipe en place comme conseiller du président, retrouvant Michel Raptis, l’un des fondateurs de la quatrième internationale et un des initiateurs de la Tricontinentale, avec le militant marocain Mehdi Ben Barka, qui s’occupait notamment de l’autogestion. Harbi prit la direction de l’hebdomadaire, Révolution africaine, il y avait des débats très sérieux et des journalistes de haut niveau, comme Georges Arnaud, Gérard Chaliand, Siné, Robert Namia, Jacques Vergès et bien d’autres plumes qui allaient faire de cet organe un lieu de débats très sérieux, comme la fameuse discussion sur la culture nationale, partie d’un entretien accordé par Mostefa Lacheraf Mostefa Lacheraf à la revue  Les temps modernes . Il a été l’un des rédacteurs de la charte d’Alger (FLN, 1964) où il était question du parti unique et de l’option socialiste.

Il est arrêté après le coup d’Etat du 19 juin 1965, les intellectuels de gauche pensaient qu’ils détenaient le pouvoir alors que concrètement, il était ailleurs. Beaucoup d’entre eux allaient connaître la prison ou l’exil, ceux qui faisaient partie de ce qu’on appelait « la gauche du FLN », les communistes, des étudiants, Bachir Hadj Ali, William Sportisse, Hocine Zahouane… Ainsi, retrouvaient-ils les pires tortures qu’ils croyaient avoir vaincu durant le combat anticolonial. Il passe par les prisons de Lambese, de Dréan puis déporté au Sud, à Adrar avant de s’évader en France où il enseigne dans les universités de Paris VII et Paris VIII (Institut Maghreb Europe).

Ce passage par l’université lui permet de mettre en forme une autre lecture des faits historiques. Observateur actif, témoin et acteur, Mohamed Harbi donne à lire une Histoire qu’il a vécue tout en interrogeant les faits avec une certaine distance, sans aucune complaisance. Possédant de très nombreux documents, notamment ceux de la Wilaya 2 et de la Fédération de France, son oncle Ali Kafi était colonel de la Wilaya 2, alors que son frère et lui étaient à la fédération de France, il ne se limitait pas uniquement à leur récupération, mais les passait au crible de la critique, n’accordant pas d’importance aux « évidences ». Ainsi, l’acteur qui se muait en historien usait de méthodes scientifiques, d’outils lui permettant de mieux saisir les faits. Il est celui, comme les historiens Yahia Bouaziz ou Mohamed Teguia, qui décrit le mouvement national de l’intérieur.

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Quelques acteurs du mouvement national faisant office d’historiens tentent difficilement de prendre une distance critique avec les événements qu’ils avaient souvent vécus. L’entreprise est délicate et pose de sérieux problèmes d’ordre méthodologique. Toute entreprise d’interrogation et d’interprétation reste marquée par la subjectivité du langage. Quelques historiens connaissent cette situation. C’est le cas de Mahfoud Kaddache, Mohamed Cherif Sahli, Mohamed Harbi, Mohamed Teguia, Yahia Bouaziz (1929-2007), Mahfoud Bennoune (1936- 2004) ; La doctrine contre-révolutionnaire de la France et la paysannerie algérienne : Les camps de regroupement, 1954-1962, Sud/Nord, 2001), Danièle Djamila Amrane-Minne ( née en 1939 ; Les Femmes algériennes dans la guerre, préface de Pierre Vidal-Naquet, Paris, Plon, 1991 ; Femmes au combat, Préface d’André Mandouze, Alger, Ed. Rahma, 1993), Abderrahim Taleb-Bendiab (1926-1992, Chronologie des faits et des mouvements sociaux et politiques en Algérie, 1830-1954, Alger, Imprimerie du centre, 1983). Mouloud Gaid (1916-2000), lui, ancien combattant de l’ALN a consacré de nombreux ouvrages à l’Histoire ancienne et « berbère » : Agualid et Romains en Berbérie (1971) ; L’Algérie sous les Turcs (1973) ; Les Berbères dans l’Histoire (1990) ; Mokrani (1993) …

Les ouvrages de Harbi, Aux origines du FLN. Le populisme révolutionnaire en Algérie (1975) et  Le FLN, mirage et réalités. Des origines à la prise du pouvoir 1945-1962 (1981), donnaient à lire des événements de l’histoire de la lutte de libération et les conditions d’émergence des dirigeants de l’Algérie indépendante. A la sortie de ces livres, tout le monde en parlait, c’était un événement extraordinaire. Interdits partout, mais paradoxalement, ils étaient disponibles à la librairie du parti, pas loin de la grande poste d’Alger. C’était la première fois que les Algériens découvraient, avec Mahfoud Kaddache, un historien autonome. C’était nouveau et novateur.

Harbi n’a jamais été séduit par les postes de responsabilité, lui qui a énormément souffert parce qu’il pensait autrement. Il a toujours aimé débattre, discuter, mais aussi s’engager ouvertement pour des causes qu’il estimait justes. Ainsi, il est membre du comité de parrainage du tribunal Russel sur la Palestine. Juste après le coup d’Etat de juin 1965, il s’était fait connaître comme l’un des fondateurs de l’ORP (Organisation de la Résistance Populaire), une formation politique qui avait pour objectif l'opposition au régime de Boumediene. Il a des positions tranchées par rapport à la situation politique de l’Algérie estimant que le changement serait une nécessité historique et que seul un régime de libertés pourrait contribuer à la mise en œuvre d’un développement global, soutenant le mouvement populaire qui ne serait pas, selon lui, un phénomène spontané, mais une réalité historique. Certes, quelque peu pessimiste, il déclarait d’ailleurs ceci dans un entretien qu’il avait accordé au quotidien, Le Monde le 26 décembre 2019 : « Il y a une régression culturelle immense en Algérie, on n’imagine pas l’ampleur du désastre ». Pour lui, le bilan serait globalement négatif. Ses interventions sur Youtube, « mémoires filmés » permettent de très bien saisir le discours de ce grand historien et un acteur important du mouvement national.

Mohamed Harbi est l’auteur de nombreux ouvrages individuels (Aux origines du FLN ; Les archives de la révolution algérienne ; L’islamisme dans tous ses états ; L’Algérie et son destin, Croyants ou Citoyens…) et collectifs (L’islamisme dans tous ses états, direction, 1991), très respecté dans les milieux universitaires et politiques. Il a collaboré pour quelques ouvrages avec Benjamin Stora (La guerre d’Algérie, 2004), son collègue à l’Institut Maghreb Europe où enseignaient également Aissa Kadri, Sami Nair, René Gallissot et Hireche, avec Gilbert Meynier (Le FLN : Documents et histoire, 1954-1962, 2004) et Sylvain Pattieu (Les Camarades des frères : trotskistes et libertaires dans la guerre d'Algérie, 2002). Il a commencé la rédaction de ses mémoires, Une vie debout dont il a publié le premier volume en 2001. On attend toujours le second tome retardé à cause de son état de santé.

Mohamed Harbi dont la santé est fragile, 88 ans, suit l’actualité algérienne avec une extraordinaire passion, il s’implique souvent dans des tribunes et des textes en relation avec l’Algérie qu’il avait retrouvée en 1991 après un long exil.

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