Je ne sais pas, mais je n’ai jamais su comment Kateb Yacine a réussi à changer ma vision de Saint-Augustin. J’étais fier d’avoir comme compatriote un personnage dont tout le monde parlait. Je bombais le torse devant les étrangers en m’enorgueillissant de cette proximité. C’est vrai qu’au départ, j’avais pensé que c’était uniquement une sortie un peu hasardeuse de Kateb qui avait fait un parallèle avec Massu. J’avais lu, à l’époque, Les confessions et je plaisantais avec mes amis en leur racontant les pérégrinations singulières de Saint-Augustin à Carthage qui se plaisait très bien avant d’entrer en religion. Mais là, il fallait vérifier, interroger le parcours du prêtre et ses relations avec le pays.
Avant et après 1962, la figure de Saint Augustin investit la production littéraire et artistique. Colloques, parutions, films, pièces de théâtre sont consacrés à ce personnage revendiqué comme authentiquement algérien par la grande partie de la littérature et des arts. Certes, le courant algérianiste qui est un mouvement colonial avait lui aussi fait de Saint Augustin un de ses éléments fondateurs. Mais il retrouve aujourd’hui une place importante dans la représentation littéraire et artistique algérienne et participe de la mise en œuvre du récit historique officiel et du discours national. Il est souvent célébré ces dernières années en Algérie, au même titre qu’Albert Camus. Souvent, on associe les deux personnages qui, il faut le souligner, sont distinctement reçus et sont lieu et enjeu d’expressions idéologiques et métaphysiques antagoniques.
Là, je ne comprends pas cette relation entre un mouvement colonialiste, l’algérianisme, Camus et Saint-Augustin. Mais je comprends très bien, par contre, les cérémonies organisées par les dirigeants algériens qui semblent trop marqués par un horizon d’attente « occidental ». C’est déjà un point qui m’éloigne un petit peu de Saint-Augustin. Puis en lisant, je découvre d’autres facettes du personnage que j’ignorais. La déception est grande. Je creuse davantage en interrogeant ses rapports avec les autochtones, les donatistes, les circoncellions et Apulée.
Moi, je savais uniquement qu’il était philosophe et rhéteur, auteur prolifique, connu essentiellement par ses deux textes quelque peu singuliers, « La cité de Dieu », mettant en relief sa conception de la religion, de Dieu et du monde et « Les confessions », un texte autobiographique, peu connu en Algérie où on s’arrête souvent à ses sermons religieux, à ses traités et à ses dialogues sur Platon. Il pose la question de la grâce, élément conceptuel essentiel du discours religieux, mettant en relief l’idée de cogito et donne à cerner une conception peu commune du temps. Mais au-delà de ces réflexions philosophiques, on évoque très rarement le contexte historique, évacuant ainsi la dimension sociale et politique sans laquelle toute investigation serait peu opératoire.
J’essaie justement d’aller dans ce sens tout en essayant de lire tous les textes littéraires, dramatiques et filmiques. C’est ce que j’ai essayé par la suite de chercher en interrogeant son parcours, ses déclarations, ses échanges épistolaires. Là, c’est le choc. Ainsi, celui qui oppose sa cité idéale, celle de Dieu à la cité terrestre faite d’imperfections, les « fils de la chair » et les « fils de la promesse » est sérieusement différent d’Apulée (né vers 123 à Madaure, actuelle M'daourouch, décédé probablement après 170), écrivain médio-platonicien, auteur de « l’Ane d’or » qui, lui, avait été traité de tous les noms parce qu’il était considéré comme un sorcier et thaumaturge, se revendiquant Numide. Saint-Augustin qui ne pouvait admettre le ton libre de ce philosophe-auteur qui a réussi à se défendre tout seul pour un délit de sorcellerie devant le tribunal, l’attaqua sérieusement dans un de ses textes intitulé « De civitate dei à la théorie des démons de « Du dieu de Socrate » ». Le titre inaugure le protocole de lecture et donne à lire un texte d’ Augustin reprenant à son compte, deux siècles plus tard, les accusations contre Apulée tout en contestant sa liberté de ton et ses sorties singulières.
J’ai vite saisi que les attaques contre Apulée semblent suggérer la présence d’un homme qui était, en quelque sorte, le lieu de légitimation des pratiques de l’occupant romain qui usa, à de nombreuses reprises, à des opérations de répression où furent liquidées de nombreuses personnes. Saint-Augustin et l’Eglise catholique accompagnaient l’Empire romain. Aussi, se transformait-il en porte-glaive idéologique de la colonisation romaine, appelant à réprimer les donatistes et les « circoncellions » dont l’unique délit était de contester les règles dominantes. Toute revendication sociale devait-être bannie d’un territoire où les ruptures étaient évidentes, les donatistes (L’Eglise était limitée à l’Afrique) dont une partie de leurs disciples étaient des autochtones contestaient l’ordre établi. Sur le plan philosophique, les donatistes défendaient l’idée selon laquelle la sainteté se trouverait au niveau de l’âme humaine alors que les catholiques considéraient que la structure ecclésiale serait au-dessus des individus. Tout cela me pousse à entreprendre une sorte de continuité avec la colonisation française qui, d’ailleurs, revendiquait l’héritage de Saint-Augustin. Ce n’est pas sans raison que Camus avait dit le plus simplement du monde que c’étaient, eux, les indigènes. L’Arabe est l’innommable dans une terre qui serait, comme l’affirmaient les algérianistes « méditerranéenne et chrétienne ». Meursault savait donc ce qu’il faisait. Salah Guemriche le montre très bien dans son roman-essai, « Aujourd’hui, Meursault est mort » (Editions Frantz Fanon, Tizi Ouzou, 2017).
Finalement, je comprends que le personnage était violent, intraitable, proposant de régler le conflit entre les deux Eglises (donatiste et catholique) en optant pour la violence contre ses adversaires. Aussi justifie-t-il les attaques contre les donatistes et les « circoncellions » : « Pourquoi la violence privée serait-elle plus juste que la violence impériale ? ». Il s’adressait ainsi aux magistrats qui jugeaient les donatistes et les « circoncellions » après leur insurrection contre les gros propriétaires et les fonctionnaires romains : « Veuillez ne pas vous départir de ces paternels sentiments qui vous ont porté à ne pas user de chevalets, d'ongles de fer, ni de flammes, mais simplement de verges pour obtenir l'aveu de si grands crimes. Les verges sont à l'usage des maîtres d'arts libéraux, des pères eux-mêmes et souvent aussi des évêques dans les jugements qu'ils sont appelés à prononcer »
Sa complicité avec le gouvernement romain est ainsi claire. Comme durant la colonisation, des écrivains et des intellectuels ont servi d’espace de légitimation de la répression coloniale. Dans ce contexte, les donatistes qui, après la persécution, considèrent que « la validité des sacrements dépendait de la sainteté des ministres » mettent en œuvre un mouvement de protestation sociale, fortement lié aux conditions culturelles, économiques et politiques de l'Afrique.
C’est un mouvement essentiellement populaire ancré dans l’Afrique du Nord qui s’opposa implicitement à l’Empire. « Quoi de commun entre l’Empereur et l’Eglise ? », s’exclame Donat en 347. Les évêques de l’Eglise africaine, Tertullien, Cyprien, Donat, avaient toujours exprimé le désir de rester autonomes par rapport à Rome, déniant le droit à l’Empereur de s’occuper de l’Eglise, favorisant ainsi la séparation de la religion et de l’Etat. Les donatistes et les « circoncellions » étaient quelque peu proches, même si les « circoncellions », de souche populaire, péjorés et attaqués par Saint Augustin, portaient des revendications sociales et politiques. Il faudrait néanmoins signaler que les « circoncellions » étaient beaucoup plus radicaux que les donatistes qui redoutaient parfois leurs revendications sociales dans un contexte de misère économique et de répression religieuse. Le nom « circoncellions » péjoratif, signifiant « barbare » et « bandit » avait été choisi par les Romains, avec l’aide de l’auteur de « la trinité ». D’ailleurs, il les affublait de qualifications fortement négatives (« pillards », « incendiaires », « goujats », « affamés » …) : « Chez nous aussi règne la misère ; au lieu des barbares, nous avons les circoncellions, et l’on est encore à se demander qui des deux sont les plus terribles : les circoncellions pillent, incendient, assassinent en tous lieux, ils jettent de la chaux et du vinaigre dans les yeux de nos prêtres »
Comme le montre très bien Ahmed Akkache dans son roman, La révolte des saints (Casbah, 2006), autochtones et indigènes, ils ne pouvaient supporter davantage une vie impossible, misérable, ces paysans et ces semi-nomades des plaines de Numidie allaient se révolter contre leurs anciens maîtres, propriétaires terriens et fonctionnaires romains les poussant à annuler leurs dettes. Par la suite, ils prennent position pour l’Amazigh Firmus, proclamé roi des « Berbères », soutenu par de nombreuses tribus et des donatistes lors de la révolte des montagnes de 375. Les « circoncellions » étaient tout simplement anti-romains, leur mouvement qui bénéficiait de la sympathie des populations indigènes et certains citadins réussit à séduire les donatistes qui firent partie de la rébellion qui avait été froidement massacrée par le gouvernement romain, soutenu par l’Eglise catholique. Saint-Augustin justifia ainsi la répression : « L’erreur n’a aucun droit à la tolérance ». Les Romains réprimèrent férocement les insurgés, confisquèrent les biens et les basiliques et exilèrent les meneurs. Pour l’évêque d’Hippone, Saint-Augustin qui traita les insurgés de « bandits » et de « rodeurs de celliers », cette « révolution sociale » n’était que jacquerie, les circoncellions étaient présentés comme l’aile armée des donatistes. Il fallait donc les corriger sévèrement, soutenait-il. Les colonisateurs français employaient également le même discours, qualifiant les combattants algériens de « bandits » et de « coupeurs de routes ».
Saint-Augustin accompagnait l’Empire romain, justifiait et légitimait ses décisions et la répression des mouvements populaires africains qui inscrivaient leur contestation marquée par des revendications sociales et économiques dans une dynamique d’autonomisation. Ce qui ne pouvait-être admis par les autorités impériales. Le recours à la répression était la règle dans un contexte colonial romain où la rapine, la misère et l’esclavage caractérisaient la culture de l’ordinaire. Ce n’est pas sans raison que les « circoncellions » s’étaient attaqués à leurs exploiteurs, donnant à lire une véritable lutte des classes opposant les grands propriétaires terriens ralliés aux catholiques, défenseurs de l’Empire et de l’ordre social à de simples ouvriers agricoles, des paysans et des esclaves indigènes. Le catholicisme urbain représenté par de gros propriétaires terriens et des décurions, soutenu par Rome entrait en conflit avec le christianisme indigène incarné par des paysans et des semi-nomades.
La colonisation française tentera de s’approprier Saint-Augustin et à en faire un espace médiateur avec la période romaine. C’est dans cette perspective que le courant algérianiste considérait que la Numidie était romaine et méditerranéenne et que l’un des éléments fondateurs se trouvait être Saint-Augustin.
Il y a eu beaucoup de textes qui ont été publiés, les uns célébrant le personnage, d’autres l’attaquant. Assia Djebar, Abdelaziz Ferrah et bien d’autres écrivains et cinéastes ou auteurs dramatiques le présentent comme un témoin d’une époque, plutôt marqué positivement, même si certains écrivains comme Ahmed Akkache et Kateb Yacine le mettent en opposition par rapport à Donat et les Circoncellions. Il y a eu la coproduction algéro-tunisienne d’un film en 2015, Augustin, fils de ses larmes dont le réalisateur est Seif Seif.
Abdelaziz Ferrah et Assia Djebar le présentent comme un élément central de l’identité. Dans son roman, Moi, Saint Augustin, fils de Aferfan de Thagaste, Abdelaziz Ferrah décrit le parcours autobiographique de Saint Augustin, à partir d’une confrontation avec le présent, tentant de mettre en scène un dialogue dynamique entre Saint Augustin déplacé dans un temps présent. Pour Assia Djebar, Saint Augustin écrit dans la langue du pouvoir dominant, mais il réussit la gageure de rapprocher les cultures latine et berbère, comme le fit Ibn Khaldoun pour les entités culturelles arabe et amazighe. Dans le quatrième et le dernier volet de son cycle, Le Quatuor algérien[1], le texte inachevé consacré à Saint Augustin, Les larmes d’Augustin, annoncé comme essentiel, le personnage qui traverse tout le cycle est présenté positivement comme une entité dominant le parcours culturel et historique de l’Algérie. Dans les textes de Kateb Yacine, il est présenté comme un simple collaborateur qui aurait fait le jeu de Rome contre les autochtones. Que ce soit dans La guerre de 2000 ans, Mohamed prends ta valise ou L’homme aux sandales de caoutchouc, il est teinté d’une charge négative. Kateb l’oppose, dans le sillage de considérations idéologiques, aux « libérateurs » du pays tout en l’identifiant à Massu et à Camus avec lequel il exerça le métier de journaliste à Alger-Républicain.
Je ne pensais pas avant ma discussion que j’allais changer d’avis sur Saint-Augustin à propos de ses positions et de son pacifisme tant chanté.
[1] Assia Djebar, Le Quatuor algérien est composé de quatre romans dont trois achevés, L’amour, la fantasia (1985), Ombre sultane (1987) et Vaste est la prison (1994), le quatrième resté comme un simple projet, il devait-être consacré à Saint Augustin.