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Billet de blog 24 juillet 2020

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RAOULT, CHOMSKY, SAID ET BOURDIEU SONT-ILS DES CHARLATANS ?

Une lecture, à partir de l'histoire du Pr Didier Raoult, de notions comme "norme", "ordre naturel", mettant en relation cette polémique avec les différentes attaques contre Foucault, Bourdieu et Chomsky

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Je ne défends pas du tout ici un camp contre un autre, mais j’essaie de montrer que les attaques contre le Pr Raoult qui propose une conception singulière des constructions méthodologiques me rappelle les travaux de Noam Chomsky, Edward Said et Pierre Bourdieu. Dans cette polémique autour de l’hydroxychloroquine se pose, selon moi, une question fondamentale qui va, au-delà du traitement proprement dit ou des firmes pharmaceutiques, mettant en conflit deux conceptions du monde et deux regards méthodologiques. Ce n’est pas du tout nouveau. J’essaierais ici de présenter tout d’abord comment justement ces propositions s’inscrivant contre « l’ordre naturel des choses » ne sont pas les bienvenues dans un univers conventionnel dominant considérant qu’il n’y a qu’une seule méthodologie allant dans le sens de la nature des choses, puis j’essaierais justement dans un deuxième temps de démontrer que la question de la norme est consubstantielle à ce débat.

Je ne sais pas mais en suivant l’histoire du professeur Didier Raoult et en lisant un article paru il y a quelques semaines dans le quotidien Le Monde évoquant ce qu’il appelle « les théories complotistes et conspirationnistes » et continuant à décrire le professeur marseillais aux 3000 publications scientifiques comme un « charlatan » et en lui faisant dire des propos qu’il n’a jamais tenus, je ne peux pas ne pas penser aux attaques contre Edward Saïd (L’Orientalisme), Noam Chomsky et Edward S. Herman (La fabrication du consentement. L’économie politique des médias de masse) et Pierre Bourdieu (Sur la télévision et bien d’autres textes).

D’ailleurs, en lisant son dernier ouvrage, « Epidémies, vrais dangers et fausses alertes », on a plus ou moins la réponse. Il se trouve que tous ces textes tentent de remettre en question le discours dominant en entreprenant un travail de reconstruction et en contestant l’ordre naturel fait de récits collectifs préfabriqués et d’une altérité biaisée. Pour cela, tous les moyens sont bons pour ceux qui sont dérangés par ce travail de mise en mémoire d’un nouveau discours. Ainsi, ces intellectuels sont présentés comme des « charlatans » ou des « fous » qui n’obéissent pas aux carcans méthodologiques et épistémologiques dominants. Leurs propos sont déformés.

Edward Saïd avait été présenté comme quelqu’un qui défendait le Sud avec ses dictatures contre le Nord qui serait de « véritables démocraties ». Noam Chomsky a tout d’un fou, il publie beaucoup, génial, il déstructure les contraintes systémiques, relativise la tendance à l’excessive individualisation des relations sociales tout en refusant de réduire les constructions collectives à des instances individuelles, excluant le cirque de la « fin des idéologies », tout en étant proche de Claude Lévi-Strauss ( structures inconscientes) et  Pierre Bourdieu (habitus) qui serait aussi ce chérubin, trop rebelle, non conformiste, n’incarnant pas le discours intellectuel dominant qui ose s’attaquer à « l’ordre naturel » des choses et aux espaces médiatiques. Le penseur algérien, ancien professeur à Paris-Sorbonne,Mohamed Arkoun, un empêcheur de tourner en rond dans un univers théologique sacralisé.

Dans tous les cas, à aucun moment, un de ces auteurs ne recourt à l’hypothèse d’une conspiration mais use d’un protocole d’analyse particulier. Tous savent que les réalités sont complexes (Edgar Morin), en partant de l’idée d’un monde fait de métissages, de négociations et de constructions. Ce n’est pas pour rien que Raoult avance l’idée selon laquelle il n’y a pas de « Français de souche » qui rejoint ainsi Deleuze qui parle de « rhizome », d’Ortiz qui préfère la notion de transculturalité ou Claude Lévi-Strauss qui exclut la présence de races ou de civilisations au pluriel. Tous ces maîtres à penser sont très nuancés dans leurs questionnements, partant du terrain n’excluant pas l’existence de contradictions. Chomsky explique ainsi son regard sur le fonctionnement des médias : « Je n’ai jamais dit que tous les médias n’étaient que propagande. Loin de là. Ils offrent une grande masse d’informations précieuses et sont même meilleurs que par le passé, mais il y a beaucoup de propagande ».

Il faut savoir que ces intellectuels, souvent attaqués, n’étaient souvent pas invités à s’exprimer, mais dénigrés sans un travail de confrontation ou de questionnement de leurs textes. Toute attaque du système dominant est assimilée à une conspiration. Même le lexique utilisé ne devrait pas être interrogé, sinon ce serait considéré comme un « complot », alors qu’il ne peut y avoir d’ordre lexical naturel. Tout est construction. Tu peux dire toutes les ignominies possibles sur la Chine, Cuba, la Russie ou les pays du Sud, sans aucune vérification, c’est permis et c’est tout à fait normal, ce n’est nullement assimilable à des complots. Raoult qui estime que le discours scientifique dominant pose problème, Foucault le disait déjà, dit que l’hydrochloroquine n’est pas la panacée, mais dans une « situation d’urgence », toutes les possibilités devraient être explorées si elles n’ont pas d’incidences négatives sur les patients.

Cette histoire de Raoult pose aussi une autre question : norme, normalisation et contre-norme : L’histoire du Pr Raoult et des débats sur le protocole médical, de la norme et des questions d’ordre méthodologique m’ont tout simplement fait penser à Lacan et Foucault qui accordent une grande importance à l’ici et maintenant et à la réalité pratique ou empirique, et au-delà à Ibn Rochd et Spinoza qui plaidaient pour la non dissociation du corps et de l’esprit, c’est-à-dire de la totalité.

C’est vrai que Foucault qui a énormément interrogé le savoir médical rejette le postulat de la norme et de la normativité. C’est ce que nous constatons chez Raoult qui part d’une hypothèse pour proposer une molécule prometteuse en période d’urgence. De l’autre côté, on s’attaque à l’expérience de Raoult en partant d’un jugement, d’une lecture méthodologique particulière, faite essentiellement de négations successives : « l’étude ne respecte aucune méthode », « sans randomisation, on ne peut pas savoir si l’amélioration peut être attribuée au traitement donné », « il n’y a pas de groupe de contrôle, un élément de comparaison ».

Souvent, les questions méthodologiques posent sérieusement problème surtout dans l’espace médical où les égos prennent parfois le dessus au niveau du débat. Ainsi, nous sommes en présence de deux entités, l’une dominante, conformiste et l’autre, réfractaire aux normes dominantes, pragmatique, privilégiant la démarche empirique. Les deux, dans ce moment crucial, utilisent leur savoir pour détenir le pouvoir, l’un est légitimé par les instances officielles et l’autre, par des réalités extérieures.

Pour les contempteurs du Pr Raoult, il n’y aurait qu’une seule méthode, celle qui devrait suivre un protocole et un parcours rigide (études-preuves, groupe contrôle, essais préliminaires de sujets randomisés et non randomisés, hypothèses, schéma d’étude, analyse des données et conclusions), ce qui ne semble pas dans quelques endroits le cas du Pr Raoult qui met en avant la situation d’urgence et l’idée selon laquelle la molécule, la chloroquine, serait prometteuse, ce qui suggèrerait que l’étude n’est toujours pas achevée, otage de la situation d’urgence et de crise sanitaire que vit ici et maintenant l’humanité.

Il va ainsi dans le sens de l’invitation de Michel Foucault qui insiste sur la nécessité pour le médecin de s’équiper d’un savoir médical sérieux qui leur permettrait de mettre en œuvre leur propre méthode et un protocole qui peut être nourri des aléas du présent. Foucault cite Arétée de Cappadoce (Premier siècle A. J-C) qui fait une distinction entre la partie diagnostique et les éléments thérapeutiques pour illustrer justement sa vérité : « il faut que nous soyons souvent pour nous-mêmes des conseillers accomplis eu égard aux choses utiles pour la santé ; car il n’y a presque aucun instant de la nuit ou du jour où nous n’éprouvions le besoin de médecine ». Cette phrase va comme un gant pour le Pr Raoult qui, doté d’une grande culture médicale, va entreprendre de contester les lieux établis et les sentiers battus des rets de la méthodologie dominante. Il convoque l’archéologie du regard médical, au-delà de l’observation clinique d’un cas, il retrouve une attention particulière à la souffrance, au pathos.

Ainsi, cette crise met en scène la question de la norme et de la normativité et la relation qu’entretiennent les uns et les autres avec la norme, les contempteurs du Pr Raoult, épousant les contours d’une position normative semblent apparemment marqués par la croyance d’un savoir stable et d’instruments méthodologiques permanents. La question éthique est au cœur de ce débat entre un discours normatif et des pratiques empiriques, accordant une grande importance aux empiricités. Ce n’est donc pas nouveau cette question qui met en opposition deux manières de construire les choses, l’une normative et l’autre empirique. D’ailleurs, Foucault, Lacan, Derrida ou Barthes ont connu souvent le même type de critiques. Ils ont d’ailleurs tous les quatre, interrogé le savoir médical et les rapports de forces et de pouvoir caractérisant le milieu médical et scientifique.

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