UN CLIN D’ŒIL A PAUL RICŒUR

Un clin d'oeil à Paul Ricœur au sujet de la mémoire et de l'altérité

Paul Ricoeur est d’une légendaire simplicité, un grand parmi les grands, il a réfléchi sur la littérature, la philosophie, l’anthropologie. Un véritable penseur. Il a touché à tout, quêtant le sens dans les lieux interstitiels de l’Histoire, de la mémoire et de la fiction.  Il questionne, avec une grande simplicité les parcours temporels dans les récits humains, en allant chercher ses modèles dans la littérature et les arts. Je ne sais pas, mais cet homme aux lunettes rondes, adore la liberté, d’ailleurs en 1968, il prend fait et cause pour le changement. Ricoeur n’est pas du tout Sartre, il est trop marqué par les instances religieuses. Mais cela ne l’a nullement empêché d’être à l’avant-garde des luttes contre la répression. Il est l’un de ceux qui ont le plus dénoncé la guerre du Vietnam. Malgré tout cela, ce philosophe va, par la suite prendre parti pour des « réformes » impopulaires, remettant en question certaines conquêtes sociales. On dit qu’il était l’homme qui avait le plus contribué à la formation d’Emmanuel Macron.  

C’est souvent un passage obligé quand on travaille sur la littérature. Ce qui ne semble pas convaincre certains enseignants de départements de français qui considèrent que la philosophie et l’anthropologie n’ont rien à voir avec la littérature. Une doctorante, contente de trouver enfin un espace intellectuel pouvant lui permettre de répondre à certains de ses questionnements, va voir sa directrice de recherche qui la refroidit en lui lançant d’autorité, et quelle autorité ! « Ricoeur est un philosophe et la philosophie n’a rien à voir avec la littérature ». Tragique !

Il serait très utile d’interroger la pensée de Paul Ricœur à partir d’un de ses textes fondamentaux, « Temps et récit », qui interroge la question du temps et sa relation avec le récit. La notion de temps est primordiale dans la mise en interrogation des territoires épistémologiques et la délicate notion de l’altérité, souvent appréhendée à l’aune d’un discours binaire marqué par les jeux religieux. Ici, notamment dans son ouvrage, « Soi-même comme un Autre », il se remet en question tout en tentant d’interroger son propre ego à partir de la question de la vérité perçue comme volage, malgré ses tendances catholiques. Il a été de ceux, rares à l’époque, à régler leurs comptes aux membres du groupe structuraliste qui, dans les années 1960, domine la scène en France. Il arrive à proposer une autre façon de question le texte littéraire, lieu et enjeu de réalités philosophiques et phénoménologiques. Il est, d’ailleurs violemment, attaqué par les adeptes de ce courant, lui qui, avec Husserl, découvre les vertus de la phénoménologie.

Ce qui pose sérieusement problème peut-être, c’est sa conception de l’altérité, Ricœur et Lévinas, évacuent du champ de la représentation d’autres entités historiques et culturelles partant de la logique européocentriste, marquée du sceau de cette satanée distinction centre-périphérie qui n’est nullement opératoire, fabriquant un « Occident » « civilisé », et puissant opposé à un « Orient » figuré comme foncièrement négatif. Cette propension à l’hypertrophie du moi masque un discours négateur de l’autre qui n’est qu’une création du locuteur « occidental ».  Nous sommes en présence de deux instances qui semblent paradoxalement marquées par les jeux extrêmes du mythe et de l’Histoire, de la durée et de la mémoire. Ainsi, sont convoqués les jeux mémoriels dont la temporalité est éparse, caractérisée par l’absence, une infinité subséquente et l’Histoire, prétendument objective, caractérisant le discours de la construction objectale.

Le récit est au cœur de la problématique temporelle. Il structure les imaginaires et les diverses fabrications de l’image du monde. Mais, même si Ricœur tente de corriger sa perspective dans son texte-testament, La mémoire, l’histoire, l’oubli (Le Seuil, 2000), poursuivant et accompagnant les recherches de ses contemporains P.Nora, J. Le Goff ou M.de Certeau, tout en assumant l’héritage de Derrida, Foucault ou Halbwachs, donnant à voir les divers détournements et oublis de la mémoire, comme d’ailleurs les multiples excès dont elle est l’objet, il reste prisonnier d’un regard binaire, bipolaire, dual, inspiré de l’héritage judéo-chrétien. Mohamed Arkoun, Edward Said et Alain Badiou ont entièrement raison de contester sa vision chrétienne de l’altérité et du sujet historique, excluant les autres cultures, reprenant à son compte, comme c’est d’ailleurs le cas pour Emmanuel Levinas, la conception chrétienne ou judéo-chrétienne de l’altérité, péjorant les autres cultures. Cette notion de « culture judéo-chrétienne » est extrêmement ambiguë et contestée, très marquée idéologiquement, apparue au 19ème siècle, mais sa généralisation daterait essentiellement des années 1970. C’est un théologien allemand, Christian Baur, disciple d’Hegel, qui utilisa pour la première fois ce syntagme en 1832. Peut-il exister une civilisation judéo-chrétienne ? Il y a trois religions monothéistes qui, d’ailleurs, se rejoignent sur de très nombreux points : Christianisme, Judaïsme et Islam. N’est-ce pas une construction idéologique ? 

Paul Ricoeur qui a énormément apporté aux savoirs et à la connaissance, n’a jamais considéré qu’il est arrivé à ses fins, ne cessant de se remettre en question et d’évoquer l’idée de relativité des savoirs et d’une vérité mobile. 

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