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Billet de blog 25 juillet 2020

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ALGÉRIE-FRANCE: UNE MISSION POUR "CONCILIER" LES MEMOIRES

Les présidents algériens et français ont désigné les historiens, Benjamin Stora et Abdelmadjid Chikhi pour "concilier" les mémoires

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Les présidents algérien et français viennent de nommer deux historiens « officiels », Abdelmadjid Chikhi, directeur national des archives, du côté algérien et Benjamin Stora, ancien président du conseil d’orientation de l’établissement public du Palais de la Porte Dorée, pour la partie française. Il est demandé à l’un et à l’autre d’entreprendre une « mission sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie » et de « réconcilier les mémoires ».

Cette « mission » semble peu claire, si on suit les interprétations des uns et des autres. Du côté algérien, il semblerait qu’au départ, on avait conçu l’affaire comme une commission mixte pouvant permettre une sorte de « conciliation » des mémoires, alors que Benjamin Stora semble voir la chose autrement en rejetant l’idée de tout travail de collaboration, insistant sur un travail ponctuel et personnel qui consiste « à livrer ma réflexion à partir de mes deux ouvrages, La gangrène et l'oublié, publié en 1991, (La Découverte), et les Mémoires dangereuses (Albin Michel, 2015 ». Benjamin Stora ne voulait pas de vis à vis du côté algérien, convaincu, peut-être, que l'Histoire est beaucoup plus complexe qu'une "commission mixte" qui travaillerait sur une question aussi sérieuse, ne pouvant être prisonnière des espaces officiels. Maintenant, il gagne au change dans la mesure où nommé par le président de la république française, il ferait un rapport à partir de ses travaux antérieurs.

Chaque historien va travailler de son côté, chercher à « réécrire » l’Histoire, « recoudre » les mémoires, alors que la mémoire ne peut-être policée ou saisie, dans le sens où elle est le lieu et l’enjeu d’attitudes subjectives et d’incessants rapports de forces. Comme si on allait mettre en œuvre une encyclopédie commune de la colonisation qui pourrait ainsi régler un problème extrêmement profond marqué par les jeux trop complexes de l’inconscient colonial et des comportements subjectifs. La mémoire risquerait de court-circuiter le travail d’Histoire. La cuisine de la politique opacifierait davantage le travail d’Histoire qui ne peut être crédible que s’il se caractérisait par une certaine autonomie.

C’est vrai que le politique peut contribuer à reconnaître certains faits d’Histoire, déjà trop connus, en les mettant en relief comme, par exemple, les massacres de mai 1945, Sarkozy avait du bout des lèvres prononcé sur cette tragédie, l’histoire de la reconnaissance du 17 octobre 1961 par François Hollande en 2012, Stora n’était pas étranger à cette décision ou l’assassinat du résistant Maurice Audin, Emmanuel Macron avait explicitement montré l’implication des autorités coloniales dans sa disparition. Il y eut toujours, à part du temps de François Mitterrand trop impliqué comme ministre et comme celui qui a signé le premier acte de guillotine en Algérie, des gestes trop timides. Alger ne semblait pas également trop pressé d’en finir avec les affaires d’archives ou d’Histoire, des gesticulations périodiques accompagnaient des désaccords entre les deux pays. Pour de nombreux historiens, le colonialisme est un mal intégral.

Peut-être, dans ces conditions, l’oubli volontaire est l’élément central de cette délicate mission impossible faite de rapports de forces et de compromis politiques, la confusion entre mémoire et Histoire est patente. Est-il possible de parler de « guerre » ou de « conciliation » des mémoires ? Benjamin Stora a écrit un ouvrage qu’il avait intitulé « la guerre des mémoires », comme si celles-ci étaient hermétiques constituant des blocs informes.

En 1992, Stora a coréalisé un documentaire, Les années algériennes, fortement critiqué par de grands historiens, spécialistes de l’Algérie et de la colonisation, Mohamed Harbi, Gilbert Meynier, Madeleine Rébérioux, Annie-Rey Goldzeiguer et Pierre-Vidal Naquet, qui trouvaient qu’il atténuait les exactions coloniales tout en n’hésitant pas de culpabiliser au même titre le colonisateur et le colonisé.    

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