L'AFRIQUE N'EST PAS ENCORE PARTIE

C'est un regard sur l'Histoire de l'Afrique après les "indépendances" et les jeux trop opaques caractérisant le fonctionnement de pays fait de corruption et d'absence de pratiques démocratiques

L’Afrique ne semble pas avoir pris le départ. Elle végète dans ses contradictions, ses conflits internes et ses guerres sans fin, à l’exemple de l’intervention éthiopienne en Somalie, de la tragédie congolaise, burundaise et rwandaise, du dernier épisode ivoirien et de différents conflits interethniques. Ainsi, après le décès du premier ministre ivoirien, après son retour de soins à l’étranger, un flagrant constat d’échec, apparemment, le président sortant risquerait aussi de se représenter, comme si l’alternance était un mot à exclure du champ politique africain. Les responsables africains continuent toujours à se soigner dans des pays européens, avec l’argent du contribuable, alors que leur système de santé est souffrant.

Que de tragédies connait depuis les « indépendances » ce continent tant convoité, restant encore la chasse gardée des puissances coloniales, provoquant des guerres civiles sans fin dans un continent trop marqué par des indépendances trop formelles. Dans le conflit opposant Ouattara et Gbagbo, certaines puissances avaient pris fait et cause pour l’ancien premier ministre de Houphouët-Boigny, prétextant une sorte d’intervention ayant pour objectif « la protection des populations », devenue, avec l’instrumentation du système des nations unies, les différents groupes des droits de l’homme et les médias, une véritable machine de guerre, engendrant des massacres sans fin. La dictature de la « communauté internationale » fait le reste.

Des centaines de morts ponctuent, chaque fois, des interventions militaires répétitives et compliquent davantage les conflits. L’arrestation de Gbagbo et l’assassinat de son ministre de l’intérieur posent sérieusement problème, comme d’ailleurs les violences qui ont accompagné cette opération ayant conduit à l’arrestation de Gbagbo et sa femme agressée, au même titre que d’autres proches du président ivoirien, sans que les organisations des droits de l’homme ne s’en émeuvent.

Les Africains commencent ainsi à penser que le retour à la colonisation directe n’est pas à exclure dans le contexte actuel de dérèglement des relations internationales, compte-tenu de l’absence d’un contre-pouvoir à une « communauté internationale » incarnée par l’ « Occident ». La démocratie, comme le soutenait l’ancien président français, Georges Pompidou, est ainsi menacée par la présence de relents fascistes. Les conditions de l’arrestation de Gbabgo et le moment ivoirien donnent à lire des pratiques trop peu démocratiques. La loi de la jungle exclut toute attitude démocratique et légitime tous les excès.

L’épisode électoral ivoirien de ces derniers temps met en lumière la fragilité des expériences démocratiques en Afrique Noire et révèle les pesanteurs ethnocentriques, les relents xénophobes marquant le territoire politique et le déficit d’indépendance des territoires africains. Les choses ne sont pas simples. Ainsi, la parenthèse sénégalaise qui a vu le longiligne Abdou Diouf, prendre gentiment la porte de sortie sans grand bruit et en félicitant, à contrecœur évidemment le vainqueur, est tout simplement singulière dans un continent où les espaces claniques et ethniques déterminent toutes les fantaisies politiques.

Ce qui s’était passé en Côte d’Ivoire, un pays longtemps dirigé par Félix Houphouët Boigny qui a même eu le culot de déplacer la capitale du pays dans son village, Yamassoukro, est symptomatique de la réalité des pouvoirs militaires et civils d’après les « indépendances », des jeux politiques malsains et de la grande implication étrangère dans la gestion des affaires de leurs colonies. Le passage de la colonisation aux indépendances en 1960 après le fameux référendum de 1958 a succédé à l’élimination des partis patriotiques dont les dirigeants avaient été forcés à l’exil.

Quand le général Robert Guei a renversé l’ancien président de l’Assemblée Nationale de Houphouet-Boigny, tous les opposants l’avaient soutenu, lui qui avait une revanche à prendre sur les civils, d’autant plus qu’il avait été révoqué en janvier 1997 par Henri Konan Bédié, alors président de la république, de son poste de chef d’état-major de l’armée pour avoir refusé d’intervenir pour arrêter  le « boycottage actif » des élections présidentielles d’octobre 1995, décidé par les partis d’opposition, notamment des chefs charismatiques connus comme l’ancien premier ministre, Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo, secrétaire du Front Populaire Ivoirien, proche des socialistes français qui ont tout fait tout pour qu’il accède à la magistrature suprême.

Aujourd’hui, ce qui se passe en Côte d’Ivoire, l’intronisation consentie d’Alassane Ouattara dans des conditions équivoques, ne serait qu’un éternel recommencement d’une Afrique qui a été mal décolonisée. Robert Guei, en bon militaire africain, ne pouvait facilement abandonner les délices du fauteuil présidentiel à cet ancien opposant, Laurent Gbagbo, patron du Front Populaire Ivoirien, membre de l’Internationale socialiste qui avait remporté cette élection après avoir, comme le Sénégalais Abdoulaye Wade, longtemps attendu son tour.

Certes, le général Guei a tout essayé pour remporter cette élection, tout d’abord en éliminant deux adversaires sérieux de la course, Ouattara et Bédié, en confectionnant un code électoral sur mesure, comme d’ailleurs Bédié et en cherchant ensuite à faire pression sur les électeurs qui ne se sont pas déplacés massivement. Frantz Fanon qui a eu le temps d’observer le processus de décolonisation de 1960 en Afrique ne se faisait nullement d’illusions sur l’Afrique des indépendances de pays traversés par une certaine malédiction et une corruption généralisée encouragée par les anciens collaborateurs de la colonisation métamorphosés en dirigeants de l’Afrique « indépendante ». Il écrivait déjà dans « Les damnés de la terre » ces propos prophétiques : « Disons-le, nous croyons que l’effort colossal auquel sont conviés les peuples sous-développés ne donnera pas les résultats escomptés ». Paroles, certes, prémonitoires, mais résultats d’une fine analyse de la situation des mouvements de décolonisation en Afrique, en passant par une violente critique de la négritude et de l’Europe.

Mais quels que soient les événements, les derniers changements opérés en Afrique sous la pression des transformations internationales, des organisations financières internationales (FMI et Banque Mondiale) et de certains pays occidentaux, enclins aujourd’hui à exiger un certain « vernis » démocratique, les choses sérieuses, trop têtues, ne semblent pas évoluer dans le bon sens. Jusqu’à présent, les anciennes puissances coloniales font et défont les politiques africaines.

Ceux qui suivent l’histoire de l’Afrique connaissent l’extraordinaire influence d’une société française, Elf, dans le fonctionnement des « institutions » de ces pays. Combien de coups d’Etat avaient été fomentés à partir de Paris, de Bruxelles et de Londres ? Aujourd’hui, les révélations se font trop insistantes. On sait, par exemple, que c’est le gouvernement belge qui a été à l’origine de l’assassinat de Patrice Lumumba, ancien premier ministre du Congo, remplacé par Mobutu qui, était devenu non fréquentable pour les chancelleries occidentales, décidant enfin de mettre un terme à son règne. Les tensions interethniques sont souvent encouragées dans des périodes de crise et de conflits dans une Afrique qui n’est jamais partie, contrairement à ce titre d’un ouvrage de René Dumont, « l’Afrique Noire est mal partie », écrit vers le début des années soixante.

Une légère virée dans l’Histoire récente de cette région de l’Afrique nous renseignerait sur les échecs des derniers changements « démocratiques » dictés par un mythique désir d’imiter le modèle occidental. Ce mimétisme aberrant traverse les élites africaines qui, souvent, ont subi les pires brimades de dictateurs installés à la tête de ces pays après les fausses indépendances octroyées après la mascarade du référendum de 1958 mise en scène par Charles De Gaulle qui voulait lier éternellement l’Afrique à la France. Seule la Guinée de Sékou Touré avait refusé ce statut d’assisté permanent. Les territoires d’outre-mer (T.O.M), issus de la Constitution de 1946 étaient pourvus d’assemblées territoriales marquées par l’existence d’un double collège où, paradoxalement, les Africains étaient minoritaires. C’est d’ailleurs dans ce vivier que vont être recrutés les nouveaux dirigeants africains qui vont sévir dans leurs pays en emprisonnant et en liquidant les opposants, en instituant le système du parti unique et en verrouillant toute possibilité d’expression, avec le soutien de la puissance coloniale. Ainsi, allaient se mettre en œuvre deux groupes de pays, l’un emprunta un jargon « socialiste » (Mali, Guinée, Bénin, Congo, Madagascar…) et l’autre un vocabulaire « libéral » (Sénégal, Cameroun, Cote d’Ivoire…).

Mais il reste qu’ici et là, aucune ouverture démocratique n’était permise. Ce qui ne dérangeait nullement l’ « Occident », sourd aux nombreux appels de certains intellectuels africains peu enclins à collaborer avec des dictateurs qui n’arrêtaient pas de stigmatiser les pouvoirs en place trop corrompus et incompétents. Mais les affaires sont les affaires.

Ni Senghor, Ahidjo ou Houphouët-Boigny ne pouvaient tolérer une quelconque contestation. L’exil devenait l’espace privilégié de certaines élites qui se mettaient, à partir de l’étranger, à vilipender les dirigeants et le néo-colonialisme et à dénoncer le parti unique et la corruption. Ainsi, de nombreux écrivains comme Sembene Ousmane, Mongo Béti, Sony Labou Tansi, Ahmadou Kourouma  et bien d’autres se retrouvèrent installés en France.

Déjà dès les indépendances de 1960, les dés étaient jetés. Que ce soit dans les pays anglophones ou francophones, la réalité était presque la même. Au Nigéria, au Ghana ou au Kenya ou dans les autres pays francophones, les choses étaient relativement similaires. Certes, quelques dirigeants comme Nkrumah, Kenyatta, Lumumba ou Modibo Keita, développaient un projet national ou une perspective africaine, mais ils furent vite chassés du pouvoir. Les expériences démocratiques n’ont, jusqu’à présent, pas permis l’émergence d’un sentiment national qui mettrait fin aux solidarités claniques et aux très forts liens ethniques. La communauté ethnique tient le haut du pavé.

Ces dernières années, les anciennes puissances coloniales ont senti la nécessité d’imposer un certain vernis démocratique à des dictatures qui commençaient à être trop impopulaires. C’est ainsi que fut décidée la mise à la retraite de Mobutu, devenu trop gênant. La revendication démocratique se faisait trop pressante dans un continent où plus d’une vingtaine de régimes sont issus de coups d’Etats militaires. Le texte du sommet réuni à Alger, il y a quelques années, où il était question de ne plus tolérer les coups d’Etat ne semble pas opératoire dans des territoires où l’armée, souvent marquée par des lézardes ethniques, est maîtresse du terrain. Aujourd’hui, la fiction démocratique devient une véritable mode qui, parfois, emporte sur sa lancée quelques dirigeants peu présentables.

Ce sont les problèmes économiques et sociaux et les conditions du FMI et de la Banque Mondiale qui ont poussé de nombreux pays africains, trop pauvres à emprunter les sentiers de la gestion « démocratique », mais souvent les expériences tentées jusqu’à présent, ont lamentablement échoué. Les exemples de Côte d’Ivoire, du Niger, du Mali et du Nigéria par exemple sont frappants. Ces pays lourdement endettés ont engagé de très importantes opérations de privatisation. C’est ainsi que la Côte d’Ivoire qui a une dette extérieure de plus de 24 milliards de dollars a privatisé plus de 90% de ses entreprises publiques. Ce territoire se trouve aujourd’hui piégé par la chute des cours du café et du cacao, les deux richesses de ce pays détenues en grande partie par la famille Houphouët-Boigny.

La Côte d’Ivoire qui produit 40% de la production mondiale est le premier fournisseur de cacao. France Télécom détient 51% du marché des télécommunications dans ce pays. Les autres territoires d’Afrique ne sont pas aussi riches que la Côte d’Ivoire. Le franc CFA[1] pose sérieusement problème, mettant en avant la question de la souveraineté de 14 pays africains qui l’utilisent et défavorise ces économies assujetties à la Banque de France qui continuent à fabriquer les billets et les pièces CFA un peu moins de soixante ans après les « indépendances ». Le président Macron vient de décider de mettre un terme à cette situation poussant les pays africains à avoir leur propre monnaie. La France se retire des instances de direction de la zonz franc et renonce « au dépôt auprès du Trésor français de la moitié des réserves de change de la Banque centrale de la zone ». Mais beaucoup attendent pour voir, c’est du moins l’avis de nombreux économistes africains.  

 Ces dernières années, de nombreux mouvements de contestation avaient eu lieu, remettant en question ce « déni de souveraineté » économique et politique. Le vice-premier ministre italien, M.Luigi Di Maio, lui-même avait soulevé la question : « La France est l'un de ces pays qui, en émettant une monnaie pour 14 pays africains, empêche leur développement économique et contribue au fait que les réfugiés partent de leurs pays et meurent ensuite en mer ou arrivent sur nos côtes ». Ce discours développé par le vice-premier ministre italien n’est pas nouveau. Des intellectuels africains ne cessaient justement de soulever la question, fustigeant la France qui profiterait de cette manne pour exploiter les richesses de ces 14 pays. L’économiste sénégalais, Ndongo Samba Silla, n’y allait pas par trente-six chemins, pour dénoncer cette situation : « La France a accepté d'accorder l'indépendance à ses colonies d'Afrique subsaharienne à condition qu'elles acceptent d'utiliser le franc CFA et qu’elle conserve un monopole sur leurs matières premières ».

Des pays africains ont organisé des conférences nationales discutant des possibilités de mettre en œuvre un système démocratique où participaient partis, syndicats et associations. Ce sont de véritables états généraux des pays qui ont connu cette expérience entamée par le Bénin et stimulée par la France : Congo, Gabon, Comores, Togo, Mali, Niger…Ces conférences qui sonnent le glas du parti unique, disparu à la suite de l’effondrement de l’Union Soviétique et des inextricables problèmes économiques, ont favorisé la création d’une multitude de micro-partis qui sont souvent l’expression de groupes ethniques et claniques, l’installation de régimes parlementaires traversés par les solidarités ethniques et l’engendrement simultané de la république, certes, quelque peu singulière.

Le parlement devient le lieu où se cristallisent les conflits et les places communautaires dans un continent où le sentiment national est encore prisonnier des liens ethniques. La projection sur un espace parcellisé, rural d’un modèle européen désormais unique espace de légitimation des pouvoirs en place n’a pas mis fin à cette mentalité putschiste et absolutiste caractérisant le pouvoir en Afrique. Quand Bédié prit le pouvoir après le décès de Houphouët Boigny en 1993, il avait tout simplement confectionné des lois sur mesure pour barrer la route à des adversaires sérieux comme Ouattara ou en emprisonnant des leaders d’opposition qui comptaient comme Laurent Gbagbo.

Dans tout ce continent, se pose le problème de la constitution de partis sérieux, chose peu probable, dans des pays où le sentiment groupal exclut les données sociales et convoque l’appartenance familiale ou clanique, marquée par une mentalité rurale des plus rétrogrades. C’est pour cette raison que trop souvent, les partis sont dépourvus de programmes politiques et idéologiques cohérents et clairs. Les conflits communautaires désagrègent l’appareil d’Etat et rendent toute gestion démocratique sérieuse peu probable. Le président fonctionne tout simplement comme un chef de clan. C’est ce qui renforce et aggrave le sentiment xénophobe des populations africaines frappées par la famine, l’analphabétisme, les guerres civiles, les épidémies et la misère.

Les populations, souvent analphabètes, observent impuissantes, des expériences « démocratiques » se mettre en place, imposées par les Européens et les Américains qui conditionnent l’octroi de toute aide financière à la mise en place d’institutions « démocratiques ». Cette « aide » irait souvent dans des caisses personnelles dans des territoires dont une partie est souvent contrôlée par le banditisme et le gang. Des constitutions pluralistes arriveront-elles à résoudre les vrais problèmes de l’Afrique ou ne seraient-elles tout simplement que de simples mots? Pour le moment, les choses ne semblent pas évoluer positivement. Certes, le système du parti unique a disparu, mais il n’a pas encore réglé la question des programmes et des projets de société, trop souvent réduits à la lecture redondante de préceptes moraux : intégrité, transparence…

 Cette poussée « démocratique », malgré ses trop nombreuses limites, a permis l’émergence d’une presse relativement libre, mais souvent aux prises avec de très sérieux problèmes économiques et financiers freinant toute ambition.  Des journalistes sont toujours emprisonnés dans des pays africains. Mais, les journalistes découvrent enfin après de longues années de plomb la libre expression. Ce qui se passe actuellement dans de nombreux pays d’Afrique n’est nullement surprenant. Mais il reste que tous ces pays sont extrêmement fragiles, menacés par le spectre de la guerre civile et par leurs relations incestueuses avec l’anciencolonisateur, obsessionnellement présent.

 

[1] L’histoire du franc CFA pose sérieusement le problème des indépendances octroyées en 1960 aux pays africains dont les économies restent arrimées à la France, permettant à ce pays de s’approprier leurs richesses contre le soutien apporté par les dirigeants français aux pouvoirs africains corrompus et non démocratiques. Aujourd’hui, les Chinois commencent à mordre des parts considérées comme propriétés françaises, menaçant les platebandes françaises. La France use du Franc CFA comme d’une arme pour tenter de limiter l’influence chinoise tout en continuant à soutenir les dictatures africaines. Deux structures économiques, l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC) semblent diriger cette monnaie qui, désormais, est attachée à l’Euro, avec le soutien du trésor français. Ce qui rend évident la suprématie du trésor français sur les décisions de ces deux structures, c’est la présence d’un fonctionnaire français dans ces deux entités. 50% des réserves de change sont obligatoirement déposés à la Banque de France.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.