Louis Althusser, le philosophe des ruptures

Un portrait subjectif de Louis Althusser qui a énormément apporté à la lecture de Marx et du marxisme, remettant en question certaines vérités établies et dérangeant même les dirigeants du PCF dont il était membre. Une lecture...

Parler de Louis Althusser, ce n’est nullement facile, surtout qu’il est peut-être celui qui a le plus révolutionné la pensée philosophique des décennies bouillonnantes 1960-1970. Ce fut un homme qui ne cessait de remettre en question ce qu’on considérait des évidences. C’est vrai que beaucoup n’ont retenu de cet immense monsieur que le tragique étranglement de sa femme en 1980. Il était sujet depuis son jeune âge à des crises de folie, une sorte de « dépression mélancolique », avait-on diagnostiqué.

Nous avions été nourris de ce débat intellectuel de ces décennies. Il y avait Althusser et ses élèves qui allaient devenir de grands maîtres de la pensée : Rancière, Balibar, Macherey, Establet. Ils ont collaboré à l’élaboration de son ouvrage : « Lire le capital », paru en 1965. Tous ont apporté, par la suite, des réflexions fondamentales sur les arts, la société et la politique. J’ai été trop longtemps marqué par ce texte-phare de Pierre Macherey, Pour une théorie de la production littéraire qui critiquait l’idée d’homologie et de « reflet », cher à un de ses anciens maîtres, Lucien Goldmann, lui substituant la notion de « reflet brisé » et apportait une lecture de la littérature dans sa complexité. Roger Establet avait saisi dans « L’école capitaliste en France » l’idée de reproduction des élites, bien avant Bourdieu. Balibar dont le livre écrit avec Immanuel Wallerstein, posait déjà des questions fondamentales, revisitant les notions de race, de nation et de classe. En plus, un de mes amis, un grand juriste, ancien professeur à l’université de Constantine, actuellement à Evry, est l’époux d’une linguiste de la famille Balibar. Jacques Rancière allait, par la suite, publier un texte critique sur son maître, Leçon d’Althusser, où il s’attaque notamment à la « primauté de la théorie » et la verticalité de la relation pédagogique tout en permettant de saisir la nécessité de mettre en rapport le discours d’un locuteur avec sa position sociale et des conditions d’énonciation.

J’étais étudiant à l’université d’Alger quand j’avais découvert ce beau monde qui tentait de proposer une autre manière de lire le monde, d’autres appareils conceptuels. C’était fin 1970-1980. C’était une période mouvementée. A Alger, l’université bougeait, il y avait des débats qui n’en finissaient pas, le théâtre amateur, le volontariat universitaire. Ailleurs, aux Etats Unis, c’était l’émergence de nouvelles clés de lecture des phénomènes sociaux, politiques et artistiques. Il y avait la folksong, Joan Baez et Bob Dylan, le Living Theater, une nouvelle façon de lire la littérature comparée en convoquant d’autres catégories, une nouvelle interrogation du langage et du discours (Chomsky et Searle, élèves d’Austin), les mouvements anti-guerres du Vietnam. Il y avait aussi les échanges plus ou moins musclés entre Raymond Aron et Jean-Paul Sartre. Jean Elleinstein et Louis Althusser avaient à la fin des années 1970 débattu de l’état du communisme et du PCF. L’un avait écrit un texte, Ce qui dure au PCF et l’autre lui répond par un autre article : Ce qui ne peut plus durer au PCF. C’était une période faste, mais paradoxalement celle de la poussée de l’extrême droite et du discours néolibéral. Au PCF, Althusser était, comme d’autres intellectuels communistes, mal accepté par une partie de la direction qui estimait qu’Althusser qui proposait une autre lecture du marxisme et de Marx était « révisionniste », surtout quand il avait mis en œuvre le concept de « coupure épistémologique ». Lucien Sève était l’un de ses plus grands contempteurs.

Dans ce contexte particulier, l’espace académique était quelque peu hermétique, les spécialités étaient étanches, il eut fallu Althusser et d’autres penseurs pour changer les choses. Ainsi, à l’époque, on considérait que la psychanalyse et le structuralisme et le marxisme étaient des entités fermées, qui s’excluaient. Mais c’est vrai qu’à côté d’Althusser, il y avait d’autres personnes qui allaient opérer des « ruptures » méthodologiques, Jean-Paul Sartre en faisant cohabiter la psychanalyse (psychanalyse existentielle) et le marxisme et Lucien Goldmann qui lui allait permettre au marxisme et au structuralisme de célébrer de singulières épousailles (le structuralisme génétique). C’en était fini de cette tendance à fermer à double tour les différentes disciplines (d’ailleurs le sens du mot discipline avait été souvent discuté, suspecté). Ainsi, Ibn Rochd, Spinoza et Bachelard finirent par avoir encore raison. Althusser s’arrangeait à donner à lire une synthèse où se retrouvaient le structuralisme, la linguistique, l’anthropologie, la psychanalyse (ses rapports avec Jacques Lacan étaient excellents, il l’avait d’ailleurs invité à son cours).

Althusser, un ancien de l’ENS, né comme Jacques Derrida à Alger, il avait passé toute son enfance à Birmandreis, avait marqué la pensée contemporaine, il n’hésitait pas à contester les positions dominantes, même de son propre camp. Il portait un regard critique sur Marx tout en nourrissant sa réflexion d’éléments tirés de Spinoza. Ses textes publiés, au départ, dans La nouvelle critique et La pensée faisaient scandale par son ton très critique et nouveau. Roger Garaudy cherchait souvent à censurer ses textes.

Il introduisit dans son discours le structuralisme et attaqua, sur le plan politique, le stalinisme. Ce qui lui valait des réactions violentes. Son travail Lire le capital  allait être un lieu fondamental de remise en question de certaines stases théoriques, notamment sa conception de l’individu qui serait le produit des structures dominantes, la réalité comme lieu de structures, ce qui le rapproche de Claude Lévi-Strauss et de ses structures inconscientes, soutenant également l’idée selon laquelle l’Histoire serait un « processus sans sujet ». Bien entendu, il s’était réapproprié des éléments d’anthropologie, de linguistique, de psychanalyse tout en les investissant d’un nouveau sens et une nouvelle perspective. Sa lecture de Montesquieu et de Machiavel est d’une grande singularité, donnant à lire la formation de l’un et de l’autre comme le produit des conditions historiques et des structures dominantes.

Souvent, quand on parle d’Althusser, beaucoup citent le concept de « coupure épistémologique ». Il est l’auteur de nombreux livres, il écrivait énormément, mais refusait de passer à la télévision, préférant ses sorties publiques et ses cours. Il a accepté une seule fois de parler à la RAI italienne en 1980, quelques avant la crise de démence, à l’origine de l’étranglement de son épouse. Sa thèse sur travaux soutenue en 1975 à l’université d’Amiens, était d’une richesse extraordinaire, donnant lieu à de très nombreux recensions critiques, inaugurant le protocole de lecture du discours althussérien. Parmi ses textes, un article fondamental publié dans la revue « La pensée » en 1970 : Idéologie et appareils idéologiques d’Etat qui avait fait sensation à l’époque. Il est toujours d’actualité.

C’est un texte fondamental réactualisant les notions de « société civile » et de « société politique », empruntées à Antonio Gramsci, partant de l’interrogation centrale proposée par Aristote dans son texte, La politique, donnant à comprendre la présence de groupes dominants dans la société athénienne et poursuivie par la quête ininterrompue d’un socle civil propre à l’expérience hégélienne, travaillée par Marx et revisitée dans un sens marqué par la primauté du Capital chez Raymond Aron. Gramsci apporte à ces deux notions une certaine mesure, mais se pose le problème de la distinction et des frontières entre deux entités qui s’interpénètrent et s’entremêlent. Justement, en proposant une lecture différente en 1970, mettant en relation et en opposition-complémentarité deux entités : l’appareil répressif et les AIE (Appareils idéologiques d’Etat, Althusser clarifie plus ou moins les choses, mettant à mal cette idée de frontière étanche entre « société civile » et « société politique », deux notions souvent employées aujourd’hui à contre-sens. Le reproche qu’il est possible de faire à Louis Althusser, c’est une certaine propension qu’a le grand philosophe d’éluder les contradictions travaillant les appareils idéologiques d’Etat. Jacques Rancière fait une critique très intéressante de cet article paru dans la revue « La Pensée » en 1970.

Comme d’autres intellectuels de l’époque, Sartre, Simone de Beauvoir, Foucault, Derrida, Deleuze, Bourdieu, il était épié, espionné par la CIA.

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