La tragédie des intellectuels des pays anciennement colonisés

Les intellectuels dans les pays arabes et africains vivent des situations tragiques. Censurés, emprisonnés, souvent mal vus, beaucoup sont obligés de prendre le chemin de l'exil. La question du pouvoir et le thème du désenchantement constituent les éléments-clés de leurs textes.

Quelle serait  la fonction de l’intellectuel colonisé dans un contexte marqué par la prééminence du discours néolibéral, de la communication religieuse et le recul de la pensée sociale dont l’élément central s’articule autour de la mise en berne dans un certain nombre de pays des conquêtes sociales, du retour aux affaires des autoritarismes ? L’ex-colonisé reste encore prisonnier du même regard porté sur lui par l’ancien colonisateur, reproduisant souvent les mêmes schémas fabriqués par l’ancien occupant qui continue à produire les catégories conceptuelles et discursives, plaçant encore l’ex-colonisé dans une posture de quémandeur.

Les élites arabes et africaines arriveront-elles à se libérer du « nous » nationaliste, privilégiant la quête patriotique et de mettre un terme aux postures symboliques générées par le regard nationaliste et dépasser le stade colonial en redéfinissant les contours de l’identité perçue comme strate active. Une tradition qui a vraiment la peau dure chez de nombreux intellectuels colonisés, c’est de substituer au regard figé de l’orientaliste, la position statique du nationalisme, évacuant toute posture patriotique et d’ouverture.

Il est peut-être temps de se libérer de cette propension à la victimisation pour construire une posture d’un intellectuel « spécifique » (Michel Foucault) ou « total » (Jean-Paul Sartre) qui tentera de déconstruire le regard, l’épistémologie « coloniale » dépassant « le face à face entre le regard occidental et le regard du colonisé ».

La posture paresseuse, confortable de certains intellectuels, à l’image des dirigeants, s’exprime à partir de catégories et de positions européennes, reprenant les mêmes lois et les mêmes normes sans aucune investigation critique, s’appropriant des savoirs perçus comme des vérités absolues, posant un regard sur leur société paradoxalement étrange et étranger.

Le « réveil » de l’entité identitaire perçue comme statique engendre un discours excluant toute possibilité d’une lecture plurielle du monde, imposant une interprétation et une lecture restrictive, moins informée, peu à l’écoute de l’exégèse et de la connaissance des textes religieux, identitaires et politiques. Cette attitude épouse les contours d’un rejet de tout métissage et hybridité s’inscrivant dans une logique de confrontation des « civilisations » et des cultures, donnant à lire le monde comme un espace pugilistique où s’affrontent en permanence différents espaces géographiques et religieux. La géographie épouse ainsi les contours d’une identité perçue comme statique, figée et prétendument homogène, une masse informe et géographiquement glauque.

Toute parole ne reproduisant pas les vérités dominantes est vite montrée comme hérétique. L’espace social s’évertue aussi de sanctionner les contrevenants, condamnés à obéir à une vérité collective souvent imposée par des exégètes autoproclamés. C’est ainsi que depuis des siècles, des érudits et des lettrés ont connu des condamnations diverses, allant de l’assassinat à l’exil en passant par l’emprisonnement : Sohrawardi, Ibn el Mouqafaa, El Hallaj, Ibn Rochd, Patrice Lumumba, Demba Diop, Hussein Mroué, Mehdi Amel, Jalal El Adm, Nawel Saadawi, Naji el Ali et Mohamed Boudia, Norbert Zongo, Falobi, Alloula, Djaout, Naji-el-Ali et de nombreux autres intellectuels.

Les sociétés africaines et arabes qui sont encore peu perméables à différentes formes artistiques et littéraires nourrissent une certaine méfiance à l’égard de l’intellectuel perçu comme un perturbateur public, mais on n’arrête pas dans les médias et dans la société de s’interroger sur « l’absence » et le « silence » des intellectuels. Abdellah Laroui a évoqué le mot « crise » sans indiquer concrètement la définition et les origines de cette « crise » qui semble caractérisent les territoires sinueux de toutes les intelligentsias. Le regard porté sur les intellectuels critiques est péjoratif, non dénué de rejet. Tout lettré reste marqué par une sorte d’opprobre, surtout s’il ne se recrute pas dans l’espace dominant. L’imaginaire traversé par les jeux sournois d’une dualité paradoxale illustrée par le rejet de toute trace « occidentale » et la fascination d’un « Occident », désiré, mais apparemment répulsif, est le produit d’une histoire faite de confrontations mémorielles, d’échecs subis et d’actes manqués.

La censure marque la culture de l’ordinaire. La représentation littéraire et artistique donne à lire cette terrible réalité. Dans des romans d’auteurs comme Dib, El Ghittani, Ouologuem, Kourouma, Sony Labou Tansi, Son’Allah Ibrahim ou Wannous, ce personnage d’intellectuel-bouffon est présenté comme un être vil, opportuniste, sans aucune dignité. Dans Mille hourras pour une gueuse de Mohamed Dib, Wassem se caractérise par un dédoublement qui lui donne une formidable épaisseur. Ecrivain public, personnage, au départ, sans dignité, attend devant une porte d’un dignitaire du pouvoir nommé Chadly. Il ne découvre qu’une décharge d’ordures, il se couronne roi. Ainsi, il devient acteur en assumant une sorte de métamorphose pour reprendre Nietzsche dans Origines de la tragédie.

De nombreux auteurs arabes et africains n’ont pas eu peur de traiter de la question du pouvoir, malgré les nombreuses contraintes, en mettant en scène une société désabusée, désenchantée.  Après l’indépendance, plusieurs romans et pièces de théâtre présentant de manière critique le passage du passé (la lutte pour l’indépendance) au présent ont été publiés. Nous pouvons citer notamment Le Muezzin de Mourad Bourboune, Les martyrs reviennent cette semaine de Tahar Ouettar, La danse du roi de Mohamed Dib, Le fleuve détourné de Rachid Mimouni, La traversée de Mouloud Mammeri, Les chercheurs d’os et L’invention du désert de Tahar Djaout…Tous ces récits mettent en scène des personnages vivant un présent difficile, tragique. Ils font souvent appel à la guerre de libération comme une sorte d’espace sacrificiel. Nous retrouvons d’ailleurs ce thème dans les littératures arabes et africaines. Dans Les malheurs de Tchako, Charles Nokan présente un héros de la lutte de libération trahi par ses camarades de combat juste après l’indépendance. Des textes comme Le soleil de l’aurore de Alexandre Kum’a N’dumbé et Les soleils des indépendances de Ahmadou Kourouma abordent ce sujet. Passé et présent dessinent leurs propres limites. Ils fonctionnent souvent comme deux univers antithétiques, antagoniques. Deux temps, deux espaces structurent le récit.

En Afrique Noire, comme dans les pays arabes, les écrivains se mettent à contester les pouvoirs en place en prenant comme espace-témoin, l’Histoire. Dib, Idriss, El Ghittani, Wannous, Sony Labou Tansi, Soyinka, Kourouma, Mimouni…mettent en scène, chacun selon ses orientations esthétiques et idéologiques, la tragédie des sociétés africaines et arabes après les indépendances et la défaite de juin 1967. Passé et présent s’interpellent, s’entrecroisent et s’interpellent tout en ne se confondant pas. Ils fonctionnent comme deux univers antithétiques et antagoniques. Deux temps, deux espaces structurent le récit.

Les dernières décennies ont connu la mise en scène de nombreuses pièces traitant du thème du désenchantement et de la désillusion. Les questions politiques et sociales font certes l’objet de pièces de théâtre mais imprègnent également les autres disciplines littéraires et artistiques avec une force et un courage tout à fait singulier. Les romanciers Naguib Mahfouz, Jamal el Ghittani, Son’allah Ibrahim, Mahmoud Badawi et bien d’autres employaient des personnages angoissés, sans repères sérieux, et présentaient des situations chaotiques. Le cinéma, malgré sa grande dépendance envers l’État, avait suivi la même voie. Youssef Chahine, Salah Abou Seif, Chadi Abdessalem ou Tewfik Salah avaient ainsi réalisé des films (le Monstre de Salâh Abou Seif, 1954 ; Combat héroïque de Tewfik Saleh, l’Appel de la perdrix d’Henry Barakat 1959 ; Gare centrale de Youssef Chahine, 1956), maîtrisés sur le plan technique, qui abordaient les problèmes que connaissait la société égyptienne.

Des metteurs en scène de cinéma ont adapté des pièces de théâtre de Youssef Idriss (el Haram, réalisation de Henri Barakat, 1965), et de Tewfik el Hakim (Journal d’un juge de campagne, Yawmiyyât Nâ'ib fil-Ariâf, réalisation de Tewfik Salah). Le théâtre et la littérature posaient également, de manière implicite, la responsabilité de l’intellectuel et s’interrogeaient sur ses silences et ses reniements successifs. Très ouvert et ne craignant pas de déranger, l’auteur dramatique syrien, Saad Allah Wannous cet empêcheur de tourner en rond allait être présent dans tous les espaces où l’on réclamait la liberté d’expression dans des pays arabes, alors soumis à l’autoritarisme et au totalitarisme. Comme d’ailleurs, Sony Labou Tansi, Tierno Monenembo ou Beti.

La "convocation" du passé sert à montrer un présent caractérisé par la corruption, l'opportunisme, la mauvaise gestion politique et la répression. La pièce, Soirée de gala à l'occasion du 5 juin (Haflat Samar min ajli khamsa houzairane) de Saadallah Wannous, interdite juste après sa sortie, critique sévèrement, à travers la représentation d'une pièce de théâtre sur le 5juin les véritables responsables de cette catastrophe qui sont incarnés par les hommes du pouvoir qui n'agissent que par l'usage de l'arme de la répression contre leur peuple. El Masamir (Les clous) de Saadeddine Wahba mettait la lutte contre les anglais en 1919, mais c'est surtout une acerbe critique contre les responsables égyptiens qui ne surent pas mener la guerre contre Israël. D'ailleurs, les autorités égyptiennes censurèrent cette pièce pendant une certaine période.

Une autre question importante souvent liée au problème du pouvoir est abordée par certains dramaturges, romanciers et cinéastes. Il s'agit de la place de l'intellectuel dans la société et des relations, souvent conflictuelles, avec les dirigeants politiques. Le personnage d'El Hallaj inspira quelques auteurs arabes comme Salah Abdessabour, Azzedine Madani et Abdelkrim Berrechid. Salah Abdessabour, usant d'un style poétique, inaugure sa pièce par la crucifixion de l'intellectuel sur un arbre et dévoile clairement les relations conflictuelles des dirigeants avec cet homme qui les dérange parce qu'il réfléchit autrement et se libère de sa solitude pour appeler à une sorte de résurrection sociale (Ma'sat el Hallaj ou tragédie d'El Hallaj).

 

 

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