Inconscient et discours colonial: la blessure inféconde

Le regard colonial traverse toutes les représentations sociales et politiques. L'image du colonisé "anhistorique" reste relativement présente dans l'inconscient des "ex-colonisateurs" et des "ex-colonisés". Le centre dicte la conduite à tenir à une périphérie qui, elle même, ne semblait pas trop séduite par une véritable désaliénation. Des intellectuels posent ces problèmes. Une lecture

Quelle relation entretiennent les anciennes puissances coloniales avec leurs anciennes colonies et comment se manifeste le discours colonial mué en structure inconsciente ? C’est à cette question que je vais essayer d’y répondre en interroger très rapidement l’inconscient colonial et les rapports de domination.

Il s’est toujours posé la question de la relation des pays « occidentaux », émetteurs du discours dominant que devraient adopter tous les autres Etats, sous peine d’être considérés comme non « civilisés » et sauvages. Dans tous les cas, ce sont les anciens Etats colonialistes qui n’ont jamais abandonné leur domination qui déterminent les jeux internationaux et imposent leur propre langage. Quand des dirigeants tentent d’emprunter une autre posture et de s’exprimer à partir de leur lieu de dominé cherchant à mettre en œuvre un rapport relativement équitable, leur parole devient inaudible : Mossadegh en Iran, Soekarno en Indonésie, Lumumba au Congo, Nkrumah au Ghana, Ben Barka au Maroc, Allende au Chili, Arbenz au Guatemala, Chavez au Venezuela, Sankara au Burkina Faso… Les dirigeants des pays du Sud, comme d’ailleurs leurs intellectuels, sont sommés de reproduire le discours dominant, sans l’interroger, acceptant, volontairement ou involontairement, leur position de subalternes. Beaucoup de lettrés intériorisent le discours colonial et reproduisent les mêmes schèmes de la parole coloniale, l’acte de parole se retrouve piégé par une formation discursive qui fait du locuteur un esclave, une sorte de perroquet reprenant des normes établies ailleurs faisant de lui quelqu’un d’inadapté.

Le discours semble partagé par les intelligentsias européennes qui, consciemment ou inconsciemment, reproduisent le discours colonial. Mohamed Arkoun, Alain Badiou et Edgar Morin tentent de déconstruire ce discours tout en en considérant que, souvent, même les élites de gauche, reprennent consciemment ou inconsciemment ce discours péjorant les attitudes et les comportements des anciens colonisés et les réfugiés. Ainsi, le « centre » (les anciennes puissances coloniales) considère toute parole dissidente et différente comme suspecte, peu recommandable et non sérieuse. Ainsi, il met des garde-fous que ne devrait pas transgresser le colonisé, il est dans l’inconscient de l’ancien colonisateur, toujours sous sa domination. Il y a, certes, une déterritorialisation physique, géographique, mais il y a, en même temps une reterritorialisation de l’espace symbolique encouragé par la docilité des dirigeants des pays anciennement colonisés, dont la survie est assurée par leur proximité avec la puissance coloniale. Ainsi, nombre d’entre eux s’identifient souvent aux régents coloniaux.

Au-delà de cette question d’antagonisme et de singularité, il y a peut-être « un désir d’Occident » qui semble structurer le discours d’un certain nombre d’intellectuels européens. Alain Badiou en parle ainsi : « Il y a en effet un inconscient colonial qui n’est pas liquidé. Le rapport au monde arabe a été structuré par une longue séquence d’administration directe et prolongée de tout le Maghreb. Comme cet inconscient n’est pas reconnu, mis au jour, il introduit des ambiguïtés, y compris dans l’opinion dite «de gauche ». Il ne faut pas oublier que c’est un gouvernement socialiste qui, en 1956, a relancé la guerre d’Algérie, et un Premier ministre socialiste qui, au milieu des années 80, a dit, à propos de la population en provenance d’Afrique, que « Le Pen pos[ait] les vraies questions »Il y a une corruption historique de la gauche par le colonialisme qui est aussi importante que masquée. En outre, entre les années 50 et les années 80, le capital a eu un impérieux besoin de prolétaires venus en masse de l’Afrique ex-coloniale. Mais avec la désindustrialisation forcenée engagée dès la fin des années 70, le même capital ne propose rien ni aux vieux ouvriers ni à leurs enfants et petits-enfants, tout en menant de bruyantes campagnes contre leur existence dans notre pays".

 Dans ce contexte, quand un dominé commet un délit, il est tout simplement qualifié de barbare et de sauvage et que c’est dans sa nature, alors que pour le dominant, ce n’est qu’une simple erreur. Ainsi, Frantz Fanon, dans son livre, L’an V de la révolution algérienne, a bien décrit ce type de situations : "Le peuple européen qui torture est un peuple déchu, traître à son histoire. Le peuple sous développé qui torture assure sa nature, fait son travail de peuple sous-développé. Le peuple sous-développé est obligé, s’il ne veut pas être moralement condamné par les « nations occidentales », de pratiquer le fair-play, tandis que son adversaire s’aventure la conscience en paix dans la découverte illimitée de nouveaux moyens de terreur. Le peuple sous-développé doit à la fois prouver par la puissance de son combat son aptitude à se constituer en nation et par la pureté de chacun de ses gestes, qu’il est jusque dans les moindres détails le peuple le plus transparent, le plus maître de soi". 

Mais il faut s’entendre sur une chose, malgré certains traits constants et invariables, l’ « Occident » n’est pas une totalité, il est traversé par des courants divers, comme d‘ailleurs l’ « Orient ». C’est ce regard totalisant et intégriste qui rend presque impossible toute relation normale entre les deux univers. Ainsi, tout conflit, tout problème est accentué parce que marqué par des contingences historiques, sociologiques, mémorielles, sans compter l'instrumentalisation de l'espace religieux.  

Même le « savoir », dans ces conditions, est instrumenté favorisant le regard du centre et dévalorisant les lieux de l’altérité. L’autre est vécu comme étrange, étranger et barbare. L’ethnologie et l’anthropologie qui restent toujours suspectes, puisque apparues à l’aune de la colonisation et de la prétendue supériorité occidentale. Le discours ethnocentriste est souvent intériorisé par les élites et les universitaires arabes qui le reproduisent dans leurs travaux, en évitant de l’interroger tout en reprenant ses grilles et ses jugements, reproduisant, souvent de manière inconsciente, une sorte de racisme ambiant et latent. 

Dans l’imaginaire de l'ancien colonisateur, le « dominé » demeure inférieur, à l’état sauvage, incapable de construire une pensée cohérente, même s’il s’assimile, il demeurerait prisonnier de ses instincts naturels. Edward Said l’explique très bien :"Les cultures les plus avancées ont rarement proposé à l’individu autre chose que l’impérialisme, le racisme et l’ethnocentrisme pour ses rapports avec des cultures autres". 

Le discours colonial fonctionne comme un inconscient, un langage particulier fait de domination et de péjoration des formations discursives des colonisés condamnés à reproduire le discours dominant qualifié de « civilisé » et « moderne ». De nombreux espaces intellectuels, politiques littéraires et artistiques sont otages d’un discours « occidental » péjorant leur culture et minorant leurs entités sociales et institutionnelles considérées comme peu crédibles. Certes, les savoirs actuels sont le produit des sociétés et des élites européennes, mais il est nécessaire de revoir leurs épistémès et de les réinterroger sérieusement, les dépouillant d’une éventuelle tendance de minoration des autres cultures. Souvent, les universitaires des pays colonisés reprennent tels quels les différents outils conceptuels, reproduisant des discours péjoratifs, essentialistes, sur leur propre culture. Le regard européen qui est marqué par les jeux idéologiques se caractérise par une vision culturaliste qui fige le colonisé installé dans une posture statique.

Le discours colonial fait de clichés et de stéréotypes, marqué par les jeux historiques et mémoriels, structure les contrées de l’imaginaire façonnées de telle sorte à ce qu’elles perpétuent la domination. La littérature et les arts reproduisent cette propension à exprimer cette hypertrophie du moi, propre aux « vainqueurs » et aux « puissants » qui jugent le monde à partir d’un centre, leur centre. Pour comprendre cette réalité liée aux relations entre l’Europe et les pays anciennement colonisés, il serait bon de donner à lire un certain nombre de moments historiques pouvant expliquer la question de l’altérité et de la domination.

Ainsi, le dix-neuvième siècle constituait une période essentielle dans la mise en œuvre du discours « occidental » dans les pays d’Afrique et du Moyen et du Proche Orient. La question du lieu de la prise de parole est essentielle, permettant de définir le monde et d’orienter le discours. Le regard porté sur tel ou tel fait, telle ou telle réalité, est souvent déterminé par le lieu à partir duquel émerge le discours et les différents locuteurs. Dans le contexte actuel, il est évident que, pour reprendre Jacques Derrida, de parler de « mondialatinisation », mais aussi de paradoxes européens qui permettraient à leurs anciens colonisés de s’approprier leurs savoirs : « Le paradoxe, c’est en effet que l’on se libère de l’ethnocentrisme, et éventuellement de l’européocentrisme, au nom de la philosophie et de sa filiation européenne. Il y a là une contradiction vivante, celle de l’Europe même, hier et demain : non seulement elle se donne des armes contre elle-même et contre sa propre limitation, mais elle donne des armes politiques à tous les peuples et à toutes les cultures que le colonialisme européen a lui-même asservis. Cela ressemble, une fois encore, à un processus auto-immunitaire ».

Toute dualité est l’expression d’un échange particulier caractérisé par une propension à la domination. Le langage est lui aussi le terrain privilégié d’un rapport de forces, mobilisant de nombreuses entités sociales, politiques, psychologiques, anthropologiques et sociologiques. Les espaces public (Habermas) et médiatique participent de cette configuration et contribuent à la construction d’un modèle de domination qui se manifeste dans les rapports entre les individus et dans les relations internationales. Ainsi, les machines médiatiques court-circuitent le débat public, orientant le discours des différents locuteurs, évacuant toute possibilité de la mise en œuvre d’une « opinion publique » neutre, autonome et tentant d’intérioriser un sentiment de domination dans le regard des colonisés, continuant toujours à reproduire les mêmes contingentements méthodologiques et épistémologiques, évitant toute possible remise en question. Les structures inconscientes constituent les lieux prédisposés d’emmagasinement de la parole des uns et des autres, des espaces latents, chacun porte les stigmates d’une construction mémorielle marquée par des siècles de tensions et de rencontres.

Ainsi, cet esclave reproduisant le discours colonial porte un regard péjorant, le même que le colonisateur porte sur lui, sur ses compatriotes considérés comme des « inadaptés », se donnant comme mesure les normes établies par l’ancien colonisateur dont les populations restent aussi fortement marquées par le discours colonial. Les catégorisations, les stéréotypes, les clichés, les présupposés structurent leur inconscient. Ainsi, quand Maradona avait inscrit son but contre l’Angleterre de la main, un journaliste européen avait fustigé l’arbitre parce qu’il était Tunisien ("Honnêtement, Jean-Michel, ne croyez-vous pas qu'il y a autre chose qu'un arbitre tunisien pour arbitrer un match de cette importance ?»,). Certains professeurs de médecine auraient accusé le Pr Raoult de l’IHU de Marseille de manipuler les médecins africains, comme si l’Africain ne pouvait pas penser de lui-même. Certains reprochent à Maradona ses amitiés avec Chavez, Castro et Marquez qu'ils jugent "controversés". On revient ainsi aux sources de la justification du colonialisme, d’ailleurs extrêmement amplifiée par de nombreux écrivains et artistes.

L’inconscient colonial travaille sournoisement les différents discours. Toute parole produite par le colonisateur ne passe pas inaperçue, soit on la fustige, s’il n’accorde pas de bon point à l’ancien colonisé, soit on l’expose comme une sorte de médaille, un espace de prestige, s’il apporte une caution favorable. Ceux qui l’attaquent ou l’encensent ont inconsciemment besoin de sa caution. Dans l’inconscient collectif, Jean est le lieu de la civilisation alors que Ahmed est encore un non civilisé. Souvent, les entreprises présentent l’invitation d’un Européen ou un Américain, quel que soit son niveau, comme une opération de prestige et une caution de sérieux, de scientificité. C’est « un bureau d’études étranger », c’est une « troupe française » (même si le niveau est très bas, c’est un professeur européen, etc. Les dirigeants ont, eux aussi, intériorisé, malgré eux, cette attitude.   

L’université telle qu’elle fonctionne est davantage prisonnière de ce type d’attitudes, elle est condamnée à n’être qu’un simple espace de reproduction du discours qui consolide la posture de l’éternel colonisé.

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