Anciennes colonies: Sociétés sous pression, éveil patriotique et appels au changement

Ces dernières décennies, à la faveur de la poussée de la scolarisation et de l'émergence des réseaux sociaux et des "nouvelles" techniques d'information et de communication, se profile un large mouvement de redécolonisation dans les pays anciennement colonisés. Une lecture

Jamais peut-être, les pays anciennement colonisés n’ont connu des situations aussi explosives. Les pays colonisés sont encore et toujours piégés par leurs "indépendances" souvent squattées, reproduisant les mêmes pratiques coloniales, des régimes cooptatifs, usant de répression, se maintenant, par tous les moyens, au pouvoir, notamment la trituration continue des constitutions. C'est vrai que désormais, les populations, plus instruites, soutenues par les réseaux sociaux, contestent les pouvoirs tout en proposant la mise en œuvre d’une véritable légitimité et une légitime entreprise démocratique.

Dans de nombreux pays africains et arabes, après des tentatives de « démocratisation » trop limitées faites de nouvelles élections, avec une trituration continue des « nouvelles » constitutions » et l’inscription de mandats supplémentaires, c’est le retour à la case départ. Les derniers « changements » opérés en Afrique sous la pression des transformations internationales, des organisations financières internationales (FMI et Banque Mondiale) et de pays occidentaux, enclins aujourd’hui à exiger un certain « vernis » démocratique, les choses sérieuses, trop têtues, ne semblent pas évoluer dans le bon sens.

Jusqu’à présent, les anciennes puissances coloniales font et défont les politiques africaines. Combien de coups d’Etat avaient été fomentés à partir de Paris, de Bruxelles et de Londres ? Les pays anciennement colonisés, quelle que soit l’identité de leur colonisateur, vont mal, très mal. Le colonialisme n’est pas une affaire de géographie, c’est un mal intégral. Ce n’est pas du tout « le jour » qui devrait quelque chose à la « nuit ». Il ne doit rien à la nuit, elle est tragique.

Aujourd’hui, les révélations se font trop insistantes. On sait, par exemple, que c’est le gouvernement belge qui a été à l’origine de l’assassinat de Patrice Lumumba, ancien premier ministre du Congo, remplacé par Mobutu, devenu, par la suite, non fréquentable pour les chancelleries occidentales, décidant enfin de mettre un terme à son règne. Les tensions interethniques sont souvent encouragées dans des périodes de crise et de conflits par les capitales européennes qui défendent tout simplement leurs intérêts au détriment d’une Afrique qui n’est jamais partie, contrairement à ce titre d’un ouvrage de René Dumont, « l’Afrique Noire est mal partie », écrit vers le début des années soixante.

LES TRACES DE L’HISTOIRE

Une légère virée dans l’Histoire récente de ces régions, l’Afrique et les pays arabes, renseignerait sur les échecs des derniers changements « démocratiques » dictés par un mythique désir d’imiter partiellement le modèle occidental. Un profond mécontentement traverse les élites africaines qui, souvent, ont subi les pires brimades de dictateurs installés à la tête de ces pays à la suite des « indépendances » octroyées après la mascarade du référendum de 1958 mise en scène par Charles De Gaulle qui voulait arrimer éternellement l’Afrique à la France.

Seule la Guinée de Sékou Touré avait refusé ce statut d’assisté permanent. Les territoires d’outre-mer (T.O.M), issus de la Constitution de 1946 étaient pourvus d’assemblées territoriales marquées par l’existence d’un double collège où, paradoxalement, les Africains étaient minoritaires. C’est d’ailleurs dans ce vivier qu’allaient être recrutés les nouveaux dirigeants africains qui vont sévir dans leurs pays en emprisonnant et en liquidant les opposants, en instituant le système du parti unique et en verrouillant toute possibilité d’expression, avec le soutien des puissances coloniales. Ainsi, allaient se mettre en œuvre deux groupes de pays, l’un emprunta un jargon « socialiste » et l’autre un vocabulaire « libéral » tout en bâillonnant toute expression libre.

Aucune ouverture démocratique n’était permise. Ce qui ne dérangeait nullement les anciennes puissances coloniales, sourdes aux nombreux appels de certains intellectuels africains peu enclins à collaborer avec des dictateurs qui n’arrêtaient pas de stigmatiser les pouvoirs en place trop corrompus et incompétents. Mais les affaires sont les affaires.

Ni Senghor, Ahidjo, Bourguiba, Hussein, Boumediene, Hassan II, Assad ou Houphouët-Boigny ne pouvaient tolérer une quelconque contestation. L’exil devenait l’espace privilégié de certaines élites qui se mettaient, à partir de l’étranger, à vilipender les dirigeants et le néo-colonialisme et à dénoncer le parti unique et la corruption. Ainsi, de nombreux écrivains comme Sembene Ousmane, Mongo Béti, Mounif, Moudaffar Ennouab, Sony Labou Tansi, Ahmadou Kourouma, Maxime N’débéka et bien d’autres se retrouvèrent installés à l’étranger.

Déjà dès les indépendances de 1960 et, bien avant, pour certains pays arabes, les dés étaient jetés. Les anciennes puissances coloniales ne pouvaient accepter l’instauration de régimes démocratiques risquant de constituer de sérieux dangers pour leurs intérêts. Que ce soit dans les pays anglophones ou francophones, la réalité était presque la même. Au Nigéria, au Ghana ou au Kenya ou dans les pays « francophones », les choses étaient relativement similaires. Certes, quelques dirigeants comme Nkrumah, Kenyatta, Lumumba ou Modibo Keita, développaient un projet national ou une perspective africaine, mais ils furent vite chassés du pouvoir. Les expériences démocratiques n’ont, jusqu’à présent, pas permis l’émergence d’un sentiment national qui mettrait fin aux solidarités claniques et aux très forts liens ethniques. La communauté ethnique qui tient encore le haut du pavé commence à s’éroder sous le poids de l’école.  Certains pouvoirs utilisent la dimension ethnique jusqu’à provoquer, par moments, des guerres civiles et des crimes inter-ethniques de masse.

Ces dernières années, les anciennes puissances coloniales ont senti la nécessité d’imposer un certain vernis démocratique à des dictatures qui commençaient à être trop impopulaires. C’est ainsi que fut décidée la mise à la retraite de Mobutu, devenu trop gênant. La revendication démocratique se faisait trop pressante dans un continent où plus d’une vingtaine de régimes sont issus de coups d’Etats militaires. Le texte du sommet réuni à Alger, il y a quelques années, où il était question de ne plus tolérer les coups d’Etat ne semble pas opératoire dans des territoires où l’armée est maîtresse du terrain. Aujourd’hui, la fiction démocratique devient une véritable panacée qui, parfois, emporte sur sa lancée quelques dirigeants peu présentables.

Ce sont les problèmes économiques et sociaux et les conditions du FMI et de la Banque Mondiale qui ont poussé de nombreux pays africains, trop pauvres à emprunter les sentiers de la gestion « démocratique », mais souvent les expériences tentées jusqu’à présent, ont lamentablement échoué. Les exemples de Côte d’Ivoire, du Niger, du Mali et du Nigéria par exemple sont frappants. Ces pays lourdement endettés ont engagé de très importantes opérations de privatisation. C’est ainsi que la Côte d’Ivoire qui a une dette extérieure de plus de 24 milliards de dollars a privatisé plus de 90% de ses entreprises publiques. Ce territoire se trouve aujourd’hui piégé par la chute des cours du café et du cacao, les deux richesses de ce pays détenues en grande partie par la famille Houphouët-Boigny. La Côte d’Ivoire qui produit 40% de la production mondiale est le premier fournisseur de cacao. France Télécom détient 51% du marché des télécommunications dans ce pays. Les autres pays d’Afrique ne sont pas aussi riches que la Côte d’Ivoire.

LES APPELS A LA REDECOLONISATION

L’Afrique ne semble pas encore libre, ses intellectuels, ses opposants sont systématiquement arrêtés, empêchés de se présenter aux élections ou à exprimer leurs opinions. Les pays arabes continuent encore à connaître l’indicible. Il y a parfois une illusion de liberté permettant aux uns de parler sans poser les vrais problèmes. Les hommes politiques sont mis aux arrêts dès qu’ils dépassent ce que le puissant du jour considère comme une ligne rouge. Les journaux sont sérieusement encadrés, sinon le couperet de la publicité est là, les gouvernements ferment tout simplement le robinet, ce qui est une censure douce qui calme les adeptes du professionnalisme. Et aussi la censure directe.

Dans ce contexte fait de non-respect des jeux démocratiques, apparaissent des mouvements populaires, comme au Mali par exemple, des voix intellectuelles, essentiellement installées à l’étranger, qui voudraient de vrais changements, l’émergence d’Etats de droit. De l’intérieur, les voix sont souvent empêchées ou éliminées. Souvent, les régimes en place font carrément les sourds. Ainsi, les constitutions sont souvent violées par ceux-là mêmes qui les avaient adoptés.

En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara ne veut plus quitter le pouvoir, il est à son troisième mandat, alors que la constitution n’en agrée que deux, la contestation monte, des morts, il disqualifie les vrais concurrents, Guillaume Soro et Laurent Gbagbo en leur traficotant des prétextes-bidons. En Guinée, Alpha Condé rédige une autre constitution qui lui permet de se présenter pour la troisième fois, assemblée factice, clientèle, encore des morts. D’autres sont toujours à la tête de leurs pays, séniles, vieux, Paul Biya depuis 1982 au Cameroun, il a divisé le pays, provoqué de graves schismes, Teodoro OBiang, corrompu jusqu’à la moelle y est depuis plus de quarante ans, Idriss Déby s’est emparé du pouvoir en 1990. Tous sortent la litanie habituelle du « devoir patriotique », alors qu’ils gouvernent leurs pays en usant de corruption et de soumission aux anciennes puissances coloniales.

Au Sénégal, on a fabriqué une affaire de « viol » impliquant l’opposant fondamental au régime, ce qui a provoqué de grandes manifestations, encore des morts, cinq, selon le décompte officiel. Au Maroc, de nombreux opposants sont emprisonnés, torturés, on invente ici aussi des « affaires de viol ». En Egypte, la répression cible les opposants, on ferme les sites électroniques, les blogs, on emprisonne sans arrêt avec une facilité déconcertante, la légalité se substitue à une légitimité absente. Au Togo, Faure Gnassingbé dont la famille règne sur le Togo depuis plus d’un demi-siècle, réprimant son opposition. Au Congo, en Guinée, au Niger, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Gabon,

L’historien Burkinabé, Joseph Ki Zerbo considérait dans un ouvrage-entretiens, A quand l’Afrique, que les régimes en place ne pouvaient sauver l’Afrique parce qu’ils sont éloignés de leurs populations : « si nous sommes couchés, nous sommes morts ». Finalement, même le président des Etats-Unis, Barack Obama est allé dans ce sens dans son discours au Ghana en juillet 2009 quand il déclarait que l’Afrique n’avait pas besoin d’hommes forts, mais d’institutions fortes ». Il mettait ainsi en garde les dirigeants africains contre cette propension à rester indéfiniment accrochés au poste de président, alors qu’ils sont souvent illégitimes, usant de tous les moyens pour se maintenir ou prendre le pouvoir, coups d’Etat, corruption, traficotage des élections et changement autoritaire des constitutions, chaque nouveau président tisse sa propre constitution qu’il ne respecte d’ailleurs pas.

Dans des pays comme l’Irak, la Syrie, la Libye, les régimes en place usaient de répression et excluaient toute possibilité de gestion démocratique, ignorant complètement l’importance de l’opposant collectif représenté par la société, allait permettre ainsi à des puissances étrangères, n’attendant que cela, pour profiter de l’aubaine de détruire ces pays. A l’origine de ces situations, les régimes en place qui réprimaient leurs opposants, les emprisonnant ou les liquidant. A la longue, les populations n’en pouvaient plus. Les ingrédients d’une révolte étaient présents, donnant ainsi l’occasion aux puissances étrangères d’intervenir en « sauveurs », alors que leurs objectifs étaient autres.

C’est vrai que parfois, dans les anciennes colonies françaises ou britanniques, les choses sont plus ou moins différentes. Dans des pays anglophones, il existerait quelques contre-pouvoirs, notamment au niveau de l’appareil judiciaire. Le Ghana, le Nigeria, malgré la délicatesse des réalités politiques réussissent tant bien que mal à mettre en œuvre une certaine alternance.

Ainsi, tous les pays africains et arabes souffrent d’illégitimité, les dirigeants refusant l’alternance. Obama avait bien ciblé ces questions dans son discours, mais les choses n’ont pas changé : « les gouvernements qui respectent la volonté de leur peuple, qui gouvernent par le consentement et non par la coercition, sont plus prospères, plus stables et plus florissants que ceux qui ne le font pas. Il ne s’agit pas seulement d’organiser les élections - il faut voir ce qui se passe entre les scrutins. La répression revêt de nombreuses formes et trop de pays, même ceux qui tiennent les élections sont en proie à des problèmes qui condamnent leur peuple à la pauvreté. Aucun pays ne peut créer des richesses si ses dirigeants exploitent l’économie pour s’enrichir personnellement (…) Personne ne veut vivre dans une société où la règle de droit cède la place à la loi du plus fort et à la corruption. Ce n’est pas la démocratie, c’est de la tyrannie, même si de temps en temps on y sème une élection ça et là, il est temps que ce style de gouvernement disparaisse… L’histoire est du côté de ces courageux Africains, et non dans le camp de ceux qui se servent des coups d’Etat ou qui modifient les constitutions pour rester au pouvoir. L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais de fortes institutions ». L’analyse parait juste, même si les puissances occidentales n’ont jamais soutenu de vrais changements.

Depuis les indépendances, les pays restent encore prisonniers des puissances coloniales qui, souvent, dans la plupart des cas, ont tout simplement suggéré les noms de ceux qui allaient leur succéder. Certes, les rapports des uns et des autres avec les colonisateurs, les conditions de colonisation et la nature des différents mouvements de libération étaient différentes. La colonisation française, britannique, portugaise, allemande ou hollandaise n’ont pas mis en œuvre les mêmes structures et la même organisation.

REPRODUCTION DES FORMES COLONIALES ET ETATS PRIVATISES

Ainsi, juste après les années 1960, tous ces territoires théoriquement libres, mais trop attachés aux anciennes forces occupantes, allaient reproduire les formes de représentation coloniales, les pratiques et le discours. L’idée de citoyenneté et de possibilité de changement sont exclues. Certes, quelques expériences ont été tentées ici et là, grâce notamment à Nkrumah, Lumumba, Sankara et quelques autres, mais vite avortées, après les interventions des puissances coloniales qui ne pouvaient tolérer l’émergence d’Etats démocratiques et de directions librement élues. Ainsi, se sont imposés des dirigeants non élus, allant dans le sens de la cooptation et du clientélisme, concentrant tous les pouvoirs, utilisant la corruption comme outil de pouvoir, refusant toute possibilité d’alternance et employant tous les moyens de répression, arrestations, assassinats, pour faire taire leurs opposants. De nombreux intellectuels se retrouvent loin du pays, vivant un exil tragique.

Dans les pays à système néo-patrimonial, l’Etat est surtout saisi dans sa fonction répressive, autoritaire. Les structures culturelles et politiques seront dominées par un discours unilatéral, univoque, excluant toute entreprise polyphonique, favorisant les fonctions de surveillance, de contrôle, de censure et de sanction et évacuant tout feedback possible entre la société et les élites.

L’Etat, paradoxalement démuni de ses prérogatives essentielles et de certaines de ses règles de fonctionnement, va graduellement abandonner de nombreuses fonctions à un discours oral, manichéen, autoritaire, mais peu clair. Ce qui provoque de multiples malentendus et permet une sorte de confusion trop pernicieuse entre Etat et pouvoir d’Etat. Cet amalgame réduit l’Etat à une simple fonction de police répressive comme si les appareils idéologiques le constituant étaient tout simplement exclus de sa composante.

Le pouvoir exécutif considéré comme le lieu unique de gouvernement, neutralisant dangereusement les autres pouvoirs, se confond tragiquement avec l’Etat privé de sa force majeure d’organisation de la société. La réalité du pouvoir dépasse les instances de l’Etat, favorisant les relations complexes de pouvoir. Tout s’articule autour du Président qui décide de la nomination de la composante du « conseil constitutionnel » qui opère comme une instance d’allégeance, trop peu autonome.

L’Etat a toujours été perçu comme une fabulation et une fiction, avec ses croyances et ses mythes, dont l’objectif essentiel est d’user de la coercition pour soumettre l’individu au droit, mais dans le cas des pays anciennement colonisés, le droit ne constitue nullement un élément primordial, privilégiant les relations personnelles et les logiques de domination ponctuées par la puissance des gouvernants obtenue en dehors des urnes. Le droit n’est valable que pour arbitrer les petits conflits des gens du « peuple » entre eux ou pour abattre un adversaire politique.

Le « pouvoir » politique est diffus, constitué de plusieurs cercles qui, tantôt entrent en conflit, tantôt observent une certaine stabilité. Ce système d’auto-concentration et de centralisation de toutes les instances de gouvernement régit les relations de pouvoir. Le chef concentre tous les pouvoirs, contrôle tous les rouages, surveille, punit, décide. Cette sacralité du président est également puisée dans les arcanes de la gestion « traditionnelle ». Les différentes constitutions donnent au président des prérogatives de monarque absolu. La question du pouvoir d’Etat est extrêmement complexe et ne se limite pas uniquement à la haute hiérarchie militaire et politique qui dominerait la société. 

DEFICIT DEMOCRATIQUE ET ASSEMBLEES ILLUSOIRES

Le parlement devient le lieu où se cristallisent les conflits et les places communautaires dans un continent où le sentiment national est encore prisonnier des liens ethniques. La projection sur un espace parcellisé, rural d’un modèle européen désormais unique espace de légitimation des pouvoirs en place n’a pas mis fin à cette mentalité putschiste et absolutiste caractérisant le pouvoir en Afrique. Quand Bédié prit le pouvoir après le décès de Houphouët Boigny en 1993, il avait tout simplement confectionné des lois sur mesure pour barrer la route à des adversaires sérieux comme Ouattara ou en emprisonnant des leaders d’opposition qui comptaient comme Laurent Gbagbo.

Dans tout ce continent, se pose le problème de la constitution de partis sérieux, chose impossible dans des pays où le sentiment groupal exclut les données sociales et convoque l’appartenance familiale ou clanique, marquée par une mentalité rurale des plus rétrogrades. C’est pour cette raison que trop souvent, les partis sont dépourvus de programmes politiques et idéologiques cohérents et clairs. Les conflits communautaires désagrègent l’appareil d’Etat et rendent toute gestion démocratique sérieuse peu probable. Le président fonctionne tout simplement comme un chef de clan. C’est ce qui renforce et aggrave le sentiment xénophobe des populations africaines frappées par la famine, l’analphabétisme, les guerres civiles, les épidémies et la misère.

LATENCE ET MOBILISATIONS POPULAIRES

Ces dernières années un peu partout, des mouvements multiethniques, professionnels, sociaux, commencent à s’imposer, des universitaires, des artistes et des intellectuels se battent sur le terrain, produisant manifestes et programmes, l’un de leurs objectifs est de mettre en œuvre de véritables Etats de droit et de se libérer des anciens colonisateurs. La tâche n’est nullement simple.

Grâce aux progrès de la scolarisation et l’émergence des réseaux sociaux et des « nouvelles » techniques de l’information et de la communication qui ont permis aux populations de mieux saisir les enjeux et de s’ouvrir au monde extérieur, la nécessité d’une transformation radicale des pratiques politiques devient un élément central du discours des différentes manifestations populaires qui secouent les capitales arabes et africaines. Des bloggeurs, des journalistes, des universitaires tentent de donner la possibilité de parler à ceux qui ne pouvaient pas s’exprimer dans les circuits officiels. Cette prise de parole a permis aux populations de réussir de mettre pacifiquement à la porte les anciens présidents Blaise Campaoré et Abdoulaye Wade.

Ces derniers temps, des intellectuels, des militants et des jeunes réagissent, comme, cette initiative de ces trois écrivains, le Guinéen Tierno Monenembo, l’Ivoirienne Véronique Tadjo et le Camerounais Eugène Ebodié qui ont publié un texte signé par de nombreux intellectuels, journalistes et artistes dans lequel ils appellent à la mise en place d’institutions et de pratiques démocratiques, insistant sur la nécessaire alternance politique et l’émergence d’une presse libre et d’une autre conception du pouvoir. Des mouvements populaires sont pris en charge par les « opposants collectifs », revendiquant la mise en œuvre d’Etats de droit et de pratiques démocratiques, en rupture avec un mode de gouvernement fait de corruption et de répression.

VERS UN PROCESSUS DE REDECOLONISATION

C’est un processus de redécolonisation qui se dessine dans des pays où les populations voudraient mettre un terme aux « indépendances » illusoires pour se muer en véritables acteurs de leur propre destin. Les blocs gouvernants sont marqués par les jeux de rente, les affaires et la corruption. L’argent sale est devenu un espace essentiel du fonctionnement de ces Etats. La fraude qui n’a jamais disparu depuis la colonisation est tout à fait naturelle dans un système cherchant par tous les moyens à se maintenir. Mais ce qui est nouveau et régénérateur, c’est l’émergence d’embryons de résistance pouvant mettre à mal pacifiquement des systèmes en déliquescence ayant, par des pratiques répressives et archaïques, contribué à l’aggravation du processus d’érosion de l’Etat.

Les pays arabes suivent le même parcours ambigu, ambivalent marqué par un système ni républicain ni monarchique.  C’est essentiellement pour cela que les choses vont mal dans tous les pays arabes dirigés depuis longtemps d’une main de fer par des pouvoirs sans légitimité, s’accordant tous les droits et suspectant tous les « peuples » depuis les indépendances, faisant et défaisant tous les appareils, privatisant l’Etat et matraquant une société apeurée, vivant l’innommable. Les nouveaux pouvoirs issus de ce qu’on a paresseusement appelé des « révolutions », reproduisent les mêmes pratiques tout en cherchant, souvent en vain, à produire un autre discours marqué par une logique néolibérale protégeant les puissances de l’argent et de la finance.

On ne peut comprendre cette situation qu’en convoquant l’Histoire. Le passage de la période coloniale à l’ère postcoloniale s’est fait sans une réelle interrogation des territoires et des structures étatiques et institutionnels de la colonisation, reproduisant ses discours et ses pratiques. D’ailleurs, une lecture attentive des textes et des déclarations politiques donnerait à constater de nombreuses similitudes entre les discours et les pratiques de la période coloniale et ceux d’après les indépendances.

Le discours colonial est marqué par la profusion de champs lexicaux de la répression et de la violence, souvent teinté de paternalisme et de mépris à l’égard d’une foule réduite à l’état primaire. Ce qui est paradoxal, c’est la reproduction du modèle colonial où l’élément militaire et l’espace policier occupent une place prépondérante. Ce qui se fait aujourd’hui au Yémen, en Syrie où s’opposent deux totalitarismes, l’un au pouvoir, l’autre dans l’opposition, à Bahreïn et en Lybie du temps de Kaddafi ou d’après correspondent aux exactions coloniales.

Paradoxalement, les fausses révolutions mises au gout d’un mortel « printemps », enfantant morts et cataclysmes et provoquant de graves régressions deviennent un véritable repoussoir, favorisant un discours et des pratiques néolibérales condamnant le « peuple », chair à canon malléable à merci, à se faire continuellement cocufier, mais ce qui est nouveau, collatéral, c’est désormais ce désir de désacraliser les « pouvoirs » en place, « rois » et « présidents ». Cela devrait inciter à regarder les choses autrement en entamant un processus de décolonisation et de « déprivatisation » de l’Etat et de la société.

Les dirigeants sont-ils condamnés à triturer indéfiniment des textes constitutionnels d’ailleurs jamais réellement appliqués. C’est pour cela que tous les débats sur tel ou tel texte législatif ou constitutionnel risquerait d’être vain. Il serait temps, avant que ce ne soit trop tard, d’arrêter de considérer le « peuple » comme une foule peu apte à toute pratique démocratique ou de réflexion et de reproduire ainsi le même regard du colonisateur sur le colonisé le considérant bon à civiliser, à se faire confectionner des présidents, des lois sans sa participation.

Il faudrait aussi éviter dorénavant cette pratique qui fait de ces pays les otages de sectes dont les membres considèrent que, sans eux, leurs territoires iraient à la dérive. Il faudrait rendre l’Etat à la société tout en arrêtant de choisir, à la place du « peuple » des hommes pour gouverner le pays. Est-ce possible aujourd’hui que les politiques et les affairistes font jonction défendant souvent des intérêts antagoniques avec le bien public ? Toutes les affaires de corruption sont l’expression de cette opacité et de cette privatisation de l’Etat.

Les assemblées « élues », fonctionnant  comme des appareils à applaudir et à « soutenir »  donnent à voir, la présence de pouvoirs uniques, excluant toute voix citoyenne, muant le « peuple » en un ensemble de sujets amorphes, en rupture avec les « appareils » de gouvernement considérés comme étranges et étrangers mais dans le contexte actuel, la « foule » pourrait, si on croit Wilhelm Reich (La psychologie de masse du fascisme, Payot, 1999), se muer en force déstabilisatrice, réveillant une violence latente qui, en l’absence d’un contre-pouvoir organisé, pourrait provoquer des situations imprévisibles annihilant toutes les structures de contrôle.

Chaque pouvoir en place a, certes, ses particularités. Plus de cinquante ans après les indépendances, se dessine un processus de redécolonisation qui semble atteindre tous les pays anciennement colonisés, alors que dans un autre contexte, cela a permis, la mise en œuvre de nouvelles attitudes et l’installation de pouvoirs plus proches de leurs peuples en Amérique Latine, après le passage par des dictatures sanguinaires.

Les gens du peuple entretiennent une relation d’étrangeté avec leurs Etats assimilés à des espaces étranges et étrangers. Ce mouvement est perceptible un peu partout, dans la relation qu’entretiennent les populations avec les pouvoirs publics interpellés par des pronoms impersonnels (eux,ils). Nous retrouvons paradoxalement le même regard porté par les colonisés sur le corps du colonisateur, jamais nommé.

Le processus de redécolonisation est une nécessité historique, le taux des populations scolarisées est relativement élevé, permettant aux uns et aux autres d’acquérir un savoir les aidant à lire les réalités politiques et culturelles et à revendiquer une place réelle dans leur société. La scolarisation et l’instruction, à côté de la libre information sur la Toile Internet sont des facteurs essentiels dans l’émergence de ce mouvement que ne semblent pas comprendre les dirigeants et les polices, pris de vitesse par l’ampleur du mouvement et la qualité des revendications. Les choses ne seront jamais comme avant.

1-Processus de redécolonisation et mouvement social : C’est la rencontre tragique avec la colonisation qui a paradoxalement fait découvrir l’Etat au sens « moderne » du terme. Le colonisé a fragmentairement intériorisé les nouvelles formes de représentation symbolique, mais sans souvent se délester de ses représentations « traditionnelles », ni interroger ces structures coloniales trop suspectes et chargées de significations tragiques. Ce qui provoque un sérieux problème et un véritable choc au niveau du fonctionnement des structures étatiques après l’indépendance, parce que, l’Etat « syncrétique » paradoxal (lieu où cohabitent deux attitudes dissemblables et peu compatibles, l’une ancrée dans la culture « autochtone », l’autre marquée par le regard occidental) caractérisait le fonctionnement de cette société, lieu et enjeu de comportements et de pratiques ambivalents.

Les coups d’Etat se succèdent. L’Afrique est devenue le lieu idéal de coups d’Etat permanents. Les indépendances acquises, les nouveaux dirigeants n’ont fait finalement que remplacer ceux qui détenaient les postes administratifs et de pouvoir de l’appareil colonial sans chercher à redéfinir les contours de cette réalité qui allait engendrer d’innombrables et tragiques malentendus. C’est pour cette raison que l’Etat « moderne » n’est en fin de compte qu’une création charriant, entre autres phénomènes, les stigmates du discours colonial.

2-La présence trop formelle de l’Etat : L’Etat est un mythe, souvent confondu avec le chef ou le gouvernement. Ce qui correspond aux jeux d’un régime autocratique. Tout ce qui se passe aujourd’hui n’est que l’expression de cette réalité confondant Etat et Président affublé de tous les pouvoirs.

L’Etat privatisé, c’est-à-dire doté d’un pouvoir ne tirant pas son autorité de fondements juridiques mais se confondant avec les qualités et les traits particuliers du chef, investit le paysage et engendre une forte et préjudiciable distance avec les populations méfiantes et percevant l’autorité comme un espace trop peu crédible.

Ainsi, les constitutions, même s’il existe des conseils constitutionnels chargés théoriquement de veiller à leur application, ne pourraient pas, compte tenu des relations trop marquées par l’oralité et les démarches personnelles, être opératoires ni pertinentes. D’ailleurs, le choix du président de cette structure et de ses membres a toujours obéi à une logique clientéliste. Ce qui rend les relations institutionnelles peu claires et trop ambiguës. Les prérogatives confuses des uns et des autres où plusieurs cercles se chevauchent et s’entrechoquent ne permettent pas une sérieuse administration de la chose publique. La profonde césure entre les détenteurs du pouvoir politique et la société avec ses élites parallèles, non reconnues ou marginalisées, est réelle d’autant plus que les partis politiques, organisés à leur tour comme de véritables tribus, ne semblent pas représentatifs de la scène sociale, fonctionnant toujours comme des entités syncrétiques donnant à voir un Etat trop mouvant et complexe dépouillé de légitimité, donc voué à être l’instrument d’une fragile légalité.

Nées pour donner l’illusion d’une responsabilité collective et fonctionnant pratiquement comme des espaces d’illustration du pouvoir en place, les « assemblées élues » ne sont pas encore intériorisées dans l’imaginaire populaire qui limite la responsabilité au président ou au représentant de l’exécutif, le préfet, neutralisant toute possibilité démocratique.

Même les responsables des différents exécutifs n’accordent aucune importance aux députés, sénateurs ou autres, les considérant comme des espaces d’illustration, trop peu importants. Les urnes fonctionnent comme illusion du réel et espace de dénégation des marques de souveraineté du « peuple » ainsi brimé de sa citoyenneté, engendrant une profonde césure.

Même le « premier ministre » n’est souvent pas réellement le premier. Ils sont vus comme des représentants d’entités symboliques peu réelles. D’ailleurs, le fonctionnement des différents gouvernements confirme justement cette impression donnant à voir la structure gouvernementale comme une entité abstraite au même titre que l’Etat transformé en un lieu mythique à tel point que ce sont les espaces informels qui prennent sérieusement le dessus sur les structures formelles ou légales.

3-La prééminence du président et de l’armée : Jamais, depuis les indépendances, ces pays n’ont connu un président élu dans les règles. Ce qui pose sérieusement problème. Le président qui se comporte en monarque n’a de compte à rendre à personne : l’Etat, c’est lui, pour paraphraser Louis XIV. Nous avons affaires à des monarchies autoritaristes

Le président ou le roi se trouve à la fois espace d’allégeance « traditionnelle » et lieu de pratiques « modernes ». Le président est l’homme autour duquel s’articule toute la réalité du pouvoir. Le président, lui-même, découvrant des groupes de pression constitués de militaires et de civils influents dans et en dehors de la sphère apparente du pouvoir, crée lui-même son propre « réseau » constitué de la famille et des proches. L’ancien secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros Ghali expliquait que les choses changeraient si les gens au pouvoir s’abstenaient de placer leurs frères, leurs cousins et leurs proches à tous les hauts postes de responsabilité. C’est cette république des cousins et des nouveaux alliés qui désarticule l’Etat dans tous les pays arabes et africains.

Le pouvoir dans les régimes présidentiels autocratiques s’exerce dans l’anonymat marqué par l’empreinte de l’entourage du président que ne connaissent que les hommes du gouvernement et les proches du sérail. Ces hommes n’ont aucune légitimité, mais ce sont souvent eux qui détiennent les véritables leviers de la décision à tel point qu’on se pose parfois des questions sur la place et les fonctions du gouvernement. Ils détiennent le pouvoir du seul lien avec le Président ou le Roi qui n’arrête pas de s’emparer des dossiers du gouvernement pour les soumettre à ses équipes. Le président est le centre du pouvoir. Le cousin, le frère ou le fils sont les lieux centraux de la « république monarchique ». Cette pratique n’est pas nouvelle, elle traverse toute la société depuis les indépendances. Les nominations à des postes de responsabilité obéissent toujours à des considérations claniques, familiales et clientélistes. Le président ou le roi serait, dans l’optique de l’Etat matrimonial, l’incarnation de la nation. Dans le sens des propositions de Jean-François Médard (Etats d’Afrique : formations, mécanismes, crises, sous la direction de J.F. Médard, Paris, Karthala, 1992) qui met en avant une sorte de compatibilité entre les structures étatiques dites modernes et la culture d’accueil. Reprenant le schéma de Shmuel Eisenstadt et partant des instances et des catégories de domination de Max Weber (Max Weber, La domination, Paris, La Découverte,2013), il considère que les Etats africains se caractérisent par un certain dualisme et par l’hyperpuissance du chef qui recourt souvent aux procédés du clientélisme et de l’allégeance.

5- Les jeux médiatiques, la pensée unique et l’exclusion de la société : Jamais, ces pays n’ont connu une véritable liberté de presse et d’expression. Parce que parler ne veut rien dire. Quand le dire n’est pas pris en considération, il côtoie le vide. La télévision, la radio et les organes de la presse écrite sont autant de lieux d’articulation d’un discours univoque, prenant en charge une parole du gouvernement se conjuguant au futur antérieur.

Aujourd’hui, avec la parabole, Internet et les nouvelles technologies de l’information, l’ancien colonisé regarde le monde en direct, tout en ayant la possibilité de présenter sa véritable image. Ainsi, « l’infra-citoyen » se donne la possibilité d’une certaine autonomie, produisant son propre discours désacralisant la parole des différents pouvoirs. Se soigner à l’étranger pour un responsable, c’est tout simplement un grave constat d’échec. Les dirigeants et leurs familles se soignent à l’étranger, révélant l’échec de leurs politiques.

Le jeu de la latence permet le réveil d’attitudes, de réminiscences et d’agressions enfouies qui se libèrent vite, au contact de la foule ou d’une ultime injustice. A la poste, les cafés, dans les bus et ailleurs, les jeunes et les moins jeunes expriment leur mécontentement, leur désillusion et révèlent la longue distance les séparant des pouvoirs en place qui devraient entamer une pacifique transition vers le changement.

6-La légitimité, la répression et les jeux sinueux de la corruption : La privatisation de l’Etat est l’espace privilégié d’une absence tragique de légitimité. La corruption est devenue monnaie courante. La légalité supplée la légitimité. Les choses ne semblent pas si simples, même si pour tous les « partis » politiques et les observateurs de la vie publique nationale, la corruption demeure le mal fondamental qui ronge notre société. Déjà, au temps de la colonisation, l’administration proposait des privilèges contre de l’argent ou des biens de consommation. Mais bien avant, l’occupation française, la corruption marquait le quotidien. La colonisation n’a pas arrangé les choses en en faisant une véritable ligne de conduite. Les situations de rente liées au jeu de la corruption favorisent l’avènement d’ « intellectuels » du pouvoir, glorifiant et illustrant le discours dominant.

Les Européens regardent les anciens colonisés en portant des oripeaux du centre scrutant des sphères périphériques prêtes à empiler les sandales du serviteur. Ainsi, souvent, ce sont les anciens colonisés qui continuent à financer et à exécuter les sales besognes. Souvent, le roi ou le président, souvent fortement marqué par la haine de soi et du complexe du colonisé, veut s’identifier à l’ancien colonisateur, adopter ses attitudes, ses gestes et ses comportements, méprisant dans la foulée ses propres populations. Le regard du centre est méprisant à l’égard de ces « chefs » en attente d’une « légitimité » européenne.

Dans un ouvrage intitulé, Le choc des décolonisations, l’historien Pierre Vermeren expliquait en une phrase-choc la « politique arabe de la France » en empruntant les propos d’un ancien dirigeant du SDECE (Contre-espionnage-Renseignement extérieur) « C’est la France qui décide, l’Arabie Saoudite qui finance et le Maroc qui exécute ». (Cité par Le Canard enchainé, du 30 décembre 2015, N°4966).

L’ancienne puissance coloniale reste active. Jacques Foccart, par exemple, est mandaté par Charles de Gaulle pour gérer la Françafrique comme résident général officieux. Le président américain Donald Trump a carrément affirmé dans une conversation téléphonique au roi Ben Selmane d’Arabie Saoudite que son pays ne tiendrait pas une quinzaine de jours sans le soutien américain. L’Europe et l’Amérique couvrent, quand ils ne soutiennent pas, les exactions des monarchies du Golfe et dans les pays d’Afrique et d’Amérique Latine. Le droit et l’humain sont des entités à géométrie variable dans un monde colonisé phagocyté par la peur, la pauvreté et le soutien très intéressé de l’ « Occident » à des dirigeants prédateurs, ayant le droit de vie et de mort sur les populations. Au Maroc, le roi qui use de répression pour faire taire les voix contestataires, possède une grande partie des biens du pays. 

Tout discours produit par les élites au pouvoir est une pâle reproduction des propos des « maîtres » européens. Aucune transformation n’a pu avoir lieu, faute d’une nécessaire désaliénation et d’une entreprise de décolonisation sérieuse qui aurait permis aux pays africains et arabes d’entamer un possible développement en gagnant en autonomie. Jacques Pouchepadass l’explique en ces termes :« La lutte nationaliste a abouti à la libération du pays, mais elle a été conduite par des hommes qui avaient intégré les valeurs du colonisateur et qui, en quelque sorte, n’ont cessé de l’imiter dans la façon même de le combattre » (2007). Le colonialisme reste encore foncièrement présent dans les différents rapports et les structures caractérisant les pays théoriquement décolonisés.

DE NOUVEAUX CENTRES MEDIATIQUES

Des blogueurs se mettent à s’exprimer, en évitant parfois l’autocensure, ce qui dérange sérieusement les pouvoirs en place déterminés à vouloir contrôler toute production médiatique, littéraire et artistique. Le centre médiatique semble connaître un sérieux glissement du côté de la périphérie incarnée par les réseaux sociaux développant un discours plus ou moins autonome. L’émergence des réseaux sociaux a engendré la présence d’autres attitudes et d’autres comportements réduisant ainsi le champ d’intervention des pouvoirs dominants et démultipliant les espaces d’information et de communication. Les pouvoirs politiques, souvent peu légitimes, réagissent en usant d’outils de dissuasion répressive.

Les réseaux sociaux fonctionnent comme de véritables défouloirs publics. Mais c’est ici que la contestation est plus virulente. Les facebookers fournissent souvent des informations compromettantes sur les dirigeants en place qui usent de répression pour sévir contre cette liberté « voilée ». Le net concurrence sérieusement les médias officiels qui perdent régulièrement leur public. L’information institutionnelle est sérieusement discréditée. Les gouvernements ont, pour contrecarrer cette arme de la contestation et de l’opposition, tentent d’user de mesures répressives et de contrôle de tous les espaces numériques.

Les radios et les télévisions arabes participent de cette entreprise de mythification du chef et de négation de la société, absente des univers rédactionnels insipides reflétant tout simplement une gestion d’Etat trop univoque. L’information est recyclée en fonction du discours officiel qui construit son auditeur-sujet. D’ailleurs, le style d’écriture correspond à la posture du rédacteur soumis à l’injonction du chef. Dans ce monde uniformisé, les responsables des rédactions sont désignées par la haute hiérarchie qui décide ainsi de la ligne éditoriale qui ne devrait nullement se libérer de l’empreinte du chef. La plupart des organes privés sont la propriété des princes et des chefs d’entreprises dont la fonction est de reproduire et de maintenir le système en place s’articulant autour des rapports de domination. Dans tous les cas de figure, on ne peut parler de liberté ou d’autonomie tant les médias sont attachés aux pouvoirs en place.

Même les thèmes de la littérature, du théâtre et du cinéma prennent une tournure politique où le désenchantement et la critique des mœurs politiques ne sont pas absents.  Dans des pays où l'expression est souvent bâillonnée, le théâtre, le cinéma et la littérature peuvent également servir, dans certaines conditions, d'espace privilégié pour détourner la censure. Les problèmes de censure et de manque de liberté d'expression ont poussé de nombreux auteurs arabes à recourir à l'allusion et aux espaces métaphoriques et paraboliques.

LE SUJET DU ROI ET LE DEFICIT INSTITUTIONNEL

Dans les régimes monarchiques ou « républicains » arabes, nous avons affaire à des sujets devant obéissance au roi ou au président-roi qui distribue la rente considérée comme une sorte de « don » du chef assimilé au chef de famille ou de tribu. Toute mesure sociale (logement, fournitures scolaires…) est considérée comme l’expression d’un élan de générosité du roi ou du président, pas une pratique étatique. La lecture de la presse gouvernementale ou des informations de la télévision donne à voir cette grave dérive. En Tunisie, par exemple, existaient des bus scolaires où est inscrite cette phrase : « Offert par Zine el Abidine Ben Ali », en Algérie et dans les autres pays arabes, l’image du roi ou du président est partout. Les décisions politiques et sociales dépendraient de la bonne volonté du chef qui n’admet aucune contestation dans la mesure où, s’autoproclamant chef de tribu et de famille, il s’octroie tous les droits.

Les structures « élues » et les espaces partisans n’ont aucun pouvoir. Ainsi, les structures formelles peuvent-être neutralisées par l’intervention du chef qui décide de tout, avec le soutien de l’armée et de la police. L’absence de citoyens favorise l’émergence de sujets obligés d’obéir au chef. La justice est souvent instrumentée pour réduire à néant les ambitions politiques de certaines personnes perçues comme hostiles au pouvoir en place.

Les libertés syndicales et politiques sont absentes dans tous les territoires arabes. En Libye, il était même noté dans le Livre Vert du temps de Mouammar Kadhafi qu’« adhérer à un parti est une trahison ». Mais pas seulement en Libye, dans les pays du Golfe où il n’existe pas d’Etat au sens général du terme, les atteintes aux libertés sont quotidiennes. D’ailleurs dans la plupart de ces territoires pétroliers, il n’existe pas d’organisations syndicales, politiques ou même professionnelles. Dans les autres pays, les structures syndicales et partisanes dépendent tout simplement du pouvoir. En Syrie, par exemple, existe un « front » dominé par le Baas qui n’est qu’une structure d’allégeance au pouvoir en place. En Tunisie, quand l’UGTT était devenue puissante, le pouvoir avait tout simplement emprisonné son leader, Habib Achour et brisé l’organisation. Comme d’ailleurs, en Algérie, où le syndicat UGTA se confondant à une sorte de structure partisane, prête régulièrement allégeance au chef

LE POIDS DES DESILLUSIONS

Les désillusions nées des différentes indépendances, l’uniformisation du monde et la montée des extrémismes ont contribué à la mise en veilleuse du « tiers-monde » et du tiers-mondisme qui pourraient paradoxalement, dans les conditions actuelles de reniement des principes de Bandung et de l’arrogance de l’unique superpuissance, ressurgir et imposer de nouvelles valeurs. La disparition de l’Union Soviétique a contribué à la mise en sourdine temporaire du tiers-mondisme et du non alignement, même si cela n’a nullement mis un terme à l’ambition de mettre en place un nouveau pôle associant des espaces politiques différents. Certes, le discours néolibéral prend le dessus ces derniers temps, mais les stigmates du marxisme et du tiers-mondisme semblent latents. Les choses ne sont pas simples.

D’ailleurs, c’est dans une situation presque similaire qu’avait eu lieu la conférence de Bandung qui avait osé remettre en question la colonisation et les conditions d’exploitation. Tout s’y prêterait aujourd’hui pour la refonte d‘un mouvement similaire qui actualiserait et reprendrait certains principes de Bandung d’ailleurs fortement défendus par une certaine « vieille Europe » représentée par la France et l’Allemagne dans leur querelle avec les Etats Unis lors de la guerre contre l’Irak : respect de l’intégrité territoriale, refus de l’emploi de la force et utilisation des institutions internationales pour le règlement des conflits. Ces trois thèmes, espaces dominants du discours de Bandung ont constitué l’argumentaire essentiel des Français, des Allemands et des Russes dans leur désaccord avec Washington.

De nombreux pays du « tiers-monde » épousent ces thèses et semblent sensibles à une redynamisation de ce mouvement en prenant en considération les nouvelles données géopolitiques et stratégiques. Il y va de la paix du monde et de l’avenir de toute une partie de la population appelée à s‘organiser dans le but de mettre un terme aux injustices et aux inégalités endurées par les populations du « tiers-monde » dans le cadre d’une « mondialisation » anthropophage et ruineuse pour les pauvres et les moins riches. Bandung pourrait être ressuscité mais avec de nouveaux oripeaux et de nouvelles demandes compte tenu des mutations radicales engendrées par le démantèlement de l’empire soviétique et l’apparition d’une seule puissance dominant le monde et imposant unilatéralement sa manière de voir. Bandoeng, au-delà de la tentation nostalgique, est à même de donner à réfléchir sur les possibilités de reconstituer un mouvement aujourd’hui à l’abandon.

Ce fonctionnement trop peu démocratique incite les intellectuels et les artistes à émigrer en Europe et aux Etats Unis pour pouvoir exprimer leurs points de vue. Ni Senghor, Ahidjo ou Houphouët-Boigny ne pouvaient tolérer une quelconque contestation. L’exil devenait l’espace privilégié de certaines élites qui se mettaient, à partir de l’étranger, à vilipender les dirigeants et le néo-colonialisme et à dénoncer le parti unique et la corruption. Ainsi, de nombreux écrivains comme Sembene Ousmane, Mongo Béti, Sony Labou Tansi, Ahmadou Kourouma et bien d’autres se retrouvèrent installés en France.

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