C’EST AINSI QUE LES PAYS DU PROCHE ORIENT ADOPTERENT L’EUROPE

Ce texte donne à lire comment les Moyen Orientaux, fascinés par l'Europe, surtout après l'Expédition de Napoléon (1798-1801) adoptèrent les formes de représentation européenne, mettant en place un Etat central, une armée nationale, traduisant de nombreux textes et accueillant les formes littéraires et artistiques européennes (théâtre, roman, nouvelle...).

La question de l’altérité est d’actualité. L’Autre est le lieu autour duquel se focalisent fantasmes, rumeurs, constructions, donnant à lire un monde, un univers fortement investi de traces, de paroles inaudibles et de pans mémoriels. Qu’est-ce qu’une trace ? Comment la trace préfigure-t-elle de la construction de l’Autre ? C’est justement, un ensemble de signes qui contribuent à l’émergence d’une figure centrale ou périphérique qui, par la suite, se manifeste dans notre inconscient comme un discours.

La relation avec l’Europe considérée par les tenants des pouvoirs en Egypte et dans d’autres territoires comme porteuse de « civilisation » va engendrer une profonde césure creusant davantage le fossé entre les élites et la société profonde encore et imposant de fait d’autres attitudes culturelles. La fascination de l’Europe constitue un élément fondamental dans la redéfinition des rapports sociaux et contribue à la mise en œuvre de sérieuses coupures épistémologiques, langagières et sociologiques. Dans les situations coloniales, la méfiance à l’égard de l’occupant provoquera, au départ, un sentiment de rejet avant que les « élites » ne changent d’avis, empruntant les formes de représentation européenne, contribuant ainsi à la marginalisation des cultures autochtones.

La question de l’altérité est au cœur de la relation avec l’Europe qui, psychologiquement et sociologiquement, ne peut se dépouiller de ses oripeaux coloniaux, considérant encore et toujours les populations « indépendantes » comme une sorte d’excroissance des « anciennes » puissances coloniales.

Dans cette logique binaire, le monde serait divisé en puissances tutélaires, imposant leurs formes de représentation et en espaces implicitement colonisés. Tout se situe au niveau de l’implicite. Même les différentes forces de gauche ont intériorisé ce discours de la domination qu’ils imposent, consciemment ou inconsciemment aux autres « peuples » considérés comme peu aptes à emprunter les chemins « délicats » de la « civilisation ».

Le discours colonial fait de clichés et de stéréotypes, marqué par les jeux historiques et mémoriels, structure les contrées de l’imaginaire façonnées de telle sorte à ce qu’elles perpétuent la domination. La littérature et les arts reproduisent cette propension à exprimer cette hypertrophie du moi, propre aux « vainqueurs » et aux « puissants » qui jugent le monde à partir d’un centre, leur centre.

Pour comprendre cette réalité liée aux relations entre l’Europe et les pays anciennement colonisés, il serait bon de donner à lire un certain nombre de moments historiques pouvant expliquer la question de l’altérité et de la domination. Ainsi, le dix-neuvième siècle constituait une période essentielle dans la mise en œuvre du discours « occidental » dans les pays d’Afrique et du Moyen et du Proche Orient.

La question du lieu de la prise de parole est essentielle, permettant de définir le monde et d’orienter le discours. Le regard porté sur tel ou tel fait, telle ou telle réalité, est souvent déterminé par le lieu à partir duquel émerge le discours et les différents locuteurs. Dans le contexte actuel, il est évident que, pour reprendre Jacques Derrida, de parler de « mondialatinisation », mais aussi de paradoxes européens qui permettraient à leurs anciens colonisés de s’approprier leurs savoirs : « Le paradoxe, c’est en effet que l’on se libère de l’ethnocentrisme, et éventuellement de l’européocentrisme, au nom de la philosophie et de sa filiation européenne. Il y a là une contradiction vivante, celle de l’Europe même, hier et demain : non seulement elle se donne des armes contre elle-même et contre sa propre limitation, mais elle donne des armes politiques à tous les peuples et à toutes les cultures que le colonialisme européen a lui-même asservis. Cela ressemble, une fois encore, à un processus auto-immunitaire ».[1]

 

LES SIGNES D’UNE REVENDICATION NATIONALE ET ADOPTION DES FORMES EUROPEENNE

La rencontre avec la France, tragique ou consentie, est à l’origine de l’adoption des formes de représentation européenne et de la mise en œuvre d’un nouveau discours et de nouveaux langages contribuant à la marginalisation des structures autochtones. Consenties ou imposées, ces formes vont, une fois admises, investir l’imaginaire national par petites touches, réussissant à orienter les pratiques culturelles et les conduites autochtones.

C’est une césure fondamentale qui marquera profondément les structures sociales et politiques, provoquant de sérieuses crises approfondissant davantage le fossé séparant les élites séduites par ces nouvelles règles et la société encore peu nourrie des espaces « modernes » et rêvant à un illusoire retour aux sources. Le temps va se charger, à travers l’appareil scolaire et d’autres structures idéologiques, de stabiliser plus ou moins les choses, mais ne réussissant pas totalement à mettre un terme aux attitudes culturelles puisées dans des formes désuètes.

Le discours des ex-colonisés est fortement marqué par la domination de traces européennes. C’est vrai que souvent, des expressions comme « invasion étrangère » ou « repli identitaire » caractérisent certaines interventions politiques tentant de voiler la réalité historique et les jeux sinueux de l’altérité traversée par la prédominance des marques européocentristes.

C’est à partir du dix-neuvième siècle que se construit un autre discours et se met en place un langage puisé dans la culture européenne. Tout retour en arrière est non opératoire. Nous sommes ainsi dans une situation de transculturalité donnant à voir une culture européenne dominante. Certes, il peut exister certaines différences résiduelles ne pouvant nullement concurrencer la culture dominante. Comment et dans quelles conditions les structures européennes ont émergé dans les anciens pays colonisés, monde arabe et Afrique ?  

Le dix-neuvième siècle permit aux Arabes du Proche Orient de s'interroger sur leur présent, de s'organiser en associations et de revendiquer une autre manière de vivre, c'est-à-dire l'autonomie ou l'indépendance. Les choses devinrent claires pour de nombreux réformateurs qui voulaient en finir avec leur statut de "colonisés" et décider librement de leurs choix et de leur devenir. La présence turque devenait de plus en plus intolérable. L'Europe semblait fasciner certaines élites qui voyaient en elle une sorte d'ersatz à la présence ottomane dont elles commençaient à contester les pouvoirs et à dénoncer les décisions répressives et le mépris affiché à l'égard des Arabes. La langue arabe était marginalisée, les postes-clés de l'administration et de la politique étaient dirigés par les Turcs qui pouvaient se permettre toutes les fantaisies et les lubies.

En Syrie qui comprenait alors le Liban, la Jordanie et la Palestine, commençait à se développer une conscience nationale. Les élites s'organisaient et animaient des clubs politiques. Les cafés se transformaient en autant de lieux d'opposition au régime en place. Les relations qu'entretenaient les Syriens avec les Européens et les Américains favorisaient cette prise de conscience qui allait provoquer des réactions violentes des dirigeants turcs.

LE RÔLE DES MISSIONNAIRES ET DU VICE-ROI D’EGYPTE

 

Les liens établis par les missionnaires chrétiens venus d'Amérique et de France avec les Libanais qui adoptèrent, d'ailleurs, les premiers les formes de représentation « occidentales » étaient très solides. De nombreuses écoles furent ouvertes par les Missions européennes. Les Maronites prenaient en charge un enseignement en arabe à côté de la langue turque obligatoire et animaient certains cercles politiques semi- clandestins. Des groupes de Libanais étaient envoyés poursuivre leurs études en Europe. Les Syriens, grâce à certains dirigeants turcs plus ou moins ouverts et séduits par les idées libérales de l'Europe, accueillirent sans trop de résistance les formes de représentation européennes.

Déjà, le sentiment national commençait à gagner de grands pans de l'élite qui, divisée, cherchait à mettre en œuvre une entreprise nationale de mobilisation sociale. On trouvait ici et là des "intellectuels", surtout des chrétiens, qui militaient pour la prise en charge totale des valeurs occidentales et d'autres, essentiellement musulmans, voulaient créer une synthèse entre les idées de l'Occident et de l'Islam. Le débat autour de cette question se caractérisait parfois par une grande violence qui mettait face à face les deux courants dominants de la société syrienne. D'ailleurs, ces discussions se retrouvaient en Egypte, malgré le soutien du vice-roi d’Egypte Mohamed Ali qui a régné de 1805 à 1848, à une politique de rapprochement mimétique avec l'Europe. Pour Mohamed Ali, le modèle européen, et surtout français, devait régir la société égyptienne. Ce choix politique et idéologique dérangeait profondément les Azharistes qui considéraient cette option comme remettant en question les valeurs arabo- islamiques. Une opposition sourde caractérisait les relations d'El Azhar avec les nouvelles institutions de l'Etat calquées sur le modèle français. Cette séduction de la France poussa le souverain jusqu'à soutenir la colonisation française en Algérie.

L'Egypte s'engagea dans une entreprise de construction d'un Etat central fort, de la constitution d'une puissante armée nationale, de la mise en place d'une économie puissante et de la modernisation de l'agriculture. Ainsi, la faiblesse des résidus de l'appareil étatique sous les mamelouks incita Mohamed Ali à mettre en œuvre un sérieux programme de rénovation de toutes les structures politiques, militaires, économiques et culturelles. De 1808 à 1815, il entreprit une grande réforme agricole qui vit l'Etat devenir maître des terres et qui lança une grande opération d'irrigation qui avait pour objectif de rénover l'agriculture. De nombreuses usines étaient construites : armes, coton, sucre, manufactures…

Des embryons d'une vie parlementaire de type européen commençaient à se mettre en place. Les germes d'un syndicalisme militant voyaient le jour. Comme au Liban, de nombreuses écoles furent ouvertes. En 1875, l'Egypte comptait pas moins de 4685 établissements scolaires (avec un nombre avoisinant les 100000 élèves). Ce qui était énorme, comparativement au début du siècle.

Avec le règne de Mohamed Ali, un Etat central doté de structures à l'Européenne vit le jour et donna à l'Egypte l'image d'un pays "moderne" mais encore accroché aux frasques de l'Europe. Les conflits idéologiques s'exacerbaient. La féodalité laissait sa place à une bourgeoisie ambitieuse qui cherchait à dominer tous les leviers de l'Etat. Des partis politiques représentant les différents courants de la bourgeoisie et de l'aristocratie furent créés : parti el oumma (La nation, 1906), parti el islah (parti de la réforme, 1907), parti national (Mustapha Kamel, 1907).

Deux éléments caractérisent cette période : la fondation des partis politiques et les conflits entre la bourgeoisie naissante et la féodalité qui commença à perdre ses privilèges et ses avantages. On ne peut ignorer la révolution d'El Orabi qui fit mobiliser les masses contre le pouvoir central dirigé par Tewfik et les Anglais qui dominaient l'administration et dictaient sa politique au Khédive qui en tenait grandement compte.

Mohamed Ali contribua sérieusement à réformer le système politique égyptien, donna une place importante à l'arabe (qui fut la langue exclusive de la presse après 1840) et permit aux Egyptiens d'entrer au gouvernement. Ali Moubarak[2] fut nommé ministre, ce qui était une grande nouveauté et une profonde révolution.

UNE CULTURE DE NECESSITE

 

Le Maghreb, sous la colonisation, fit une rencontre tragique avec l'Europe représentée par la colonisation française. Les populations d'Afrique du Nord résistèrent longtemps aux charmes de la culture occidentale avant d'adopter, souvent par nécessité historique, les formes. Les Algériens refusaient, au départ, toute assimilation et considéraient toute collaboration avec les autorités françaises comme une trahison. Les autochtones boudèrent les écoles françaises et mirent du temps pour fréquenter certains établissements scolaires, conformément à la loi Jules Ferry. La langue arabe fut poussée à la clandestinité.

Les années dix- vingt permirent la mise en place des premiers embryons des structures de type européen : fondation du premier parti de type européen par d'anciens syndicalistes, L'Etoile Nord- Africaine, émergence des premiers textes historiographiques « modernes", apparition des premiers romans et des éléments latents d'une éventuelle intelligentsia. Certains lettrés commençaient également, au milieu de ce bouillonnement nationaliste, à appeler à l'assimilation. 

Les choses sont plus ou moins différentes en Tunisie et au Maroc qui jouissaient du statut de protectorats contrairement à l'Algérie qui subissait une atroce colonisation de peuplement. En Tunisie, des réformateurs appelaient à la construction d'un Etat central fondé sur la chari'a et les progrès techniques et scientifiques. La colonisation freina toute entreprise nationaliste et mit un terme à toute tentative de "modernisation" de la vie politique et sociale. Ce n'est que vers le début de ce siècle que le sentiment national gagna profondément les élites et leur permit de constituer des formations politiques de type européen comme Les jeunes Tunisiens (à l'image des Jeunes Turcs), le parti libéral et constitutionnel, le Destour et le parti réformiste tunisien. Cette période fut, comme en Algérie, fertile en productions historiques, littéraires et politiques. Le Maroc gouverné depuis 1631 par la dynastie alaouite vécut de nombreux conflits et de sombres réalités comme de grands moments de résistance à l'instar de la fameuse proclamation de la république du Rif par Abdelkrim (1921) et l'amorce en 1930 d'une violente campagne nationaliste qui se terminera par l'indépendance du Maroc. C'est à partir de cette période que les Marocains se mirent à s'organiser et à réfléchir sur les meilleurs moyens de combattre le colonialisme français. En 1933 fut créé le premier journal nationaliste en langue française, L'Action du peuple, qui fut interdit quelques mois plus tard. De jeunes patriotes constituaient en 1934 un" comité d'action marocaine"(C.A.M.) qui se transformera en 1937 en deux formations politiques, Le Parti National dirigé par Allal el Fassi et Mouvement populaire conduit par Bel Hassan Ouazzani, vite arrêtées. C'est à partir de cette période que les Marocains découvrirent les formes artistiques et les structures culturelles et politiques européennes.

 

LA FASCINATION DE L’EUROPE

 

Ainsi, l’impérialisme européen allait conquérir des mondes fragiles, dépouillés de leurs richesses et de leurs cultures, à la fois acculturés et gardés prisonniers de pratiques archéologiques dont parlent énormément les ethnographes, les ethnologues et les anthropologues qui ont accompagné l’entreprise impériale. L’entreprise « humaine » et « civilisatrice » dont se targuaient ceux qui avaient accompagné la colonisation avait réussi tout simplement à déstabiliser des entités entières et à paupériser davantage des populations qui découvraient, malgré elle, les horreurs coloniales. Le colonisé n’est plus un sujet capable de réfléchir, il est réifié, chosifié, au nom d’un fétichisme colonial, qui construit le misérable dont on tente de dissimuler le rapport d’exploitation. Même Albert Camus avait intitulé ses articles sur la Kabylie, Misère de la Kabylie,[3] excluant ainsi toute allusion à l’idée d’exploitation coloniale.

Le Machrek connut durant cette période une grande ferveur pour les valeurs européennes. Les différentes missions catholiques et protestantes en Syrie et l’expédition de Napoléon (1798-1801) permirent aux Arabes de cette région de se familiariser avec l'Europe et de connaître un certain nombre d'éléments de leur culture. Une autre réalité finit par décider certaines élites à se rapprocher davantage des Européens et à solliciter leur aide : le refus de la présence ottomane déclinante. Ce choix n'était pas facile à prendre d'autant plus que l'Europe était également un facteur de crainte. Mais, pensait-on, leur alliance avec l'Occident leur permettrait de se débarrasser définitivement des Turcs viscéralement haïs par les populations autochtones qui acceptaient mal les injustices criardes régissant les relations dans la cité. Il y avait une sorte de rapport complexe qui alternait entre la fascination et la répulsion.

Au Liban, le courant pro-européen était très fort et soutenu par une puissante communauté chrétienne qui cherchait par tous les moyens à mettre fin à la tutelle turque et à favoriser une certaine présence européenne. En Egypte, une sérieuse controverse opposait l'institution d'El Azhar aux rénovateurs et à ceux qui voulaient emprunter les structures occidentales. Même des réformateurs connus comme Jamal Eddine el Afghani et Mohamed Abdou qui fut rédacteur en chef d'el waqa'i el masria (journal officiel) à partir de 1877 furent relativement séduits par les formes européennes et invitèrent El Azhar à procéder à de profondes réformes. Les choses n'étaient pas simples d'autant plus qu'une grande césure entre les élites et la société rendait la communication extrêmement difficile et délicate.

C'est vrai que la haine à l’égard des Turcs jouait en faveur des chantres de la « Nahda » (« Renaissance ») qui, souvent, marginalisaient les cultures locales. Mais les autorités politiques, et à leur tête Mohamed Ali Pacha, vouait une grande fascination pour les valeurs occidentales. Les voyages des lettrés dans les pays d'Europe renforçaient encore plus ce désir de ressembler aux Européens. Mohamed Ali voulait s'imprégner de la culture « occidentale », connaître les sciences, la littérature, s'informer sur les structures politiques et juridiques et surtout se familiariser avec les stratégies militaires et économiques de l'Europe.

Cette curiosité va pousser le chef égyptien à envoyer des boursiers en France et en Italie pour se renseigner de plus près sur les progrès techniques et scientifiques de cet Occident qui fascine de plus en plus de personnes au Proche Orient (Machrek). L’un des lettrés les plus intelligents, Rifa'a Tahtawi fut le premier à diriger une mission en France. Il y restera quatre années et traduira de très nombreux ouvrages. On insistait surtout sur les livres scientifiques et techniques. A leur retour, ces étudiants allaient servir de diffuseurs de la culture française. Tahtawi ne pouvait cacher son enchantement et son enthousiasme. Il décrivit son voyage et ses découvertes dans un ouvrage intitulé Takhlis al ibriz ila talkhis bariz (Du raffinement de l'or au résumé de Paris) qui mettait en lumière les multiples facettes d'une société française avancée et les grandes découvertes scientifiques et techniques de ce pays qui était, en quelque sorte, une sorte de paradis sur terre. L’anthropologue égyptien, Atia Abul Naga cite un passage de Tahtawi: « Sache que ces peuples, après les travaux indispensables de la vie quotidienne, ne s'occupent pas des choses divines ou des œuvres de piété ; mais ils passent leur temps dans les choses de ce monde, dans les jeux et les divertissements, et ils varient ceux-ci en cent manières avec une ingéniosité merveilleuse. Parmi leurs lieux de plaisir, il en est un qu'ils appellent le théâtre. On y présente l'imitation de tout ce qui peut arriver. Et en réalité, ce jeu est sérieux sous forme de plaisanterie, car les spectateurs en tirent des leçons. Ils y voient figurer les actes bons et les actes mauvais ; ils y entendent louer les premiers et blâmer les seconds. C'est pourquoi les Français disent que le théâtre châtie et corrige les mœurs ; et quoique le théâtre soit compris parmi les choses qui font rire, on y trouve cependant beaucoup de choses qui font pleurer. Sur le rideau que l'on baisse à la fin du spectacle, il est écrit en langue latine : "la comédie améliore les mœurs »1.

UNE MISSION : EUROPEANISATION

Le titre de l'ouvrage inaugure déjà le protocole de lecture et éclaire le lecteur sur les intentions de l'auteur et son degré de fascination. Le khédive Ismail s'était même proposé de faire de son pays une partie intégrante de l'Europe. Son règne (1863-1879) était le moment le plus important où se sont cristallisées les idées occidentales. Ce discours pro-européen ou plutôt pro-français s'accompagnait d'une marginalisation des cultures locales considérées comme rétrogrades. Ismail vouait une grande admiration pour Louis XIV et Napoléon III et appréciait spécialement la France dont il adopta la langue dans ses relations avec l'étranger.

Souvent, quand il s’agit du Machrek, on n’insiste pas sur l’importance de la France dans l’adoption des formes européennes par des pays comme l’Egypte, le Liban ou la Syrie. Certes, ces Etats n’avaient pas emprunté la langue française, mais reproduisirent les différents appareils idéologiques (école, justice, arts…) et répressif (police, armée). Les élites étaient très séduites par le mode de vie français et les formes culturelles et scientifiques. On reproduisait discours, vêtements, architecture… C'était le temps du mimétisme absolu. Van Bemmelin écrivait ceci dans son livre (l'Egypte et l'Europe) à propos du Khédive Ismail : « Dès qu'il fut monté sur le trône, il se mit à vivre en grand seigneur à la franque. Palais, ameublement, cuisine et table, voiture et harnais, costumes de cour et uniformes militaires, il lui fallait tout à la franque comme à Paris. Puis, il était impatient d'étaler tout son luxe devant les étrangers auxquels il préparait de grandes fêtes nocturnes à l'européenne et devant les princes européens qu'il traitait splendidement à la franque s'ils voulaient bien venir voir le Caire. Ce fut dans l'accueil fait à l'impératrice Eugénie que cette hospitalité démesurée atteignit son apogée…Non content de sacrifier lui-même à son idole, Isma'îl engagea les membres de sa famille, les pachas, les fonctionnaires du gouvernement, à en faire autant, à se vêtir, à se loger, à se meubler et à vivre le plus possible à la franque. Il ne fut que trop écouté ; et ce ne fut pas seulement par obéissance que les turcs et même les Egyptiens, riches ou aisés, au Caire surtout, s'empressèrent de demander à l'Europe des vêtements, des tapis et des rideaux, des voitures et des meubles ».1

Ce discours pro-européen caractérisait les relations qu'entretenaient les élites avec l'Occident. La découverte de l'Autre s'était faite de manière paradoxalement calme et teintée de fascination. La campagne de Napoléon mit en lumière le sous-développement des pays arabes et poussa quelques dirigeants politiques comme Mohamed Ali et des lettrés "modernistes" à assimiler toutes les formes de représentation européennes.

Mais était-il possible d’éviter ce processus d’ « occidentalisation » dans un monde dominé par l’Europe ? C'est vrai qu'il existait quelques intellectuels comme Jamal Al-din Al Afghani[4] ou Mohammed Abdou[5] qui tentaient de provoquer une sorte de rencontre entre les deux cultures insistant exclusivement sur l'apport scientifique et technique de l' « Occident ». Il n’en demeure pas moins que toute rencontre est marquée par le primat de l’appareil européen. La culture native est forcément, dans un contexte de domination, broyée par les structures agissantes ou dominantes qui investissent l’imaginaire social et mettent en œuvre de nouvelles formations discursives contribuant à l’émergence de nouveaux langages et de nouveaux signes. Même les lieux de l’altérité subissent, suite à ce processus d’assimilation, de profondes transformations. Le monde est, dans un contexte de domination coloniale ou impériale, prisonnier des structures dominantes et investi par les profondes traces du discours conquérant. Le colonisé est ainsi condamné à admettre la puissance de l’Europe, appelé à utiliser ses ingrédients dans la culture de l’ordinaire tout en restant amarré quelque peu à des traces de la culture autochtone qui perd progressivement de son aura et de son influence.

La francophonie se limitait presque exclusivement à la langue dans les pays du Maghreb mais elle investissait les structures politiques, culturelles et économiques au Machrek. Il est évident que les voyages en Europe, l'ouverture de centaines d'écoles par les missionnaires, le rejet de la présence ottomane et les contacts permanents avec l'Europe ont favorisé l'installation de ce discours francophoniste sous-tendu par des profonds relents idéologiques.

La lecture des textes politiques, économiques, sociologiques et littéraires montre à quel point l'influence française est considérable. On ne peut que s'interroger sur l'"originalité" de certains textes qui ne font que reproduire des passages ou la structure architecturale de quelques romans ou pièces de théâtre français. Les différents genres littéraires actuels ont essentiellement été empruntés à la France et à l’Europe. Certes, ils conservent quelques traces des anciennes formes culturelles, mais le discours littéraire et artistique est traversé par les traces dominantes de la culture européenne. Un auteur aussi célèbre que Tewfik El Hakim reprit pour une de ses pièces, les principaux éléments de la construction dramaturgique d'un opéra français du dix-neuvième siècle et ignora en partie le texte originel, Les Mille et Une Nuits. Les écrivains reprirent souvent sans les interroger un certain nombre de structures reproduites d'ouvrages d'Alexandre Daudet ou Hugo par exemple.

Au Maghreb, les choses étaient différentes. Le colonialisme français était l'ennemi principal. Les organisations nationalistes avaient pour objectif essentiel le combat contre la France coloniale. Il n'était pas possible de se compromettre avec l'occupant qui exploita outrageusement les pays du Maghreb. Il existait certains cercles et quelques intellectuels, d'ailleurs minoritaires, qui prônaient l'assimilation mais la grande majorité des formations politiques et des élites tentaient de résister, même en utilisant les armes de la langue et de la culture française, aux attraits des formes européennes de représentation.

Ce discours pro-européen de la « Nahda » engendra une confusion autour de la notion de modernité[6] souvent assimilée à l'Occident sans une interrogation sérieuse de ce terme ni de l'évolution de cet « Occident », lieu de fascination et d'admiration alors qu'il est responsable de massacres et d'expéditions coloniales. On a souvent tendance à considérer que l'adoption des formes de représentation européenne signifie une sorte d'entrée en « modernité ». Cette idée se retrouve chez beaucoup d'auteurs qui réduisent la "modernisation" à l'"occidentalisation" ou à l'européanisation.

 

 

[1] Jacques Derrida, Elisabeth Roudinesco, De quoi demain, Paris, Galilée, 2001, p.38-39

[2] Ali Moubarak (1823-1893), fit ses études en France, ministre de l’instruction sous Ali Pacha, il fut celui qui mit en œuvre un système d’éducation de type européen. Romancier (Alam eddin ou le monde de la religion), mais son ouvrage le plus célèbre demeure al-Khitat al-Tawfiqiyya al-Jadida.

[3] Albert Camus, Alger Républicain, Reportages, Misères de la Kabylie, du 5 au 15 juin 1939

1 Atia Abul Naga, Les sources françaises du théâtre égyptien, Alger, SNED, P. 51

1 Van Benmelin, L'Egypte et l'Europe, P. 142.

[4] Jamāl Al-Dīn Al Afghani (1838-1897), d’origine persane, il fut considéré comme l’un des grands réformateurs de l’Islam, aux côtés de Mohamed Abdou.

[5] Mohamed Abdouh (1849-1905) est un juriste et mufti égyptien. A pris fait et cause pour la révolte d’El Orabi et a tenté de rapprocher Sunnites et Chiites.

[6] « La modernité n’est ni un concept sociologique, ni un concept politique, ni proprement un concept historique. C’est un mode de civilisation caractéristique qui s’oppose au mode de la tradition, c’est-à-dire à toutes les autres cultures antérieures ou traditionnelles : face à la diversité géographique et symbolique de celles-ci, la modernité s’impose comme une, homogène, irradiant mondialement à partir de l’Occident.  Pourtant, elle demeure une notion confuse qui connote globalement toute une évolution historique et un changement de mentalité. (…) Comme elle n’est pas un concept d’analyse, il n’y a pas de lois de la modernité. Il n’y a que des traits de la modernité. Il n’y a pas non plus de théorie, mais logique de la modernité » ( Encylopædia Universalis 2018. Auteurs, Jean Baudrillard, Jacinto Lageira et Alain Brunn)

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