Noam Chomsky, le maître de la linguistique et l'intellectuel en action

Un portrait du grand linguiste, Noam Chomsky qui a révolutionné la linguistique et permis de donner à lire autrement le langage, proposant des outils efficaces de lecture et de déchiffrage de la propagande, des médias et de la pratique politique. Chomsky est un intellectuel dont les outils mis en œuvre sont incontournables pour l'analyse du langage et du discours social et politique.

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On ne peut parler des sciences humaines sans citer des noms incontournables dans la formation de beaucoup d’entre nous. J’essaie de leur faire des clins d’œil extrêmement respectueux tout en étant sûr que chacun de nous est le produit de milliers d’années d’histoire. De ces hommes, il y a quelqu’un qui m’a profondément marqué, dans mon cursus artistique, historique ou littéraire et sémiologique. C’est Noam Chomsky, un éminent linguiste et un homme très engagé politiquement.

Dans les deux cas, il tente de lire des réalités, le langage et les espaces politiques et médiatiques. Il a toujours voulu comprendre le fonctionnement du langage et les mécanismes de la connaissance allant jusqu’à s’intriguer du fait que nous connaissons trop peu de choses alors que nous disposons de nombreux éléments pouvant nous permettre à comprendre le monde. Mais ce qui l’intrigue davantage, c’est le fait de posséder tant de connaissances. Ce qui le mène directement à son sujet de prédilection : le langage. C’est toute la problématique de Chomsky qui, même s’il évite de lier ses recherches sur le langage et son engagement politique et d’en faire une unité, il s’avère que dans les deux cas, il y a un point commun, l’idée de la perplexité et d’un questionnement continu.

Chomsky, contrairement à une idée reçue, n’a jamais été l’homme des certitudes, mais de la perplexité.

Il tente depuis sa thèse, soutenue à l’université de Pennsylvanie en 1955 et son livre, Structures syntaxiques (1955) de mettre en œuvre sa grammaire générative et transformationnelle dans une période dominée notamment par les approches structuraliste, distributionnaliste et comportementaliste. Il faut dire que le compagnonnage de Zellig Harris (structuralisme et analyse du discours) et de Roman Jakobson (cercle de Prague) qui l’a aidé à intégrer Massachussetts Institute ot technology comme enseignant a été fondamental, même si, par la suite, il s’éloigne de leurs analyses tout en conservant une profonde amitié surtout pour Harris dont les idées vont fortement orienter ses options politique et linguistique.

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Il va révolutionner la linguistique en partant d’une phrase-clé : « « Toute théorie du langage est, par définition, une grammaire générative ». L’idée de l’innéité du langage provoque de grands débats. Il va ainsi remettre en question des savoirs acquis de longue date, à commencer par cette « vérité » aristotélicienne et saussurienne (Ferdinand de Saussure est considéré comme le maître de la linguistique moderne) selon laquelle le son serait doué de sens, inscrivant son discours dans une biolinguistique.

C’est un linguiste qui n’arrête pas de produire, il est le huitième auteur le plus cité dans la période contemporaine, il remet et se remet en question. Il estime que les travaux sur la langue, malgré leurs richesses, restent encore trop marquées par de simples spéculations. Son idée centrale est celle-ci : « avec un jeu réduit de règles de grammaire et un ensemble fini de termes, les humains peuvent produire un nombre infini de phrases. Il existe et il existera donc toujours des phrases qui n’ont jamais été dites ».

Le langage serait la propriété exclusive des humains. Il insiste sur la présence d’universaux linguistiques. A l’origine de ce travail un certain nombre de questionnements, d’ailleurs très bien résumés par un professeur de linguistique suisse : « 1) Comment décrire et comment analyser le savoir linguistique du locuteur adulte ? Comment se savoir se développe-t-il dans l’organisme humain ? Comment est-il mobilisé dans la pratique langagière d’un locuteur ? Quels sont les mécanismes physiques et neurologiques sur lesquels repose ce savoir et sa mobilisation ? ».

Chomsky qui rejette le poststructuralisme et le postmodernisme prend à contre-pied une idée centrale du behaviourisme selon laquelle la communication serait l’objectif du langage, considérant la communication comme un simple espace du langage, un élément parmi d’autres. Il explique cette réalité par les failles et les lacunes qui marquent tout rapport, estimant que « le langage entraverait la communication ».

Mais souvent, quand on évoque Chomsky, on parle surtout de son engagement politique. Pour lui, l’intellectuel devrait être à l’écoute des gens et éviter toute indifférence : « les intellectuels qui gardent le silence à propos de ce qu'ils savent, qui se désintéressent des crimes qui bafouent la morale commune, sont encore plus coupables quand la société dans laquelle ils vivent est libre et ouverte. Ils peuvent parler librement, mais choisissent de n'en rien faire ». Il est plus proche de Sartre (intellectuel universel) que de Foucault (Intellectuel spécifique). D’ailleurs, dans une discussion avec Foucault, il lui a reproché une certaine mollesse. L’intellectuel serait ainsi un homme d’action, qui, soutient-il, ne devrait pas hésiter à être dans l’arène.

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Comment a-t-il pris conscience de la nécessité de prendre parti et d’épouser les thèses anarchistes ? C’est durant la guerre civile en Espagne en 1936. Il avait 12 ans. Il ne pouvait supporter les massacres dont avaient été victimes des socialistes anarchistes. Il avait aussi lu un très beau texte de George Orwell, « Hommage à la Catalogne ». C’est à partir de cette période qu’il s’était mis à s’intéresser à la politique. Les années 1960, période de bouillonnement politique, culturel et intellectuel, donnaient à voir un monde marqué par les injustices, l’apartheid et les inégalités, mais aussi par l’émergence de groupes artistiques et littéraires contestataires, tout bougeait dans le monde, surtout en Europe et aux Etats Unis. Il avait pris position contre la guerre du Vietnam et avait participé à différentes manifestations, notamment celles des étudiants, il était à l’époque professeur à Massachussetts Institute of technology. Il était affilié à un syndicat, IWW ( Industrial Workers of the Word). Il avait été poursuivi en justice pour ses positions contre la guerre du Vietnam et avait vu son nom figurer sur une « liste secrète d’opposants politiques » durant le règne de Richard Nixon.

Il se définit comme un intellectuel critique dont la fonction est de révéler les inégalités et de déconstruire le fonctionnement des structures de répression et des espaces idéologiques, à l’origine de la « fabrication du consentement ». Il s’intéresse surtout à la politique étrangère des Etats Unis et au fonctionnement des médias. Il coécrit d’ailleurs avec un universitaire, Edward Herman, un ouvrage intitulé « La fabrication du consentement », paru en 1988.

Dans ce livre, les auteurs tentent de dévoiler les mécanismes du fonctionnement du discours des médias, leurs positions, leurs choix éditoriaux et les pratiques permettant la mise en aliénation du public. Ce travail de dévoilement est élaboré à partir de la mise au jour des déterminants économiques, de la place de la publicité, des sources et des instances idéologiques. Sans évacuer les contradictions marquant les médias et la complexité du fonctionnement, ils arrivent à la conclusion que les médias inscrivent leur discours dans une tentative de maintenir l’ordre établi, promouvant un débat public s’inscrivant dans une perspective déterminée, limitée, excluant toute possibilité de contester les pratiques politiques et idéologiques profondes.

Chomsky essaie de prendre de la distance avec l’objet de son travail partant de l’idée que la perplexité est le moyen le plus sûr menant à la connaissance. Il n’use nullement de clichés, de stéréotypes ou de présupposés, il décrypte les différentes formations discursives.

Quand il parle de la politique étrangère des Etats Unis, il réunit une banque de données qui lui permet de bien approcher son sujet. Déjà, en 1969, il publie son ouvrage, « L’Amérique et ses nouveaux mandarins », expliquant les choix faits par l’administration et ses alliances, excluant toute question éthique. Il estime que les pays « Occidentaux » n’ont pas intérêt à soutenir l’émergence de démocratie dans les pays du « Tiers-Monde » : « -« les Etats-Unis ne peuvent tolérer le nationalisme, la démocratie et les réformes sociales dans le tiers monde, parce que les gouvernements de ces pays devraient alors répondre aux besoins de la population et cesser de favoriser les intérêts des investisseurs américains ».

Il est partout, invité dans un grand nombre de pays, ses livres sont de véritables bestsellers, des millions d’exemplaires vendus. En Turquie, en 2002, un de ses éditeurs avait été poursuivi en justice pour avoir publié un de ses livres où il s’exprime sur les kurdes, il prend le premier avion demandant qu’on le mette en prison, l’éditeur a été relâché. Il a soutenu le groupe zapatiste, les Palestiniens, le mouvement « Occupy » en 2011.

Auteur d’une soixantaine d’ouvrages, il est l’écrivain politique et le linguiste le plus lu ces dernières années. Ne dédaignant pas le terrain tout en ne cessant pas d’écrire, il a 92 ans, il est souvent pris pour cible. Il a soutenu Bernie Sanders qui aurait, selon lui, grâce au bon usage des réseaux sociaux, malgré toute l’opposition de la presse traditionnelle, gagné les faveurs des populations et à « dé-péjorer » le « socialisme » dans une société qui aurait un système électoral trop peu démocratique dans lequel les grands électeurs seraient plus importants que les voix des populations. Mais soutient-il, les sociétés occidentales seraient relativement libres en comparaison avec les Etats autoritaires qui seraient fermés à toute parole sociale, il reconnaît qu’il y a de très bons journalistes souvent peu visibles.

Ses analyses sont parfois fragilisées par ses options idéologiques et politiques, il est anarchiste libertaire, se retrouvant dans des situations où il ne tient pas compte de la complexité des positions et des situations, éludant les contradictions traversant les structures politiques et sociales.

Cet homme de 92 ans traverse les contrées de la philosophie, de l’architecture, de la linguistique, la littérature, la sociologie, son influence est extrêmement prégnante, pas uniquement dans les sciences sociales, mais aussi en biologie et en médecine. Il pose les vraies questions…

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