Les propos peu convenables (racistes?) de Marx et d'Engels sur les colonisés

Ce texte tente de donner à lire certains propos, à la limite du racisme, de Marx et d'Engels à propos des colonisés, des Indiens et des Irlandais.

Comme beaucoup d’écrivains et d’intellectuels avaient accompagné la colonisation, Marx et Engels, eux aussi, prisonniers d’un regard minorant les colonisés, ont justifié l’occupation coloniale. Ils ont produit dans leurs premiers textes une image trop européocentriste, analysant, à l’aune des grilles « occidentales », une société algérienne et « orientale », en porte à faux avec ses schémas préétablis, allant jusqu’à légitimer la colonisation la considérant comme porteuse des « valeurs de la civilisation » en opposition aux « peuples arriérés ».

Truffé de clichés et de stéréotypes, leur discours marqué par une construction binaire, utilise les mêmes arguments que ceux des autorités coloniales françaises et britanniques. Friedrich Engels porte un regard raciste sur les populations colonisées, dominées qui seraient inférieures, sans Histoire, devant considérer la colonisation comme un bienfait :  « Des peuples qui n’ont jamais eu leur propre histoire, qui passent sous la domination étrangère à partir du moment où ils accèdent au stade le plus primitif et le plus barbare de la civilisation, ou qui ne parviennent à ce premier stade que contraints et forcés par un joug étranger, n’ont aucune viabilité, ne peuvent jamais parvenir à quelque autonomie que ce soit ».

Et encore : « Et si l’on peut regretter que la liberté ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes bédouins sont un peuple de voleurs » ou « Après tout, le bourgeois moderne, avec la civilisation, l’industrie, l’ordre et les « lumières » qu’il apporte tout de même avec lui, est préférable au seigneur féodal ou au pillard de grand chemin, et à l’état barbare de société à laquelle ils appartiennent ».

Cette lecture se retrouvait malheureusement reproduite par des universitaires et des militants politiques colonisés qui reprenaient le même schéma d’analyse, ignorant complètement le terrain. Ils citent souvent ces mots de Marx, extrêmement discutables parce que trop subjectifs : « Nous ne devons pas oublier que ces communautés villageoises idylliques, malgré leur aspect inoffensif, ont toujours été une fondation solide du despotisme oriental, qu’elles enfermaient la raison humaine dans un cadre extrêmement étroit, en en faisant un instrument docile de la superstition et l’esclave de règles admises, en la dépouillant de toute grandeur et de force historique ».

Marx et Engels, quand il s’agit des colonisés, usent d’un discours essentialiste et européocentriste. Ils insistent sur l’existence d’une seule civilisation, Europe et Amérique du Nord, qui ne peut être assimilée à la barbarie des autres peuples. L’hypertrophie du moi « occidental » neutralise et nanise toutes les autres cultures perçues comme peu dignes, anhistoriques. Le discours de Marx renferme des relents racistes quand il s’agit d’évoquer les colonies. Il parle ainsi de l’Algérie, usant d’un discours essentialiste : « Les Arabes sont des nomades, fidèles aux traditions de leurs ancêtres, et restent en dehors de toute évolution et hostiles à la civilisation ».

Cette hypertrophie du moi « occidental » investit sérieusement le discours de Marx et Engels qui justifie la colonisation tout en tolérant les massacres commis par les puissances occupantes en Inde ou en Afrique du Nord, considérant les colonisés comme réactionnaires. Ses positions par rapport à la question coloniale sont d’une extraordinaire ambiguïté faite parfois de positions pro-colonialistes. Marx apprécie ainsi l’occupation de l’Inde : « L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice – l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie ».

Engels évoque, lui, l’Algérie en des termes révoltants et racistes : « La conquête de l’Algérie est un fait propice au progrès de la civilisation. Si l’on peut regretter que la liberté ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes Bédouins sont un peuple de voleurs. Après tout, le bourgeois moderne avec la civilisation, l’industrie, l’ordre et les “lumières” qu’il apporte tout de même est préférable au seigneur féodal ou au pillard de grand chemin et à l’état barbare de la société à laquelle ils appartiennent ».

Ce n’est qu’à partir des années 1860 que le discours de Marx va changer, rompant avec l’européocentrisme et portant un regard différent sur le « mode de production asiatique » et sur cette tendance à examiner les jeux politiques et économiques à l’aune de la culture européenne, saisissant les rapports de domination impérialiste. Ses derniers textes constituent une certaine dénonciation des méfaits du colonialisme. Les premières positions de Marx pourraient s’expliquer par l’influence des écrits des orientalistes qui ont réussi à imposer une lecture binaire du monde et de l’Histoire. Mais Engels est resté fondamentalement prisonnier de son regard raciste.

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