Ahmed Chenikii
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Billet de blog 29 sept. 2022

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Littérature, lecture plurielle et cendres de l'auteur

POSITIONS CRITIQUES (Point 4) : J’essaierais de publier des textes qui nous permettraient peut-être de confronter nos idées, au-delà de nos positions intellectuelles et scientifiques. Le choix du titre central, « Positions critiques » n’est nullement fortuit, il correspond à ce désir de (re)lire peut-être autrement certains concepts. C'est le deuxième point d'une série de textes.

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POSITION IV

La littérature, c’est de l’ordre de la jouissance et du plaisir, elle est aussi marquée du sceau de la pluralité. Un roman, par exemple, est très complexe, il est tributaire de nombreuses articulations et de plusieurs instances. Ainsi, toute lecture est inépuisable, singulière tout en étant multiple. Lire, c’est découvrir une partie du texte, lire n’est jamais de l’ordre de l’exhaustivité. C’est peut-être ce qui fascine et attire dans l’œuvre littéraire. C’est pour cela qu’une lecture hybride, plurielle est nécessaire.

J’ai toujours eu envie de tordre le cou à cette idée reçue qui consiste à inviter les chercheurs à user d’une approche unique pour lire un texte ou un terrain, alors que tout texte et toute réalité sont ouverts à une sorte de pluralisme méthodique ou méthodologique en adéquation avec l’objet, le terrain, les objectifs et la problématique. Le texte est le lieu d’articulation de plusieurs savoirs et de nombreux discours qui portent le langage.

Souvent, aussi, on a cherché à lire le texte, en partant, soit de l’auteur, du texte ou du lecteur, alors que ces trois entités, extrêmement complexes, s’entremêlent, s’interpénètrent et s’entrechoquent. Le sens est au cœur de l’entreprise critique. C’est le processus de mise en interrogation (s) qui permet justement une meilleure saisie du texte ou du terrain. Dans  Pourquoi j’aime Emile Benveniste ? (« Pourquoi j’aime Benveniste II » [1974], Le Bruissement de la langue : Essais critiques IV, Paris, Seuil, 1984, p. 194-196), Roland Barthes évoque l’importance de l’énonciation dans la construction de l’objet en littérature et dans les sciences sociales, convoquant de nombreux territoires méthodologiques et épistémologiques.

Même Paul Ricoeur inscrivait ses recherches dans une quête plurielle de l’objet, allant dans le sens du texte comme discours, langage et savoir, travaillé par de nombreux codes. Cette quête heuristique, complexe et forcément incomplète, même si le chercheur a l’illusion de l’exhaustivité, ne peut être plus ou moins pertinente, que si elle est soutenue par une lecture plurielle, globalisante.

Y a-t-il une analyse spécifiquement littéraire ou devrait-on emprunter des éléments à d’autres disciplines ? Il se trouve qu’aujourd’hui, il n’est nullement possible de travailler sur un sujet sans faire appel à d’autres instances et à d’autres disciplines. L’architecte ne peut travailler sérieusement que s’il fait appel à l’anthropologie, à la psychanalyse, à la philosophie…D’ailleurs, il y a un travail extrêmement intéressant d’un architecte hollandais, Kem Koolhaas qui recourt à un certain nombre d’éléments puisés dans de nombreuses disciplines (anthropologie, politique, sociologie, médias, histoire, sémiologie, technologie…) pour pouvoir mettre en œuvre une œuvre architecturale et la lire en la considérant comme UN multiple, une sorte de rhizome, dans le sens de Deleuze-Guattari.

Le texte ou le terrain détermine le choix de telle ou telle démarche, je souligne que tout travail sur le langage est inépuisable. Ainsi, ce qui devrait nous importer, c’est la convocation de tous les éléments permettant la saisie de l’objet, qu’ils soient d’ordres sociologique, anthropologique, sémiologique, psychanalytique ou technologique. Une lecture hybride ou systémique serait intéressante. Lire un texte ou un terrain en mettant en œuvre une démarche associant des éléments de plusieurs disciplines pouvant nous aider, plus ou moins, à entreprendre une lecture quelque peu sérieuse, même si, comme je vous l’ai dit, au début, aucune lecture n’est exhaustive. C’est comme le désir, elle est de l’ordre de l’incomplétude.

J’aime beaucoup les propositions de Paul Ricoeur s’articulant autour d’une posture triadique : auteur-texte-lecteur et d’une logique singulière considérant l’œuvre littéraire comme un discours et la littérature comme communication. Il serait bon de relire Temps et récit que j’estime fondamental. Il rejette l’idée d’un texte défini comme « un ensemble clos de relations internes entre un nombre fini d’unités », contestant l’idée de Barthes selon laquelle le récit serait une grande phrase alors que la littérature aurait comme objet exclusif le langage.

Ainsi, rejoignait-il les propositions de Iser (Phénoménologie de la lecture) et Jauss (Esthétique de la réception) et considérait-il que le discours apporte au langage une référence et un sujet : « Interpréter, c’est expliciter la sorte d’être au monde déployé devant le texte ». Il serait peut-être intéressant d’inaugurer l’examen du texte par le questionnement de la voix narrative, présence fictive de l’auteur et dialogue avec une voix extérieure, le lecteur impliqué. C’est pour dire que le travail de lecture est complexe, n’excluant aucune possibilité, aucune instance, répudiant toute clôture et toute certitude ou argument d’autorité ». Je n’évacue nullement l’analyse structurale, seule, elle ne peut comprendre un texte, mais le chercheur peut utiliser certains éléments puisés dans cette approche.

Il n’est pas exclu d’interroger l’environnement du texte en empruntant une perspective sociologique (problèmes de diffusion, la question des publics, fonctionnement de l’institution littéraire, champ littéraire). Il est tout à fait indiqué d’aller du texte pour aller vers l’ailleurs et revenir au texte en dernière instance. Toute lecture sociologiste me semble une entreprise trop peu opératoire. Même chez Sartre, la métaphysique ou l’idéologie d’un auteur ne peut être cernée qu’après l’interrogation du style. Il écrit ceci à propos de Faulkner : « une technique romanesque renvoie toujours à la métaphysique du romancier. La tâche du critique est de dégager celle-ci avant d’apprécier celle-là ».

Pour Sartre, questionner le texte dans ses profondeurs intimes permet de révéler l’expérience singulière d’un homme. Il est hors de question d’évacuer la lecture immanente d’un texte tout en la mettant en relation avec les rapports sociaux qui, d’ailleurs, selon moi, entretiennent une relation dialectique avec le texte, contrairement à la vision trop peu réaliste de l’analyse structurale des années 1960 qui a, selon l’un de ses plus grands promoteurs en France, provoqué beaucoup de dégâts. Il n’y a pas de texte pur, autonome. L’autonomie des sciences humaines est une simple utopie. Ainsi, les structuralistes et les fonctionnalistes rejoignent le discours positiviste et scientiste qu’ils ont l’illusion de dénoncer tout en prenant position sur le plan idéologique.

Les notions de littérarité et de théâtralité devraient-être réactualisées et redéfinies, donnant à lire la littérature comme le lieu d’articulation de plusieurs systèmes et tenant compte de la complexité de l’œuvre littéraire et des conditions de mise en œuvre des jeux ludiques et des codes esthétiques et poétiques.

La question du sens est également essentielle Toute lecture est lieu et enjeu de luttes. Lire, c’est aussi convoquer l’auteur qui délègue sa parole à ses personnages, qui ne disparait pas du texte, mais réussit la gageure de disperser ses restes ou ses cendres tout le long du texte rendant toute lecture de l’itinéraire de l’auteur possible. Dans tout texte, le « moi » dispersé, épars se mue en « soi » multiple, disséminé. Cette dissémination des traces auctoriales est essentielle, elle permet de mieux saisir le rapport du texte à son géniteur qui, lui-même, est complexe, traversé par les jeux sociaux et les héritages politiques et sociaux.

C’est au lecteur de déceler les traces du passage du « moi » au « soi », à travers le discours des personnages et les univers spatiotemporels. Un auteur supposé, construit et un lecteur impliqué dans la fabrication de l’auteur-narrateur plongent dans les rets sinueux du texte. Interpréter, c’est surtout découvrir le sens, retrouver l’entre-deux, les espaces médians, le dialogue fictif de deux entités réelles, l’auteur et le lecteur qui font ainsi du langage un inconscient qui n’existerait pas sans le discours.

Ces éléments médiateurs, lieux de passage, apporteraient de nombreuses informations sur les instances esthétiques, politiques et sociales caractérisant le fonctionnement du texte et permettraient de mieux cerner le sens. On peut aussi déceler dans certains textes des « récits de vie » (Ecole de Chicago). Tout texte comme toute lecture sont liés à des pratiques sociales et à des situations culturelles particulières. C’est ce que semble expliquer Abdelkébir Khatibi, même s’il évacue la question de la complexité de l’entreprise critique : « Le lieu de notre parole et de notre discours est un lieu duel par notre situation bilingue » (Khatibi, Maghreb pluriel). Toute entité est marquée par la présence d’une pluralité de discours qui s’entremêlent, s’entrepénètrent et parfois s’entrechoquent, en dialogue permanent et en constantes négociations.

Le « moi » est fondamentalement social, investi par les configurations et les pratiques sociales. Paul Ricoeur souligne ce fait : « Le récit de fiction repose sur la visée référentielle qui le traverse ». Toute lecture devrait mettre en relief l’importance de la relation qu’entretient le récit littéraire avec l’Histoire et la dimension sociale tout en n’oubliant nullement que nous sommes face à une illusion référentielle, un effet de réel.

Tout est pris en charge par un auteur qui finit par disparaitre, cendres éparses, discours disséminé, des bribes dans la bouche des personnages, cette dissémination des cendres du discours auctorial participe de la mise en œuvre du discours littéraire. Traces, empreintes, réminiscences, remémorations, souvenirs peuvent permettre de mieux retrouver les pas et l’empreinte de l’auteur dans le parcours du texte. Le recueil des lieux physiques participe de l’identification possible du discours de l’auteur.

Ainsi, les lieux matériels symboliques ou fonctionnels, les lieux concrets, les pratiques, des repères culturels, des expressions issues d’un passé commun, d’un contrat possible, d’un environnement culturel ou linguistique particulier, une réappropriation/recyclage des genres littéraires ; allusions/évocations des personnages contribuent à une lecture du discours.

Le travail d’interrogation des différents échanges, des traces intellectuelles pourrait amener le lecteur à démolir les barrières frontalières entre les genres et les textes, proposant une lecture translittéraire donnant à lire des identités en construction et favorisant une certaine transterritorialisation privilégiant différentes migrations sémantiques. Cette approche va dans le sens des propositions de Deleuze, Guattari (Rhizome) et Ortiz (Transculturalité), l’écriture est l’espace quelque peu singulier d’une formation autonome, prise dans sa totalité, ni centre ni périphérie, un « entrelacs, lieu catalytique de la différance » (Derrida).

Souvent, le personnage qui est le lieu d’articulation d’éléments épars, disséminés, de bribes de discours, débordant les frontières du sujet, en constant dialogue avec d’autres univers et d’autres voix, peut-être déstabilisé, occupant une nouvelle posture, empruntant un autre territoire, toute reterritorialisation constitue une sorte de perte relative de son moi traversé par les jeux d’un soi qui transforme le sujet, habituellement placé dans une stase identitaire, subissant constamment des transmutations. Les identités des différents personnages en perpétuelle construction sont souvent traversées par les considérations économiques et sociales.

Le terrain est fondamental. Il n’est nullement possible de faire abstraction du travail d’écriture proprement dit et des différentes interactions référentielles.

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