Inconscient colonial et rapports de domination

Ces dernières années, il y eut une poussée alarmante de la xénophobie poussant certains à aller dans le sens d'un «choc des civilisations» et d'un racisme presque ordinaire. On ne peut saisir ce phénomène qu'en interrogeant les stigmates de l'inconscient colonial. Une lecture

Il n’est nullement possible d’évoquer les rapports des pays africains et arabes sans mettre en rapport cette question avec l’inconscient ou l’impensé colonial. Les réactions de l’ancien colonisateur et de l’ancien colonisé sont souvent, volontairement ou involontairement, traversées par des constructions mémorielles. Le discours de chacun de nous est fondamentalement déterminé par des « structures inconscientes » qui donnent à lire le monde comme une construction.

Le regard qui est le lieu d’articulation de plusieurs logiques discursives et de différentes marques historiques et mémorielles suggère une lecture unilatérale de l’Autre. Ancré dans le quotidien, il porte et produit l’Histoire et une lecture subjective. Toute lecture est déterminée par la formation du locuteur, de la prégnance des différentes formations discursives et leur interpénétration. Tout discours est traversé par d’autres discours en action ou en latence qui contribuent à sa formation. Les stéréotypes et les clichés en circulation, les conflits historiques nourrissant les imaginaires et les rapports entre les peuples contribuent à la mise en œuvre du regard et du jugement sur l’Autre.

L’ancien colonisé serait perçu comme un éternel barbare. Le regard reste toujours travaillé par une Histoire trop controversée et marquée par le discours religieux latent ou explicite et les pratiques coloniales. On se souvient de la fameuse « croisade » de Bush, des déclarations de Berlusconi ou de certains hommes politiques et journalistes européens et américains. Silvio Berlusconi, ancien président du conseil italien avait déclaré le plus sérieusement du monde, reprenant les préjugés de Gobineau : « Nous devrions être conscients de la supériorité de notre civilisation, (...) un système de valeurs qui a apporté à tous les pays qui l’ont adopté une large prospérité qui garantit le respect des droits de l’homme et des libertés religieuses. » (Déclaration faite le 26 septembre 2001).

RAPPORTS DE DOMINATION ET POUVOIRS DICTATORIAUX 

Certes, le propos reste à nuancer malgré les graves glissements sémantiques investissant le langage politique et idéologique dominant. Le puissant, le dominateur met en œuvre des présupposés, jugeant le dominé et le sommant d’obéir à ses injonctions, sinon, il serait déclaré inapte à la civilisation. L’ancien colonisateur s’arroge, consciemment ou inconsciemment, tous les droits pour décider du comportement à tenir par l’ancien colonisé. Souvent, les gouvernants des pays du Sud, en mal de légitimité, font le dos rond et tentent de satisfaire les attentes du colonisateur. Le blanc reste toujours la référence. Ainsi, expliquent Nicolas Bancel et Pascal Blanchard dans leur ouvrage, Les origines républicaines de la fracture coloniale, La fracture coloniale. La société française au prisme de l'héritage colonial (Paris, La Découverte, « Cahiers libres », 2005) : « Si l'on devait décrire le citoyen universel idéal […], le neutre est un homme blanc des classes moyennes et supérieures ». C’est ce « blanc » qui décide du système politique et du comportement personnel à suivre. D’où l’usage d’un discours fait d’impératifs.

L’ « Occident » n’est pas une totalité hermétique, mais un ensemble peu cohérent, pluriel. Les réactions à l’égard des Arabes par exemple ne pourraient être expliquées sans la convocation des jeux mémoriels. Le conflit israélo-palestinien, la situation en Irak, les attaques continues contre les pays arabes et l’islamophobie ambiante caractérisent le discours « occidental » trop marqué par des comportements arrogants et des situations intenables de conflit et un discours paternaliste et foncièrement européocentriste.

Les thèses de Samuel Huttington ou de Bernard Lewis, sérieusement combattues par Edward Saïd, privilégient l’idée de « conflit des civilisations » et confortent un discours colonial trop empreint par un « occident-centrisme » qui considère que toute réforme, tout comportement et toute attitude devraient être façonnée par l’ « Occident » qui fonctionne comme un véritable empire, certes traversé par de nombreux conflits d’intérêts. Les dossiers arabes, par exemple, sont tous pris en charge par les Américains comme si les Arabes étaient congénitalement incapables de gérer leurs affaires. Les interventions militaires « occidentales » ont déstabilisé de nombreux pays arabes et africains. Ils ont provoqué la mort de centaines de milliers de personnes en Irak, en Syrie et en Libye et des flux migratoires sans pareil, détruisant toutes les structures étatiques et militaires et fragilisé de nombreuses régions.

Le puissant (Europe et Etats-Unis) élabore les critères permettant de désigner le « bon » Arabe ou le « bon » Musulman qui devrait adhérer à une sorte de pacte pour se voir admettre dans le cercle des « nations » fréquentables. Le regard est manichéen, caractérisé par la fabrication du « bon » et du « méchant », diabolisé et négativement présenté. La machine médiatique et l’appareil intellectuel participent activement à cette entreprise impériale qui fabrique le regard porté sur l’autre, éternellement perçu comme étrange et barbare. Le travail entrepris par les appareils médiatique et intellectuel dominant a pour fonction d’inculquer dans l’esprit du dominé ou de l’ancien colonisé le sentiment d’infériorité et de lui faire admettre sa domination et la supériorité des valeurs européennes qui, souvent, ne lui sont pas appliquées par le dominant. Ce rapport de domination travaille les relations « nord-sud ».

Les pouvoirs arabes et africains, en conflit latent ou ouvert avec leurs sociétés, contribuent grandement à la reproduction de ce discours parce qu’ils estiment que leur maintien dépend exclusivement du bon vouloir des puissances occidentales. Tous parlent aujourd’hui à l’unisson de « démocratie » alors que les mêmes oligarchies gouvernent toujours. La « démocratie » est instrumentée dans le sens du bâillonnement des voix autonomes, s’inscrivant dans une perspective libérale et excluant toute participation des populations à la prise de décision.

Il eut fallu de fortes pressions américaines qui ont tout à fait raison de défendre leurs intérêts pour que les cheikhs du pétrole et les autres oligarques africains se mettent, pour satisfaire les demandes occidentales, à pérorer le discours démocratique. Tout se fait dans ces pays en fonction des attentes de l’Occident qui ferme les yeux sur les graves atteintes aux libertés dans quelques pays arabes et africains. Les droits de l’homme sont souvent utilisés comme un espace de légitimation du discours « occidental » et des intérêts européens et américains.

Les foules arabes et africaines dépourvues de citoyenneté et de parole autonome constituent, aux yeux des pouvoirs en place, une quantité négligeable. Leurs voix ne pèsent pas lourd devant les pratiques répressives. Bush voulait mettre en application les idées de Fukuyama[1] sur ce qu’il appelle la « fin de l’Histoire » en tentant d’étendre, par l’usage de la force, la « démocratie » et les pratiques néo-libérales, désignant unilatéralement les hommes du pouvoir, en organisant parfois des « élections » sur mesure.

Ainsi, le centre et la périphérie, pour reprendre Samir Amin, sont en quelque sorte institutionnalisés. Le centre, Europe et Etats-Unis, semble intérioriser l’idée d’infériorité des Arabes et des Africains tout en cherchant à les persuader de leur « état de barbarie ». Dans l’imaginaire européen, le « dominé » demeure inférieur, à l’état sauvage, incapable de construire une pensée cohérente, même s’il s’assimile, il demeurerait prisonnier de ses instincts naturels. Edward Said l’explique très bien : « Les cultures les plus avancées ont rarement proposé à l’individu autre chose que l’impérialisme, le racisme et l’ethnocentrisme pour ses rapports avec des cultures autres. »

La question des migrants a permis de libérer le racisme primaire de nombreuses populations qui usent souvent d’un vocabulaire dévalorisant, fait de clichés et de stéréotypes sans prendre le temps de cerner les conditions ayant engendré cette migration. Les morts en mer ne comptent souvent pas ni pour les pays d’accueil, ni ceux d’origine qui, souvent, acceptent que leurs pays soient des lieux où l’Europe jette ses déchets et pille leurs richesses. Comme si la mort d’un migrant ne mérite pas qu’on en parle. Nous assistons à l’existence d’une infra-humanité. La montée de l’extrême-droite en Europe et des discours xénophobes n’est pas du tout une surprise, c’est le produit d’un discours investissant l’imaginaire depuis des siècles.

MEME MARX ET ENGELS USAIENT DE CLICHES ET DE STEREOTYPES

Le discours « occidental » sur les Arabes et les Africains a une histoire qui remonte loin dans le passé des relations conflictuelles entre ces deux mondes. Les uns et les autres, « Occident » et « Orient », ont intériorisé des attitudes agressives et des comportements antithétiques et antagoniques. La colonisation a encore aggravé sérieusement les choses, elle a profondément conforté et renforcé le discours négateur des sociétés colonisées.

D’ailleurs, ce regard dévalorisant et péjorant, traverse de nombreuses contrées idéologiques. Même Karl Marx[2] et Friedrich Engels, ont produit dans leurs premiers textes une image trop eurocentriste, analysant, à l’aune des grilles « occidentales », une société algérienne et « orientale », en porte à faux avec ses schémas préétablis, allant jusqu’à légitimer la colonisation la considérant comme porteuse des « valeurs de la civilisation » en opposition aux « peuples arriérés ». Truffé de clichés et de stéréotypes, leur discours marqué par une construction binaire, utilise les mêmes arguments que ceux des autorités coloniales françaises et britanniques.

Friedrich Engels porte un regard raciste sur les populations colonisées, dominées qui seraient inférieures, sans Histoire, devant considérer la colonisation comme un bienfait :  « Des peuples qui n’ont jamais eu leur propre histoire, qui passent sous la domination étrangère à partir du moment où ils accèdent au stade le plus primitif et le plus barbare de la civilisation, ou qui ne parviennent à ce premier stade que contraints et forcés par un joug étranger, n’ont aucune viabilité, ne peuvent jamais parvenir à quelque autonomie que ce soit. »

Et encore : « Et si l’on peut regretter que la liberté ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes bédouins sont un peuple de voleurs » ou « Après tout, le bourgeois moderne, avec la civilisation, l’industrie, l’ordre et les « lumières » qu’il apporte tout de même avec lui, est préférable au seigneur féodal ou au pillard de grand chemin, et à l’état barbare de société à laquelle ils appartiennent »

Ils insistent sur l’existence d’une seule civilisation, Europe et Amérique du Nord, qui ne peut être assimilée à la barbarie des autres peuples. L’hypertrophie du moi « occidental » neutralise et nanise toutes les autres cultures perçues comme peu dignes, anhistoriques. Le discours de Marx renferme parfois des relents racistes quand il s’agit d’évoquer les colonies. Il parle ainsi de l’Algérie, usant d’un discours essentialiste : « Les Arabes sont des nomades, fidèles aux traditions de leurs ancêtres, et restent en dehors de toute évolution et hostiles à la civilisation ».

Cette hypertrophie du moi européen investit sérieusement le discours de Marx et Engels[3] qui justifie la colonisation tout en tolérant les massacres commis par les puissances occupantes en Inde ou en Afrique du Nord, considérant les colonisés comme réactionnaires. Ses positions par rapport à la question coloniale sont d’une extraordinaire ambiguïté faite parfois de positions pro-colonialistes. Marx apprécie ainsi l’occupation de l’Inde : « L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre régénératrice – l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie ».

Engels évoque, lui, l’Algérie en des termes révoltants[4] : « La conquête de l’Algérie est un fait propice au progrès de la civilisation. Si l’on peut regretter que la liberté ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes Bédouins sont un peuple de voleurs. Après tout, le bourgeois moderne avec la civilisation, l’industrie, l’ordre et les “lumières” qu’il apporte tout de même est préférable au seigneur féodal ou au pillard de grand chemin et à l’état barbare de la société à laquelle ils appartiennent »

Ce n’est qu’à partir des années 1860 que le discours de Marx va changer, rompant avec l’européocentrisme et portant un regard différent sur le « mode de production asiatique » et sur cette tendance à examiner les jeux politiques et économiques à l’aune de la culture européenne, saisissant les rapports de domination impérialiste. Ses derniers textes constituent une dénonciation directe des méfaits du colonialisme. Les premières positions de Marx pourraient s’expliquer par l’influence des écrits des orientalistes qui ont réussi à imposer une lecture binaire du monde et de l’Histoire.

L’ « Occident » a intériorisé l’idée selon laquelle il est le centre, donc unique espace de décision, de contrainte et de répression. Le colonisé n’a pas d’identité, comme le personnage de l’Arabe que tue Meursault de Camus, parce qu’il est tout simplement un Arabe (la majuscule lui sied à merveille). D’ailleurs, les Arabes sont devenus des suspects et de potentiels, candidats au meurtre.

 

ETRE ARABE AUJOURD’HUI N’EST PAS FACILE 

Il n’est pas facile d’être un Arabe dans le monde d’aujourd’hui, subissant la suspicion de l’ « Occident » et la répression des régimes en place. Une analyse du discours employé dans l’ouvrage du chef des inspecteurs de l’ONU Hans Blix, Irak, les armes introuvables[5], donne à voir ce regard de l’Arabe considéré comme quelque peu dérangé, peu digne de confiance. De nombreuses productions littéraires et cinématographiques façonnent cette image. La thèse de Edward Said sur l’œuvre de Joseph Conrad apporte énormément d’informations.

Les scènes de torture en Irak, d’ailleurs ordinaires, ont, une fois révélées au grand public, semblé émouvoir les grands de ce monde qui savaient ce qui se passait dans ce pays où la condition humaine n’est pas respectée. Ainsi, Frantz Fanon, dans son livre, L’an V de la révolution algérienne, a bien décrit ce type de situations : « Le peuple européen qui torture est un peuple déchu, traître à son histoire. Le peuple sous développé qui torture assure sa nature, fait son travail de peuple sous-développé. Le peuple sous-développé est obligé, s’il ne veut pas être moralement condamné par les « nations occidentales », de pratiquer le fair-play, tandis que son adversaire s’aventure la conscience en paix dans la découverte illimitée de nouveaux moyens de terreur. Le peuple sous-développé doit à la fois prouver par la puissance de son combat son aptitude à se constituer en nation et par la pureté de chacun de ses gestes, qu’il est jusque dans les moindres détails le peuple le plus transparent, le plus maître de soi ». 

Mais il faut s’entendre sur une chose, malgré certains traits constants et invariables, l’ « Occident » n’est pas une totalité, il est traversé par des courants divers, comme d‘ailleurs l’ « Orient ». C’est ce regard totalisant et intégriste qui rend presque impossible toute relation normale entre les deux univers. Ainsi, tout conflit, tout problème est accentué parce que marqué par des contingences historiques, sociologiques et religieuses.

Même le « savoir », dans ces conditions, est instrumenté, favorisant le regard du centre et dévalorisant les lieux de l’altérité. L’autre est vécu comme étrange, étranger et barbare. L’ethnologie et l’anthropologie qui restent toujours suspectes, puisque apparues à l’aune de la colonisation et de la prétendue supériorité occidentale.

Le discours ethnocentriste est souvent intériorisé par les élites et les universitaires des sociétés colonisées qui le reproduisent dans leurs travaux, en évitant de l’interroger tout en reprenant ses grilles et ses jugements, reproduisant, souvent de manière inconsciente, une sorte de racisme ambiant et latent. Les références exclusivement occidentales et l’usage de grilles, probablement opératoires dans les sociétés d’origine, peuvent être inefficaces et non opératoires dans l’analyse des sociétés arabes.

Ainsi, se retrouve-t-on prisonnier d’un regard qui dévalorise nos propres sociétés. Le chercheur des pays dominés devrait contrebalancer le discours « occidental » en déconstruisant l’appareillage conceptuel dominant, mettre en œuvre de nouvelles instances épistémologiques, en évitant le face à face contreproductif de l’ « Occident » et de l’ « Orient ». Un certain nombre d’auteurs arabes et africains (Tayeb Tizini, Mahmoud Amin El Alem, Hussein M’roue, Mehdi Amel, Mohamed Arkoun…) tentent justement d’aller dans ce sens, c’est-à-dire redéfinir les contours conceptuels et proposer une lecture du monde qui éviterait une sorte de parallélisme des formes, en juxtaposant deux regards, celui de l’Européen et celui du dominé marqué par les jeux du nationalisme.

L'altérité est au centre de tout le débat culturel dans les pays anciennement colonisés. C'est à travers l'Autre qu'on façonne notre manière de faire et de construire les différents espaces de représentation. Les élites ont, à travers la colonisation, assimilé les valeurs occidentales. Ainsi, la question de l'emprunt traverse-t-elle tous les débats sur la culture et la société nationale. Abdellah Laroui explique dans son ouvrage, L'idéologie arabe contemporaine[6], que les Arabes pensent toujours leur Histoire et leur vécu en fonction de l'Occident et que l’ « occidentalisation » est irréversible : « L’impérialisme devient une structure globale qui, survenue dans un pays, dessine aux autres le cadre de leur évolution future. Les autres pays ne peuvent plus penser ni agir que dans ce cadre donné. Seulement au lieu de considérer ce fait comme une malédiction, on tend à y voir la victoire de l’Universel ; si cette structure nouvelle s’est imposée d’une manière tellement incontestable, c’est qu’elle portait en elle plus d’universalité, c’est-à-dire de capacité d’unir les hommes que celle qu’elle a remplacée. Cette deuxième perspective (la première étant la quête de l’authenticité) est donc obligée de justifier historiquement l’impérialisme, non pas dans le détail de ses actes, mais dans son mouvement d’ensemble. Quant au moi, elle refuse de le ramener à une postulation négative, de le traiter comme la marque que laisse l’âme délestée d’elle-même ; elle l’identifie aussi à un processus, mais d’une manière positive ; le Moi, ancien fruit de la société détruite, s’accroche un bon moment, puis il sera remplacé par un autre Moi, fruit de la nouvelle société ; en attendant que ce dernier se cristallise, il y a un vide, cela est vrai, mais au lieu de le valoriser, il faut le relativiser, en faisant confiance au temps ».

 

L’AUTRE EST EN CHACUN DE NOUS

Toute tentative de remise en question de la culture occidentale passe par le chemin de l' « Occident » auquel on emprunte les schémas conceptuels. Dans les moments de crise, on ressort le sempiternel discours de l'"invasion étrangère" sans interroger ou avoir les capacités de lire les réalités historiques faites de rencontres et d'emprunts continus. Ce syntagme, utilisé par tous les pouvoirs en place dans les pays anciennement colonisés, surtout dans des situations de crise, manière de rejeter tout apport scientifique, suggère l'existence d'une culture de musée, une impossibilité de prendre réellement en charge le présent.

Penser le moi, c'est penser l'Autre, le rendre présent dans toutes nos activités, nos représentations. L' « Occident » parcourt le discours culturel qui prétend rejeter ce qu'on appelle communément la parole de l'Autre. La colonisation, évacuant toute possibilité d'expression nationale, fut à l'origine de la redécouverte de la représentation culturelle de l’Occident et de l'altérité. Si, au début, les autochtones d’Afrique du Nord, par exemple, rejetèrent la culture de l'Autre, quelques décennies après, sous la pression de la colonisation et des contacts avec les lettrés du Proche Orient, trop séduits par les formes culturelles européennes légitimant ainsi cette appropriation des formes culturelles françaises, ils furent obligés de l'admettre. L’ « Occident » et l’ « Orient » se regardent comme des chiens de faïence, se fabriquant une vision intégriste tentant de façonner l’Autre à son image.

L’Europe se fabrique son propre Orient, son Afrique, la violence à fleur de peau et le couteau entre les dents. Elle façonne un vocabulaire qui serait l’apanage des anciens colonisés, trop suspects, trop barbares et cherchant à détruire un « Occident » en danger devant la menace de gens venus d’ailleurs dont on refuse toute différence et toute reconnaissance. Leur Histoire est présentée comme une succession d’assassinats, de viols et d’événements sanglants.

Le regard porté sur les anciennes colonies reste encore prisonnier des contingences historiques et d’une mémoire sélective, soutenue par la caution de la grande majorité des élites trop promptes à créer leur propre Orient peuplé de « sauvages » et de « barbares » bons à être civilisés. Le discours des journalistes et des écrivains accompagnant la colonisation se retrouve pris en charge par leurs homologues d‘aujourd’hui qui reprennent à quelques virgules près les mêmes expressions et la même logique consistant à considérer l’entreprise d’occupation comme foncièrement positive, visant à sortir de la léthargie et de la barbarie les pauvres colonisés, trop sauvages pour accepter cet intérêt d’ordre philanthropique.

L’analyse des romans du courant appelé « algérianiste » représenté par Robert Randau et Louis Bertrand, de 1919 à 1935 ou de textes de nombreux orientalistes donne à voir le même discours, les mêmes thèmes. L’imaginaire social semble avoir intériorisé l’image négative façonnée sur l’Autre, un discours latent et des positions implicites. Le colonisé reste aux yeux de l’ancien colonisateur, malgré ses tentatives de se blanchir, dangereux.   

C’est souvent une sorte de non-dit et d’implicite qui marque le discours trop sollicité par les différentes contingences historiques et religieuses et un imaginaire, produit de constructions fantasmagoriques et mythiques, donnant à voir une image déformée de celui qui ne vous ressemble apparemment pas. Jacques Derrida a bien raison de parler de la « déraison mythique » qui caractérise ce regard que se portent les uns sur les autres, s‘excluant et se niant. En « Occident » comme en « Orient », l’imaginaire collectif reste encore investi des marques historiques et d’une profonde paranoïa empêchant souvent toute communication, d’ailleurs biaisée par un particularisme outrancier.

L’« Occident » ne se réduit pas aux « intellectuels médiatiques » ou à ces clercs qui peuplent les télévisions européennes et américaines. C’est vrai que parfois, dès qu’il s’agit de cet « Orient » fabriqué par l’ « Occident » en fonction de ses intérêts et de ses fantasmes, le discours paternaliste usant de mots et d’expressions redondants, traverse toute la représentation et caractérise également une certaine gauche[7]. Les certitudes investissent le discours et servent de caution à une opération politique et idéologique.

 

HISTOIRE DE L'« UNIVERSALISATION »

L’« universalisation » musclée du schéma « démocratique », favorisée par la puissance militaire et économique, est factice et illusoire, produisant un discours double et des pratiques syncrétiques et schizophréniques, provoquant maints quiproquos et de multiples désillusions. Ce regard, excluant toute dimension historique, se limite à la saisie de la forme et à une entreprise syncrétique, proclamant la mort du sujet et la reconstruction ou la reproduction du discours et des pratiques coloniales. Les formations discursives sont essentiellement marquées par la présence de traces multiples et de résidus hybrides de cultures diverses. Toute universalité est sous-tendue par une singularité qui n’exclut nullement la prégnance de la posture de l’être universel.

L’expérience de l’ « Occidentalisation » de l’Egypte et des pays anciennement colonisés, entamée durant le règne du vice-roi d’Egypte, Mohamed Ali Pacha a produit des comportements et des situations où se juxtaposent et s’entrechoquent deux instances, l’une européenne et l’autre indigène, autochtone, engendrant de profonds troubles dans les sociétés colonisées, aliénées et privées de leurs formes originelles de représentation. La rencontre aurait dû se faire sans grands accrocs, mais la nature de toute pratique imposée, forcée et de toute altérité non librement consentie, engendre de sérieuses crises.

Comme l’ « Occident » a son « Orient », l’ « Orient » a aussi fabriqué son propre « Occident » trop nourri par une histoire souvent conflictuelle et marquée par le rejet et l’exclusion de l’Autre, position accentuée par la colonisation et ses atrocités. Les populations arabes et africaines qui ont, en grande partie, bénéficié de l’éducation et d’une certaine ouverture d’esprit leur permettant de rompre avec le passé colonial, trop privatif, désirent ardemment la mise en œuvre de profondes transformations démocratiques. Les anciens colonisés ne peuvent se détacher de la culture européenne dans la mesure où le monde est dominé par celle-ci, il n’est nullement possible de revenir à des espaces archéologiques. Tout est affaire de rapports de forces et de représentation. Il n’est nullement possible de s’en détacher dans la mesure où l’Europe est le produit des cultures antérieures, mais plutôt de profiter de ses enseignements tout en conservant une certaine autonomie.

Les cultures ne sont pas impénétrables. Bien au contraire, elles fonctionnent comme des vases communicants. Elles ne s’excluent pas, bien au contraire, elles s’interpénètrent et s’enrichissent les unes les autres. Le monde est en changement permanent, évacuant tout statu quo. Cette attitude a été, à maintes reprises, dénoncée par le sociologue Pierre Bourdieu[8] qui y voyait une grave dérive et un déni de démocratie provoquant, par la force de la puissance médiatique un dangereux « ordre des choses » naturel : « De toutes les formes de « persuasion clandestine », la plus implacable est celle qui est exercée tout simplement par l’ordre des choses ».

Cette idée de Bourdieu met en pièces cette caricature de démocratie, lieu central d’une violence double, à la fois symbolique et concrète. La pratique du pouvoir est essentiellement prisonnière, dans les pays dits démocratiques, de la puissance de l’argent et de la prééminence d’une minorité. D’ailleurs, même le vote constitue tout simplement une sorte d’abandon d’une certaine souveraineté populaire à un groupe de personnes très riches héritant d’une caution populaire pour diriger la société. Cela ne veut nullement dire qu’il n’est pas possible d’adapter le jeu démocratique à nos sociétés, en tenant compte de quelques rares particularités de celles-ci, en évitant tout excès de singularisation.

Le colonisé bénéficie désormais de la même éducation que l’Européen, a les capacités de produire les mêmes outils et de mettre en œuvre des espaces théoriques. Il est le produit de l’Histoire « moderne », vivant dans un contexte architectural de type européen, ayant adopté les formes de représentation européennes et nourri d’une culture désormais mondialisée. S’il y a problème, c’est au niveau du mal-gouvernement qui sévit dans la majorité des pays anciennement colonisés, encore prisonniers de structures étatiques et politiques calquées sur les formes coloniales de pouvoir.

La citoyenneté déserte les lieux de la concertation et de la consultation, une fois le vote terminé. L’exemple de la guerre contre l’Irak est très significatif de cette pratique. Les grandes puissances qui ont déstabilisé des pays comme la Syrie, l’Irak ou la Lybie voudraient les « reconstruire » tout en continuant à les « surveiller et à les punir » dans une logique d’embastillement et de posture carcérale. 

« Reconstruire » convoque une réitération, mais celle-ci semble se conjuguer au temps du contrôle de la décision et du territoire. Tout ceci correspond à un processus de déterritorialisation-reterritorialisation dans l’optique de la mise en œuvre d’un discours qui rendrait responsable du chaos l’ancien responsale, certes dictateur, soutenu par l’ « Occident » avant de se retourner contre lui et rétablirait une autre posture discursive où s’effacerait la proximité des « occidentaux » avec les « diables » incarnés par les dirigeants renversés ou inquiétés et la destruction de ces territoires qui allaient peut-être produire un discours relativement autonome. Participent à cette entreprise de diabolisation de « l’ennemi » les machines médiatique et intellectuelle qui légitiment ainsi ces opérations coloniales de destruction.

La figure de l’ « ennemi » est représentée par le dirigeant, souvent un dictateur, présenté sous les traits d’un « diable », d’un être malfaisant, assassin, barbare…Il est caractérisé par des traits exclusivement négatifs. Il est individualisé, marqué du sceau de la solitude et de l’isolement, donnant l’impression et l’illusion qu’il est seul à décider, facilitant ainsi le jeu de la diabolisation en choisissant un personnage, entreprise qui passerait facilement au niveau de la réception. On place en face de lui une autre figure considérée comme homogène et informe, le peuple, incarnant la victime. La structure est empruntée au style mélodramatique et au fonctionnement du conte et du récit fantastique. Le marionnettiste est présenté comme un personnage collectif positif qui compatit à la douleur des victimes qu’il tente de sauver. Il est gentil, ne pouvant résister à l’injustice, il accourt pour sanctionner le méchant, usant de larmes et de compassion. L’émotion vient à la rescousse de ce discours dont le représentant le plus arrogant s’appelle Bernard Henri Lévy.

Les puissances économiques et financières dessinent désormais les contours du jeu démocratique. C’est grâce à sa colossale fortune que le « Cavaliere » a accédé à son poste. Sinon comment peut-on imaginer Silvio Berlusconi diriger un grand pays comme l’Italie ? Le directeur du « Monde Diplomatique », Ignacio Ramonet apporte son point de vue en insistant sur ses « atouts » : « Quels atouts ? En premier lieu ceux que lui offre son immense fortune la quatorzième du monde et la première d’Italie. Une fortune bâtie à partir de rien, grâce à la protection, au départ, de son ami Bettino Craxi. A coups de manigances, il réussit d’abord dans l’immobilier, puis dans la grande distribution et les supermarchés ensuite dans les assurances et la publicité, et enfin dans le cinéma et la télévision. Il devient, avec le groupe Bertelsmann, Rupert Murdoch, Léo Kirsch et Jean-Marie Messier, l’un des empereurs des médias en Europe ». Cet homme liberticide va user de la violence symbolique de la télévision (il contrôle l’empire audiovisuel et éditorial, Fininvest et la grande maison d’édition, Mondadori) pour fonder en un temps-record son parti-sandwich, Forza Italia qu’on appelle souvent « le parti de la télévision », gagner les élections et s’allier à la xénophobe Ligue du Nord et à la formation fasciste, l’Alliance nationale. L’ère Berlusconi est truffée de pratiques douteuses visant à imposer la confusion des fonctions par des décrets-lois comme celui du 12 décembre 2003 relatif au système audiovisuel. Les accusations de corruption et de trafic d’influence n’en finissent pas dans ce « système néo-fasciste » pour emprunter une expression à Dario Fo ».

Un proche de Silvio Berlusconi, Sandro Bondi, parle ainsi de son parti : « Forza Italia se fonde essentiellement sur la personnalisation et la spectacularisation de la vie politique à partir d’un leader charismatique. La télévision permet le rapport direct de ce leader avec les électeurs ».

Cette démocratie berlusconienne est une caricature de la démocratie athénienne qu’Aristote dépeignait de cette manière dans son ouvrage, La politique : « En démocratie, les pauvres sont rois, parce qu’ils sont en plus grand nombre, et parce que la volonté du plus grand nombre a force de loi ».

La démocratie est apparue il y a plus de vingt-cinq siècles à Athènes au même titre que la citoyenneté et la tragédie, deux espaces-clés de la cité grecque. L’Europe fait de la Grèce, pour des raisons de commodité idéologique et symbolique, sa référence originelle alors qu’elle l’a découverte très tardivement.  Aujourd’hui, les choses ont changé. Le « peuple » vote par procuration et se voit déposséder de sa voix par la télévision fonctionnant comme le relais privilégié des puissances de l’argent. La presse comme quatrième pouvoir est tout simplement une illusion, un mensonge. 

                         

[1] Francis Fukuyama dont l’idée centrale s’articule autour de la domination du monde par la « démocratie libérale » semble se tromper sérieusement sur l’analyse des réalités du monde marquées par une extrême complexité et une incroyable dynamique. Paradoxalement, malgré la déliquescence de l’Union Soviétique et l’apparition d’un système unipolaire dirigé par les Etats-Unis, d’autres forces ont fait leur apparition contestant cette poussée impérialiste américaine qui a fini par discréditer l’idée même de démocratie libérale et de donner le coup de grâce à une Europe extrêmement divisée. La disparition de certaines dictatures en Amérique Latine, au Portugal, en Espagne, en Grèce et dans d’autres pays n’a nullement provoqué un engouement pour la « démocratie libérale ». Bien au contraire, elle est assimilée à une entreprise impériale, ce qui a suscité la mise en œuvre de blocs de résistance comme les BRICS, à un certain moment (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et de discours alternatifs de résistance. Certes, les Etats-Unis tentent de mettre un terme à ces espaces autonomes, au Nicaragua, au Venezuela, au Paraguay et ailleurs en fomentant des opérations de déstabilisation ou des coups d’Etats déguisés comme au Brésil ou en Bolivie et au Venezuela. Les concepts de « démocratie » et des « droits de l’homme », tels qu’ils sont utilisés sont à géométrie variable. D’autres formes de gouvernement font leur apparition dans un monde dominé par les puissances de la finance qui dénaturent le système démocratique en prenant le pouvoir réel, en dehors des instances élues.

[2] Marx parle ainsi de l’Algérie : « Nous ne devons pas oublier que ces communautés villageoises idylliques, malgré leur aspect inoffensif, ont toujours été une fondation solide du despotisme oriental, qu’elles enfermaient la raison humaine dans un cadre extrêmement étroit, en en faisant un instrument docile de la superstition et l’esclave de règles admises, en la dépouillant de toute grandeur et de force historique. »

[3] K. Marx et F.Engels, Textes sur le colonialisme, Éditions du Progrès, Moscou, 1977 ; K. Marx et F.Engels, Du colonialisme en Asie. Inde, Perse, Afghanistan, Mille et une nuits, Paris, 2002, édition établie par et postface de Gérard Filoche ; Marxisme et Algérie, textes de Marx et d’Engels réunis par René Gallissot, avec la collaboration de Gilbert Badia, Paris, Union Générale d’Edition, 1976 ; Le Capital, Paris, PUF.

[4] Friedrich Engels, “Abd el-Kader”, The Northern Star, 22 janvier 1848 ; cité par Gilbert Badia, Marxisme et AlgérieTextes de Marx et d’Engels, Paris, UGE, 1976

[5] Hans Blix, Irak, les armes introuvables, Paris, Fayard, 2004

[6] Abdellah Laroui, L’idéologie arabe contemporaine, Paris, Maspero, 1967, p.67

[7] Souvent, ces dernières années, on recourt à une conception de la laïcité qui, paradoxalement, revendique les « valeurs judéo-chrétiennes » et rejette l’héritage musulman considéré comme négatif et incompatible avec les valeurs démocratiques et laïques, porteur de violences. Ainsi, les défenseurs de ce discours nient volontairement un élément central de la laïcité, la séparation de la religion et de l’Etat, produisant un discours négateur de toute approche transculturelle. On associe sans fin Islam et immigration nord-africaine, convoquant ainsi l’Histoire, obsédante, de la colonisation et les résidus de l’imaginaire colonial.

[8] Pierre Bourdieu, avec Loïc J. D. Wacquant, Réponses. Pour une anthropologie réflexive, Paris, Le Seuil, 1972, p.143

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.