SETIF, VILLE BLESSÉE, MASSACRÉE UN 8 MAI 1945, RACONTÉE PAR L’ÉCRIVAIN KATEB YACINE

Les massacres de mai 1945 ont fait des dizaines de milliers de morts du côté des manifestants algériens sortis exprimer leur joie pensant que les autorités coloniales allaient tenir la promesse de leur octroyer l'indépendance. Ce texte donne à lire comment Kateb Yacine a évoqué ces massacres dans son œuvre. Lui-même, il avait été arrêté, il avait 16 ans, sa mère était devenue folle. Une lecture

Ça a été un massacre, un véritable massacre, qui n’a pas manqué de laisser des traces, d’autant plus que pour moi j’ai été touché dans ces deux villes. Ça s’est produit… j’étais jeune, j’avais 15 ans, je ne comprenais pas très bien ce qui se passait, mais enfin, bon… Grosso modo, c’était la fin de la guerre, la victoire sur les nazis. C’était un grand événement, c’était la fête, on entendait sonner les cloches puis tout de suite la rumeur s’est répandue que le lendemain on serait libre. C’était un jour de liberté. Donc, le 8 mai au matin, il y avait une manifestation officielle, prévue au centre de la ville, et il y avait une manifestation populaire. C’était un jour de grande espérance dans un sens, pour les Algériens. 

À Sétif, c’était jour de marché, c’était un mardi, et il y avait une foule énorme. Moi, j’ai vu venir le cortège. Au début, il y avait les scouts puis après des étudiants, des militants, et j’ai reconnu parmi eux des copains de classe. Ils m’ont fait signe et je me suis joint au cortège sans trop savoir ce que cela signifiait et puis tout de suite ça a été les coups de feu. Coups de feu, la panique, parce que cette foule énorme qui reflue, j’ai vu une petite fille qui a été écrasée devant moi, c’était vraiment terrible. Parce qu’il y a eu vraiment la panique parce que les gens voulaient se sauver dans tous les sens. Puis, bon, il fallait que je rentre chez moi parce que j’habitais dans un village à 45 kilomètres de là. Je suis monté à l’avant du car et j’ai vu alors à ce moment-là des choses terribles parce que le peuple venait de toutes parts. J’ai vu cela vraiment comme une fourmilière. La terre devenait une véritable fourmilière, vraiment je me demandais d’où venaient tous ces gens comment j’avais pu ne pas le voir avant ! On avait l’impression qu’ils sortaient de la terre, c’était de toutes parts, ça grouillait de partout. Et puis, il y avait des rumeurs folles. Je ne sais pas, certains disaient que les Turcs avaient débarqué à Bougie, je ne sais pas moi, d’autres disaient : ça y est, toute l’Algérie s’était libérée. On racontait des tas d’histoire. Et puis il y avait une grande fièvre naturellement parce qu’on sentait qu’il s’était passé quelque chose quoi. L’arrivée au village, ça a été encore plus dur parce que c’est là qu’a commencé la répression. Dans ce village on a amené les Sénégalais. Bon, ça, c’est une vieille pratique d’utiliser les uns contre les autres. Il y a eu des scènes de viols, il y a eu encore des massacres. On voyait les corps allongés dans les rues. Puis, au retour, j’ai été arrêté. Parce qu’en débarquant du car, naturellement : « qu’est-ce qui s’est passé, etc. ? » Moi, j’ai fait un récit épique de ce qui venait de se passer : le peuple sans armes, avec des cannes de paysans a réussi… J’ai fait un récit révolutionnaire de ce qui venait de se passer. Après, on m’a reproché ça. 

Kateb Yacine était encore enfant, il rêvait de choses, de belles choses, malgré la cruauté de la colonisation. Il n’avait que 16 ans, ce jeune garçon qui gribouillait des poèmes, avec le sourire qui va par la suite, après ce massacre, s’obscurcir. Le 8 mai1945 devait être une journée importante, c’est-à-dire celle d’une promesse non tenue. Au lieu de l’indépendance, ce furent des balles qui trouèrent des corps à jamais marqués du sceau des horreurs coloniales. C’est aussi le début d’une vraie prise de conscience.

Parler de ce que certains historiens ont appelé avec une grande légèreté les « événements » de mai 1945, c’est convoquer obligatoirement une ville, Sétif, des lieux de mémoire, des éléments d’Histoire et des blessures. C’est évoquer inévitablement le plus grand écrivain nord-africain, Kateb Yacine, c’est aussi revisiter les massacres de 1945, la folie, l’horreur et la rupture définitive avec le colonialisme. Comment justement cette ville de Sétif, les graves événements de mai 1945 travaillent l’œuvre de Kateb Yacine et aussi sa vie ? Sa propre mémoire, c’est-à-dire celle de son « peuple », s’égare-t-elle définitivement ou apparait-elle comme un système de signes latents dans les espaces interstitiels de l’écriture ?

L’auteur n’a jamais réussi à se détacher de cette période qui a fondamentalement marqué l’auteur, son œuvre et l’Histoire de l’Algérie. Que s’est-il passé lors de ces événements de mai 1945 ? Les nationalistes algériens pensaient que cette journée de célébration de la libération allait-être un jour-lumière qui allait voir le colonialisme français tenir sa promesse d’accorder leur indépendance aux Algériens. Dans ce défilé pacifique, les drapeaux alliés étaient déployés, avec des revendications nationalistes et indépendantistes. Vite, le drame survint, des milliers de morts, Sétif allait connaître le jour le plus sombre de son Histoire.  L’état de siège est instauré. L’armée, la police, la gendarmerie et des milices de colons organisées sillonnent les quartiers arabes. La loi martiale est proclamée, et des armes sont distribuées aux Européens. La répression sera terrible. La presse française soutenait la répression, à l’exception de l’Humanité (du 15 au 30 mai) et de Combat (du 13 au 23 mai) qui a publié une série d’articles d’Albert Camus qui dénonçait cette chasse à l’homme appelant le pouvoir en place à appliquer aux Algériens « le régime démocratique dont jouissent les Français ». Camus ne pouvait accepter ce type de situations. C’est l’homme révolté qui a fréquenté les couloirs du même journal que Kateb Yacine, Alger Républicain.

Ici sont étendus dans l’ombre des cadavres que la police ne veut pas voir ; mais l’ombre s’est mise en marche sous l’unique lueur du jour, et le tas de cadavres demeure en vie, parcouru par une ultime vague de sang, comme un dragon foudroyé rassemblant ses forces à l’heure de l’agonie, ne sachant plus si le feu s’attarde sur sa dépouille entière ou sur une seule des écailles à vif dont s’illumine son antre ; ici est la rue de Nedjma mon étoile, la seule artère où je veux rendre l’âme ; C’est une rue toujours crépusculaire, dont les maisons perdent leur blancheur comme du sang, avec une violence d’atomes au bord de l’explosion.

Kateb Yacine, alors collégien de 16 ans, participait aux manifestations. Il fut emprisonné au camp militaire de Sétif - devenu bagne de Lambèse dans son roman, Nedjma - torturé et menacé d’exécution. Libéré, Kateb n’oubliera jamais ces moments terribles qu’il a vécus en compagnie de la multitude. Les traces sont indélébiles, sa mère devient folle. Ce n’est pas sans raison que la folie et l’image de la mère vont marquer tragiquement l’œuvre de l’auteur.  Il s’en souvient : « Je suis né d’une mère folle. Très géniale, elle était généreuse, simple et des perles coulaient de ses lèvres. Je les ai recueillies sans savoir leur valeur. Après les massacres de 1945, je l’ai vue devenir folle. Elle est la source de tout. ».

La mère investit le territoire tragique d’un univers hanté par le souvenir de massacres et de traumatismes qui, paradoxalement, incitent à l’oubli, mais aussi à la révolte. Dans Nedjma, cette mère qui sombre dans la folie à Sétif, au bruit et aux rumeurs du massacre du 8 mai 1945 tissera une sorte de « camisole du silence », « ne sait plus parler sans se déchirer le visage » tout en n’arrêtant pas de psalmodier la prière des morts et de maudire ses enfants.

Nous sommes morts, exterminés à l’insu de la ville…Une vieille femme suivie de ses marmots nous a vus la première. Elle a peut-être ameuté les quelques hommes valides qui se sont répandus à travers nous, armés de pioches et de bâtons pour nous enterrer par la force.

Dans tous ses textes ( Nedjma, le poème ou le couteau, Nedjma, Le cercle des représailles, Le bourgeois sans culotte ou le spectre du parc Monceau), Sétif associé aux événements tragiques de mai 1945 allaient investir le récit, orientant fondamentalement son discours. Sétif est un lieu d’une mémoire tragique marquée par les jeux de l’oubli que seule peut-être la littérature, selon Kateb Yacine, pourrait libérer. La ville porte et produit l’histoire dans tous les sens du terme, structure les textes, devient Texte. Elle a connu l’inimaginable. La fiction est incapable de saisir le réel.

Les événements de 1945 se drapent des malheurs d’une cité blessée, drapeau du sceau d’une mère jamais consolée. Le cadavre encerclé, texte paru en 1959 aux éditions du Seuil, met en scène des femmes en quête de traces, de souvenirs et d’une mémoire décidément absente, ce qui les incite à ne plus reconnaitre leurs enfants. L’exposition de la pièce donne à lire le lieu où s’était déroulée la manifestation, Sétif qui exhibe ses rues se muant en corps atrocement mutilés, structuré en un cercle de représailles où les corps sont enfermés dans un espace, certes, encerclé, mais ouvert à une grande espérance. L’histoire, le passé viennent à la rescousse d’une mémoire vacillante, oublieuse. L’oubli est parfois volontaire. Aujourd’hui, ces « événements » restent marqués par une sorte d’oubli forcé des deux côtés de la méditerranée.

Ainsi, sont convoqués les ancêtres, les origines qui sont impuissants devant l’ignominie d’une mort annoncée. Les champs lexicaux de la violence caractérisent le discours théâtral et romanesque. Le sang, les geôles, la mort rodent dans cette ville de Sétif sauvée peut-être par la voix des femmes, Marguerite et Nedjma.  C’est une impasse qui dessine les contours scénographiques d’une tragédie structurée en une sorte de cercle paradoxalement ouvert. Ainsi s’ouvre le texte : « Ah ! l’espace manque pour montrer dans toutes ses perspectives la rue des mendiants et des éclopés, pour entendre les appels des vierges somnambules, suivre des cercueils d’enfants, et recevoir dans la musique des maisons closes le bref murmure des agitateurs. Ici je suis né, ici je rampe encore pour apprendre à me tenir debout, avec la même blessure ombilicale qu’il n’est plus temps de recoudre ; et je retourne à la sanglante source, à notre mère incorruptible (…). Je ne suis plus un corps, mais je suis une rue ».

La mémoire est vive, toujours béante, drapée du sceau de la « blessure ombilicale » et ravivée par les bruissements incessants d’une mère-source et d’une rue qui porte et produit l’Histoire, Matière paradoxalement en mouvement, le corps se fond dans la rue qui devient l’élément central du récit. C’est dans la rue qu’il découvre cadavres et blessés et c’est là qu’il est arrêté. Dès la didascalie, l’auteur annonce la couleur, il donne à lire la terreur coloniale et les différentes menées répressives, à partir de l’exposition de corps sans vie, jetés dans la rue. Cette ouverture inaugure le protocole de lecture et expose les différents lieux-mémoires d’une ville meurtrie par la répression et la guerre.

Le prologue de la pièce, Le cadavre encerclé, esquisse dès le début les lieux emblématiques de la ville blessée, meurtrie, la mettant en rapport avec d’autres espaces historiques et géographiques : « l’impasse natale », la « rue des Vandales », mais donnant à lire ce grand traumatisme marqué par la mort et l’errance qui investissent une rue où gisent morts et blessés, mais qui s’identifie aux gens de ce pays qui célébraient innocemment la fin de la guerre. La mort enfante la vie et annonce l’insurrection future, la rue renforce ce sentiment d’éternité. Quand le personnage, Lakhdar, meurt, c’est son fils qui prend la relève : « Je suis plus un corps, mais je suis une rue. C’est un canon qu’il faut désormais pour m’abattre. Si le canon m’abat je serai encore là, lueur d’astre glorifiant les ruines, et nulle fusée n’atteindra plus mon foyer à moins qu’un enfant précoce ne quitte la pesanteur terrestre pour s’évaporer avec moi dans un parfum d’étoile, en un cortège intime où la mort n’est qu’un jeu… ».

La rue se mue en lieu de mémoire qui témoigne, certes, des horreurs du massacre, se transforme en un espace anthropomorphe, prenant parti pour les militants. Rue, corps, mémoire, mère, tout porte les résidus de scènes vécues par l’écrivain lui-même qui n’a jamais arrêté de témoigner de ce massacre. Le corps connait une transposition symbolique, s’assimilant et se confondant avec la rue, devenant le lieu essentiel d’un ensemble oxymorique, mort-vie qui caractérise le discours de l’auteur marqué par la désillusion d’un jour-fête transformé en jour-deuil-résurrection.  Le corps-barricade, le corps-multitude se meut en rue d’une ville mutilée, mais devenant, par la force du drame, un espace ouvert. La violence du ton traverse le discours romanesque et met à nu la violence de la répression dans Nedjma.

Les automitrailleuses, les automitrailleuses, les automitrailleuses, y en a qui tombent et d’autres qui courent parmi les arbres, y a pas de montagne, pas de stratégie, on aurait pu couper les fils téléphoniques, mais ils ont la radio et des armes américaines toutes neuves. Les gendarmes ont sorti leur side-car, je ne vois plus personne autour de moi.

Dans les déclarations de Kateb Yacine, des images reviennent souvent : la folie de la mère, la rue où gisent des blessés et des morts, l’espoir d’une indépendance possible après la fin de la guerre. Ces thèmes travaillent profondément tous les textes de l’auteur : « On voyait des cadavres partout, dans toutes les rues… La répression était aveugle ; c’était un grand massacre. (…) Cela s’est terminé par des dizaines de milliers de victimes. ».

La ville est porteuse d’espoir, elle est le lieu d’articulation de réalités apparemment contraires, mort et vie, mais qui fusionnent pour conjuguer l’espoir et annoncer des lendemains de libération. La ville devient un acteur fondamental dans la détermination des instances discursives et du mouvement narratif. Elle est anthropomorphe, elle apporte une certaine protection aux personnages. Mais il suffit d’un moment d’inattention de la ville faite actrice pour se retrouver dans une situation de victime : « Nous sommes morts, exterminés à l’insu de la ville ».

Tous les textes de Kateb Yacine décrivent la tragédie de l’Algérie durant la colonisation. Le Cercle des Représailles, publié en 1959, qui est une sorte de suite tétralogique, se compose de trois pièces et un poème dramatique. La première, intitulée Le Cadavre encerclé, une tragédie en trois actes, raconte le drame des événements de mai 1945. Dans la rue des Vandales (titre initial du texte), cadavres et blessés sont par terre ; Lakhdar et Mustapha, éternels amants d’une insaisissable Nedjma, se trouvent parmi les révoltés. Blessé, Lakhdar est sauvé par la fille du commandant, Marguerite qui n’arrive pas à se faire admettre par le groupe d’amis. Mais quelque temps après, Tahar le poignarde et laisse son cadavre au milieu d’un polygone tragique, l’Algérie, une nation qui « n’a pas fini de venir au monde ». Les ancêtres redoublent de férocité, de veine tragique, met en situation deux personnages, Hassan et Mustapha à la quête du chemin du Ravin de la Femme Sauvage, lieu mythique où se trouve Nedjma, hantée par le vautour incarnant Lakhdar. Mustapha et Hassan réussissent à délivrer la Femme Sauvage, enlevée par un ancien soldat de l’Armée Royale marocaine. Hassan meurt, Mustapha est arrêté par l’armée ennemie.

Cet ensemble dramatique puisé dans l’Histoire de l’époque avec ses contradictions et ses ambiguïtés, caractérisé par la présence de traits lyriques et l’utilisation d’une langue simple, ne s’arrête pas uniquement à la dimension politique, mais la dépasse et interroge l’être algérien déchiré, mutilé tout en le mettant en rapport avec d’autres espaces, donnant naissance à un texte tiers, mettant ainsi en pièces la logique binaire, une sorte de « supplément d’origine » pour reprendre Jacques Derrida.

L’identité devient l’otage des configurations historiques, c’est ce que tente d’expliquer d’ailleurs Edward Said dans son texte consacré à la lecture du parcours de Camus, « Un homme moral dans un monde immoral ». Elle est variable, mais aucunement réductible aux espaces mythiques essentialistes. C’est une sorte d’identité-rhizome qui n’exclut nullement la singularité de l’appropriation de la violence en période d’oppression. Dans L’homme aux sandales de caoutchouc, paru en 1972, Sétif se trouve jumelé avec Hanoï, puis, par la suite, dans son dernier texte, Le sans-culotte ou le spectre du parc Monceau, paru en 1989, une commande du ministère français de la culture, les rues de Sétif retrouvent le Paris de 1789 et de 1871, avec ses cadavres, ses mutilés, ses éclopés, ses exilés et des femmes-symboles, Nedjma dialoguant avec Louise Michel.

Sétif subit de sérieuses transfigurations, devenant le lieu de cristallisation d’un espace porteur et producteur d’une Histoire qui le lie à d’autres villes et d’autres événements emblématiques, Hanoï, Paris, Palestine…Cette démultiplication spatiale et temporelle s’inscrit en droite ligne dans la perspective politique et artistique de l’auteur qui considère que toutes les révolutions ont des points de rencontre et concourent au même objectif.

La structure circulaire, en spirale, la fragmentation du récit, la scénographie et les jeux de situation ne sont pas étrangers aux manifestations politiques et aux actions répressives de mai 1945 à Sétif, donnant à voir plusieurs univers structuraux et de nombreuses instances spatiotemporelles, engendrant une unité discursive disséminée, c’est-à-dire cultivant une certaine méfiance. Sétif, 1945 se voient ainsi dans ses textes démultipliés, s’identifiant à d’autres espaces, provoquant un processus de transmutation spatio-temporelle. Le temps épouse les contours d’objectifs politiques et idéologiques, dépassant l’événementiel et mettant en œuvre une entreprise transfrontalière.

La géographie représentée par les blessures de la ville convoque l’Histoire, se muant en mythe libérateur investi d’historicité, devenant le lieu d’articulation de métaphores obsédantes, pour reprendre la belle formule de Charles Mauron. Le lieu de mémoire fonctionne ainsi comme une thérapie contre l’oubli. La mémoire, lieu de latence, grâce à la médiation de l’écriture, se transforme en un espace d’ouverture, enfantant d’autres territoires et porteur d’insurrections futures, le 1 novembre 1954. Sétif se démultiplie et déplace la quête dans d’autres territoires jumeaux. Ce processus de reterritorialisation et de démultiplication des lieux s’inscrire dans le discours internationaliste de l’auteur.

La tragédie est, chez Kateb Yacine, paradoxalement vouée à l’optimisme ; la mort donne naissance à la vie. Ainsi, quand le personnage central, Lakhdar meurt, c’est Ali qui poursuit le combat. Nous avons affaire à une tragédie optimiste qui associe la dimension épique au niveau de l’agencement dramatique et de l’instance discursive. Le « je » singulier (relation amoureuse de Lakhdar et de Nedjma par exemple) alterne avec le « nous » collectif (inscription du personnage dans le combat collectif) prisonnier des blessures béantes d’une ville-mémoire. La mort n’est pas marquée du sceau de la négativité, elle arrive à créer les conditions d’un sursaut et d’un combat à poursuivre. Mai 1945 constitue selon les historiens et Kateb Yacine le prélude à l’insurrection de 1954. Lakhdar, parmi les victimes, est le lieu d’articulation de plusieurs temps (passé, présent et futur virtuel), il prophétise l’à-venir. Ses paroles prémonitoires sont le produit de son combat. Le chœur prend en charge le discours du peuple et s’insurge contre les sournoises rumeurs de la ville : « Non, ne mourrons pas encore, pas cette fois ».

L’histoire de Sétif et de mai 1945 s’inscrit comme élément de lecture d’une réalité précise, d’un vécu algérien ambigu, piégé par ses propres contradictions.  Ce n’est ni le passé, ni le présent qui sont surtout valorisés mais le futur, lieu de la quête existentielle et politique de l’Algérie incarnée par Nedjma ou la Femme Sauvage, ce personnage écartelé entre deux voies différentes, sinon opposées. Le paradigme féminin, noyau central des textes de Kateb Yacine, fonctionne comme un espace ambigu, mythique. Nedjma, étoile insaisissable autour de laquelle tourne tous les protagonistes masculins, incarnerait l’Algérie meurtrie, terre à récupérer, témoin des différents massacres visant ses compagnons. Elle se confond avec la ville.  

Dans Le Cadavre encerclé et Les Ancêtres redoublent de férocité, l’histoire, espace réel côtoie la légende, lieu du mythe. Histoire et histoire s’entrechoquent et s’entremêlent. Le discours sur la nation suppose une diversité et une multiplicité des réseaux spatio-temporels, convoquant tantôt Sétif, mais aussi d’autres lieux emblématiques des luttes révolutionnaires dans le monde. Le temps historique, paysage des référents existentiels (Commune de Paris de 1871, Octobre 1917, mai 1945, Vietnam, Palestine, guerre de libération…), localisé dans des lieux clos (prison…) ou dans la ville laisse place au temps mythique, instance occupée sur le plan géographique par la campagne, le désert ou le ravin de la Femme Sauvage. Le déplacement de l’histoire à la légende se fait surtout par le retour à la tribu, source du vécu populaire et territoire-refuge de tous les personnages qui reviennent à cet espace afin de retrouver leur force. Le jeu avec le temps et l’espace, un des éléments essentiels de la dramaturgie en tableaux, est lié à la quête de la nation encore perturbée et insaisissable. La légende, lieu d’affirmation- interrogation de l’histoire, investit l’univers dramatique de Kateb Yacine.

Les tenants du discours postcolonial qui reprennent parfois des idées de Frantz Fanon et d’Edward Said qui, malgré le magistral démontage du fonctionnement du discours colonial, tombent parfois dans le travers qu’ils dénoncent en rejetant l’ « Occident » dans sa totalité, privilégiant les jeux trop peu clairs de la géographie dans la définition des rapports entre un « Tiers-monde » censé être pur et un « Occident » corrompu et violent. Comme l’a fait Sartre dans sa préface à l’Anthologie de la poésie nègre et malgache, Orphée noir, célébrant une poésie noire, la seule révolutionnaire, selon lui. Comme d’ailleurs Homi Bhabha qui, dans sa proposition de mettre en œuvre l’idée d’hybridité en lui donnant le sens de « coexistence consensuelle des différences », semble oublier que l’hybridité caractérise tout discours social et littéraire. Bhabha semble oublier les pratiques du colonisateur et met sur une ligne horizontale colonisateur/colonisé. Pour Kateb Yacine, Sétif est en accord avec les populations exploitées, colonisées, partout dans le monde.

N'y a-t-il que le crime pour assassiner l’injustice ? Ici est la rue des Vandales, des fantômes, d. e la marmaille circoncise et des nouvelles mariées ; ici est notre rue. Pour la première fois, je la sens palpiter comme la seule artère en crue où je puisse rendre l’âme sans la perdre. C’est un canon qu’il faut désormais pour m’abattre. Si le canon m’abat, je serai encore là, lueur d’astre glorifiant les ruines, et nulle fusée n’atteindra plus mon foyer à moins qu’un enfant précoce ne quitte la pesanteur terrestre pour s’évaporer avec moi dans un parfum d’étoile, en un cortège intime où la mort n’est qu’un jeu. Sétif, mon étoile, morte sans l’être au demeurant, vivante, corps interdit aux canons, Sétif, c’est l’étoile muée en canon futur…

P.S : Les passages en italique sont tirés de la pièce, Le cadavre encerclé (Le Seuil, 1959) et du roman, Nedjma (Le Seuil, 1956)

 

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