Ahmed Chenikii
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Billet de blog 30 sept. 2022

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L'"Occident", l'Islam et le "choc des civilisations"

Ces dernières décennies, un peu partout, des thèmes comme l'immigration, l'Islam, reviennent dans de nombreuses campagnes électorales, notamment dans le discours de l'extrême droite. Ce discours prend de l'ampleur, repris même par une partie de la gauche. Une lecture

Ahmed Chenikii
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ces derniers temps, les musulmans sont montrés du doigt à tel point qu’un certain Eric Zemmour a évoqué leur déportation de France et d’autres les somment d’exhiber leur non-culpabilité. D’autres les considèrent comme les responsables de tous les maux d’un « Occident » présenté comme un bloc monolithique. Quand il s’agit de l’Islam et des musulmans, on ressort indéfiniment la loi de 1905 sur la laïcité lui faisant dire ce qu’on veut et on se fait silencieux sur les droits de l’homme, avec la complicité de certains Maghrébins, écrivains ou autres, qui reproduisent le même discours raciste et révisionniste. On peut parler d’attitudes masochistes et intéressées. Heureusement, des intellectuels français et européens prennent position contre ce discours raciste. Même Clémenceau avait répondu à Jules Ferry réfutant cette idée d’infériorité des cultures colonisées.

Aujourd’hui, le retour du colonial se fait très violent, très agressif. On fabrique son "musulman", son "monde musulman", des spécialistes autoproclamés se mettent de la partie pour parler d'une illusoire communauté musulmane, produit de fantasmes faits de clichés et de stéréotypes, favorisant une communautarisation, des communautés à exclure, le musulman, l'Autre qui ne peut exister que s'il se renie. On dénonce ce qu'ils appellent le communautarisme, on reproche aux musulmans le communautarisme, puis on les somme d'intervenir en communauté. Toute exclusion est mortelle. On parle encore de plus en plus de la « supériorité » de civilisations et de races, alors que Claude Levi-Strauss a réussi à montrer que l'idée de race est non opératoire. Edgar Morin parle judicieusement de « civilisation humaine ». Ainsi, on construit l'image trop défavorable de l'Autre, le colonisé, comme incapable de progrès, alors que la violence et le terrorisme ont marqué toutes les cultures et toutes les civilisations. Comme les intégrismes politiques et religieux qui ne se réduisent pas à une seule culture ou à une seule religion.

Aujourd'hui, les attaques anti-immigration, la montée islamophobe et la perversion de la laïcité par une certaine gauche à une attaque contre une religion, les pratiques fascistes de l'autre camp ont favorisé un climat délétère, marginalisant toute parole cherchant à dépasser les communautarismes installés par les uns et par les autres, Zemmour, Houellebecq, islamistes...On se joue de cette flasque et variable notion d'identité pour provoquer inimitiés et instabilité, alors que l'identité est le lieu de rencontre de plusieurs strates culturelles, un mouvement de brassage et d'emprunts récusant les oppositions binaires.

Dans l’imaginaire colonial -toujours présent-, l’Arabe (le colonisé en général) est un sauvage, violent, agressif, sans aucune densité. Quand Meursault de l’Etranger de Camus tue l’Arabe (sans identité), il le fait sans problème de conscience. Le colonisé est fait pour être tué, sa mort ne compte pas. Même Victor Hugo et bien d’autres grands écrivains français et européens vont dans ce sens, péjorant le Nord-Africain dépouillé de son identité et de sa culture. Hugo qui accompagna l’Empire poussait au crime contre les populations autochtones : « Chose étrange et bien vraie pourtant, ce qui manque à la France en Algérie, c’est un peu de barbarie. Les Turcs allaient plus vite, plus sûrement et plus loin ; ils savaient mieux couper les têtes. La première chose qui frappe le sauvage, ce n’est pas la raison, c’est la force ».

Les forces de gauche reproduisent également ce discours raciste. Alain Badiou a, dans un article, démonté les mécanismes du fonctionnement du discours raciste de la gauche. Ce n’est pas uniquement l’apanage de la droite. Léon Blum, par exemple, déclarait ceci en 1925 devant les députés : « Nous avons trop l'amour de notre pays pour désavouer l'expansion de la pensée, de la civilisation française... Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d'attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l'industrie ». Les Français d’origine maghrébine et de culture musulmane sont condamnés à montrer patte blanche, chaque fois qu’un attentat terroriste est commis par ceux-là mêmes qui en commettent dans leurs pays d’origine sans que les condamnations fusent.

Aimé Césaire expliquait bien cette dévalorisation et cette déshumanisation du colonisé (son propos est d’actualité) dans son Discours sur le colonialisme : «Oui, il vaudrait la peine d'étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d'Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore, qu'Hitler l'habite, qu'Hitler est son démon, que s'il vitupère, c'est par manque de logique, et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est que l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique ».

L’Arabe est un éternel barbare. Le regard porté sur les Arabes reste toujours travaillé par une Histoire trop controversée et marquée par le discours religieux latent ou explicite. On se souvient de la fameuse « croisade » de Bush, des déclarations de Berlusconi ou de certains hommes politiques et journalistes européens et américains. Certes, le propos reste à nuancer malgré les graves glissements sémantiques investissant le langage politique et idéologique « occidental » qui ne peut-être saisi comme une totalité.

L’ « Occident » n’est pas une totalité hermétique, mais un ensemble, certes peu cohérent, encore caractérisé par les stigmates d’une idéologie judéo-chrétienne profondément ancrée dans l’imaginaire de l’Europe. Le conflit israélo-palestinien, la destruction de l’Irak, de la Lybie et de la Syrie, les attaques continues contre les pays arabes et l’islamophobie ambiante caractérisent ce discours « occidental » trop marqué par des comportements arrogants et des situations intenables de conflit et un discours paternaliste et foncièrement européocentriste.

Les thèses de Huttington ou de Bernard Lewis, d’ailleurs sérieusement combattues par le Palestinien, Edward Said, privilégient l’idée de « conflit des civilisations » et confortent un discours colonial trop empreint par un « occident-centrisme » qui considère que toute réforme tout comportement et toute attitude devraient être façonnée par l’Occident qui fonctionne comme un véritable empire, certes traversé par de nombreux conflits d’intérêts. Les dossiers arabes sont tous pris en charge par les Américains comme si les Arabes étaient congénitalement incapables de gérer leurs affaires.

Mais il est vrai également que les pouvoirs arabes en conflit avec leurs sociétés contribuent grandement à la reproduction de ce discours parce qu’ils estiment que leur maintien dépend exclusivement du bon vouloir des puissances « occidentales ». Ils n’ont pas tort. Tous parlent aujourd’hui à l’unisson de « démocratie » alors que les mêmes oligarchies gouvernent toujours.

Il eut fallu de fortes pressions américaines qui ont tout à fait raison de défendre leurs intérêts pour que les cheikhs du pétrole et les autres se mettent, pour satisfaire les demandes « occidentales », à pérorer le discours démocratique. Tout se fait dans les pays arabes en fonction des attentes de l’Occident. Les foules arabes dépourvues de citoyenneté et de parole autonome constituent, aux yeux des pouvoirs en place, une quantité négligeable. Leurs voix ne pèsent pas lourd devant les pratiques répressives. Bush voulait mettre en application les idées de Francis Fukuyama sur ce qu’il appelle la « fin de l’Histoire » en tentant de généraliser sa conception de la démocratie et les pratiques néolibérales. La démocratie n’est la propriété de personne. Ainsi, le centre et la périphérie, pour reprendre Samir Amin, sont en quelque sorte institutionnalisés.

Le discours « occidental » sur les Arabes a une histoire qui remonte loin dans le passé des relations conflictuelles entre ces deux mondes. Les uns et les autres, « Occident » et « Orient », ont intériorisé des attitudes agressives et des comportements antithétiques et antagoniques. La colonisation a encore aggravé sérieusement les choses, elle a profondément conforté et renforcé le discours négateur des Arabes. D’ailleurs, ce regard dévalorisant et péjorant, traverse de nombreuses contrées idéologiques. Même Marx, lui-même, a produit dans ses textes une image trop européocentriste, analysant, à l’aune des grilles « occidentales », une société algérienne, trop en porte à faux avec ses schémas préétablis.

L’Arabe n’a pas de singularité, comme celui que tue Meursault de Camus, parce qu’il est tout simplement un Arabe (la majuscule lui sied à merveille). D’ailleurs, les Arabes sont devenus des suspects et de potentiels candidats au meurtre. Il n’est plus facile d’être un Arabe dans le monde d’aujourd’hui, subissant la suspicion de l’Occident et la répression des régimes en place.

Une analyse du discours employé dans l’ouvrage du chef des inspecteurs de l’ONU, Hans Blix, Irak, Les armes introuvables, donne à lire ce regard de l’Arabe considéré comme quelque peu énormément d’informations. D’ailleurs, ce qui conforte plus cette idée d’un « Occident », trop anti-arabe, c’est cet empressement de sanctionner des pays comme le Soudan, la Libye, la Syrie, dérangé, peu digne de confiance. De nombreuses productions littéraires et cinématographiques façonnent cette image. La thèse de Edward Said sur l’œuvre de Joseph Conrad apporte l’Irak qui allaient être carrément déstabilisés.

Combien de résolutions n’ont pas été appliquées par les Israéliens ? Les images de l’Irakien Saddam Hussein et de ses fils exposés dans un état lamentable dans des télévisions occidentales qui condamnent vite ce type de pratiques s’il s’était agi d’images d’Occidentaux. On se souvient des déclarations du secrétaire d’Etat américain à la défense, Ronald Rumsfeld quand les Irakiens ont montré des photographies de soldats américains. Dans les deux cas, cette manière de faire est illégale et contrevient aux conventions internationales.

Les conventions et les textes législatifs obéissent à une grande manipulation, d’ailleurs légalisée. Usage atrophié des conventions internationales. Les scènes de torture en Irak, d’ailleurs ordinaires, ont, une fois révélées au grand public, semblé émouvoir les grands de ce monde qui savaient ce qui se passait dans ce pays où la condition humaine n’est pas respectée. Ainsi, Frantz Fanon, dans son livre, L’an V de la révolution algérienne, a bien décrit ce type de situations : « Le peuple européen qui torture est un peuple déchu, traître à son histoire. Le peuple sous développé qui torture assure sa nature, fait son travail de peuple sous-développé. Le peuple sous-développé est obligé, s’il ne veut pas être moralement condamné par les « nations occidentales », de pratiquer le fair-play, tandis que son adversaire s’aventure la conscience en paix dans la découverte illimitée de nouveaux moyens de terreur. Le peuple sous-développé doit à la fois prouver par la puissance de son combat son aptitude à se constituer en nation et par la pureté de chacun de ses gestes, qu’il est jusque dans les moindres détails le peuple le plus transparent, le plus maître de soi. ».

Mais il faut s’entendre sur une chose, malgré certains traits constants et invariables, l’ « Occident » n’est pas une totalité, il est traversé par des courants divers, comme d‘ailleurs l’ « Orient ». C’est ce regard totalisant et intégriste qui rend presque impossible toute relation normale entre les deux univers. Tout conflit, tout problème est accentué parce que marqué par des contingences historiques, sociologiques et religieuses. Il faudrait aussi savoir que les terrorismes se nourrissent du déni de l’Autre. Les chantres du choc des civilisations sont présents dans les mondes, « occidental », asiatique et « oriental ».

Même le « savoir », dans ces conditions, est instrumenté favorisant le regard du centre et dévalorisant les lieux de l’altérité. L’autre est vécu comme étrange, étranger et barbare. C’est ainsi que l’ethnologie et l’anthropologie qui restent toujours suspectes, puisque apparues à l’aune de la colonisation et de la prétendue supériorité occidentale. Ce discours ethnocentriste est souvent intériorisé par les élites et les universitaires arabes qui le reproduisent dans leurs travaux, en évitant de l’interroger tout en reprenant ses grilles et ses jugements, reproduisant, souvent de manière inconsciente, une sorte de racisme ambiant et latent. Les références exclusivement occidentales et l’usage de grilles, probablement opératoires dans les sociétés d’origine, peuvent être inefficaces dans l’analyse des sociétés arabes. Ainsi, se retrouve t-on prisonnier d’un regard qui dévalorise nos propres sociétés.

La question de l'altérité est au centre de tout le débat culturel dans les pays anciennement colonisés. C'est à travers l'Autre qu'on façonne notre manière de faire et de construire les différents espaces de représentation. Nous avons, à travers la colonisation française et les relations entretenues avec le Machreq trop fasciné par la culture européenne et l'imitation servile de leurs formes de représentation, assimilé les valeurs « occidentales ». Les Arabes pensent encore leur Histoire et leur vécu en fonction de l'Occident.

Toute tentative de remise en question de la culture occidentale passe par le chemin de l'Occident auquel on emprunte les schémas conceptuels. Dans les moments de crise, on ressort le sempiternel discours de l'"invasion étrangère" sans interroger ou avoir les capacités de lire les réalités historiques faites de rencontres et d'emprunts continus. Ce syntagme, utilisé par tous les pouvoirs en place dans les pays anciennement colonisés, surtout dans des situations de crise, manière de rejeter tout apport scientifique, suggère l'existence d'une culture de musée, une impossibilité de prendre réellement en charge le présent.

Penser le moi, c'est penser l'Autre, le rendre présent dans toutes nos activités, nos représentations. L' « Occident » parcourt le discours culturel qui prétend rejeter ce qu'on appelle communément la parole de l'Autre. La colonisation, évacuant toute possibilité d'expression nationale, fut à l'origine de la redécouverte de la représentation culturelle de l' « Occident ». Si, au début, les autochtones rejetèrent la culture de l'Autre, quelques décennies après, sous la pression de la colonisation et des contacts avec les lettrés du Moyen-Orient trop séduits par les formes culturelles européennes légitimant ainsi cette appropriation des formes culturelles françaises, ils furent obligés de l'admettre. Ainsi, l’ « Occident » et l’ « Orient » se regardent comme des chiens de faïence, se fabriquant une vision intégriste tentant de façonner l’Autre à son image tout en en faisant un confortable « ennemi ».

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