Jean-Marie Boeglin, passeur, «porteur de valise» et rebelle

Jean-Marie Boeglin (1928-2020) est un militant atypique et un homme de théâtre exceptionnel. Fils d'un chef de résistant, lui même agent de liaison à l'âge de 15 ans, ami d'Artaud,Planchon, Serreau, Adamov, Ionesco, Lavaudant, Boudia et grand amoureux du théâtre de Bertolt Brecht dont il avait fait la connaissance en 1951. La vie de Jean-Marie Boeglin est un roman.

Je sais que trop peu connaissent Jean-Marie Boeglin, même les gens du théâtre. Je sais que les combattants du FLN, notamment ceux de la Fédération de France admirent ce grand militant, un « porteur de valise », c’était aussi un chef, il dirigeait un groupe d’une cinquantaine de personnes. Il avait comme nom de guerre, Artaud, tout un programme. Il admirait beaucoup l’auteur du « théâtre de la cruauté » (Le théâtre et son double). Hervé Hamon et Patrick Rotman en parlent de manière extraordinaire dans leur ouvrage, « Les porteurs de valises », ces Français qui ont pris la décision de soutenir concrètement le FLN. Sa vie est un roman, elle mérite qu’elle soit mise en scène. Il entretenait plusieurs vies à la fois, homme de théâtre, militant politique atypique, enseignant…

Boeglin n’est pas venu au FLN par hasard, c’est un ancien résistant, à l’âge de 15 ans, il devient agent de liaison de la résistance contre le nazisme, puis par la suite membre du réseau Curiel. Il est exclu du parti communiste, raison invoquée : « anarchiste » et de la fédération anarchiste, au motif qu’il serait « marxiste ». Il ne s’y retrouvait nulle part, son combat était singulier. Ainsi, dira-t-il avec humour, qu’il était tranquille, il avait fait le tour. C’était quelqu’un qui ne supportait pas l’injustice. Il aimait aussi l’humour. Il avait des éclats de rires et des colères légendaires.  D’un anticonformisme exceptionnel. Il ne pouvait qu’être un fervent anticolonialiste.

A Grenoble, il avait rencontré un jeune étudiant qui lui avait raconté les tortures qu’il avait subies, alors qu’il était en prison pour faits de nationalisme. Cette discussion sera décisive. Aussi allait-il prendre une décision décisive, venir en aide au FLN et sauver son honneur. Ce n’était pas facile à l’époque, il risquait de tout perdre, même sa vie. Il était déjà connu dans les milieux du théâtre et du monde intellectuel en France. Les médias français avaient même mis sa photo à la une le considérant comme un traitre parce qu’il avait osé combattre pour la justice. Un quotidien lyonnais avait intitulé son article, avec sa photo en une, fin 1960 : « Le chef du réseau métropolitain d’aide au FLN est activement recherché ».   

Il sera condamné par contumace à 10 ans de prison et à la privation de ses droits civiques. Il s’était exilé au Maroc en 1961 où il avait créé une société de cinéma, « Nedjma-Films », en hommage à son grand ami Kateb Yacine et à son roman Nedjma.   Il refusera l’amnistie de 1966 parce que, tout simplement, il ne pouvait accepter, expliquait-il, d’être mis sur le même pied d’égalité que les terroristes de l’OAS. C’était un homme d’honneur. Il préféra rester en Algérie.

Alger vivait des moments de débat à l’orée de l’enthousiasme de l’indépendance, mais aussi d’interrogation, il y avait son ami Mohamed Boudia au TNA (Théâtre National Algérien) et Abderrahmane Benhamida, ministre de l’éducation nationale. La culture dépendait, à l’époque, de l’éducation nationale. Comme en France d’ailleurs, jusqu’à l’arrivée d’André Malraux. La première des choses à faire, c’était la « nationalisation » du théâtre. C’est durant cette période qu’allaient être élaborés le manifeste du théâtre et le décret sur le théâtre de janvier 1963, les textes fondateurs de l’entreprise théâtrale en Algérie. Il occupait le poste de conseiller technique au TNA et de chargé du théâtre à l’école d’art dramatique et chorégraphique de Bordj el Kiffan. Il était partout. Les questions culturelles dominaient la scène. C’est vrai qu’au même moment, le pouvoir réfléchissait à autre chose. Ce qui le tenait à cœur, c’était la formation et aussi la rupture radicale avec l’héritage du théâtre boulevardier du temps de la colonisation.

Il n’arrêtait pas, avec son ami Boudia, de se battre sur ce terrain pour mettre en œuvre un théâtre radicalement différent. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que sa première mise en scène à Alger, fut un texte de Bertolt Brecht, L’exception et la règle, une puissante critique de la colonisation. C’était en 1963. Un brillant jeune comédien Hadj Omar interprétait le marchand qui portait un uniforme de l’armée française, alors qu’un acteur « comique » Rouiched jouait le rôle du juge que le public n’acceptait pas, confondant théâtre et réalité à tel point qu’on l’insultait, selon les dires de Boeglin :  « Combien t’a-t-on payé pour jouer ce rôle de salaud… ». C’est vrai que les membres du tribunal étaient habillés en tenues militaires. Les spectateurs n’admettaient pas les soldats et les juges coloniaux même sur une scène de théâtre.

Boeglin accordait beaucoup d’importance au travail du corps, de la gestuelle et du mouvement d’ensemble. On ne peut comprendre cette manière de faire si on ne la met pas en relation avec sa formation théâtrale, notamment la fréquentation du cours Dullin et sa rencontre avec Bertolt Brecht, décisive.

A Alger, il participait à tous les débats, invitait d’anciens amis comme Planchon, Dasté ou Garran pour animer des stages de formation et faisait tout pour envoyer des comédiens améliorer leurs connaissances dans de grandes écoles étrangères, même à l’Actors Studio. Il avait l’Algérie au cœur. Les écrivains Mouloud Mammeri et Kateb Yacine l’appréciaient énormément. La mise en scène du Foehn est extraordinaire, il arrivait à convaincre Mammeri de réécrire certains passages, l’auteur de L’opium et le bâton acceptait avec le sourire et une grande humilité, il savait que Boeglin était l’un des plus grands hommes de théâtre du moment. Mais ses rapports avec Mustapha Kateb, le directeur du TNA, étaient délicats. Ils étaient carrément différents.

Il finit par être licencié de l’INADC (Institut d’art dramatique et chorégraphique) parce qu’il pensait le théâtre et la formation autrement, il savait que l’exil de Boudia à l’étranger, après le coup d’Etat de juin 1965, allait rendre les choses très difficiles. Au moment de son licenciement de l’INADC, il a eu cette phrase extrêmement significative : « J’ai toujours disparu au moment où les choses devenaient des institutions ». L’institution signifiait pour lui le figement, l’embastillement. Je sais que tous ceux qui ont été ses élèves à Bordj el Kiffan, Ziani, Sonia, Fellag, Kabouche, Tsaki, Lakhdar, Zenir et les autres appréciaient énormément ce professeur libre, disponible et d’une grande culture. Il y avait aussi Maurice Sauvageot, un autre professeur, nourri, comme Boeglin de la sève Artaud et de Dario Fo et de la conviction qu’au théâtre le corps est maître.

Limogé de son poste d’enseignant en 1969, il fut tout simplement appelé par Lakhdar Bentobbal, un ancien du GPRA, alors directeur général de la SNS (Société Nationale de Sidérurgie) pour le charger de la direction du département « Environnement et communication » de l’entreprise, un service créé spécialement pour lui. Ainsi, la SNS et Bentobbal prenaient le contrepied du ministère de l’information dirigé, à l’époque, par Mohamed Seddik Benyahia dont dépendait l’institut d’art dramatique qui avait mis fin aux fonctions du « porteur de valises » du FLN. A la SNS, il ne perdra pas son temps, il mettra en scène une pièce, Brames, tôles fortes et ronds à béton, inaugurant peut-être la première expérience du théâtre en entreprise. Ce n’est pas nouveau chez lui, il avait déjà, en France, cherché à mettre en œuvre un nouveau théâtre allant dans le sens d’une participation du monde ouvrier.

On ne peut comprendre les différents engagements de Boeglin que si on interroge ses premiers choix politiques et artistiques et ses rencontres. Encore adolescent, il avait rejoint la résistance contre le nazisme en 1943. Ce qui était un élément fondateur de sa trajectoire politique. Il y eut aussi ces rencontres théâtrales de la Lorelei de 1951. C’est ici qu’il allait connaitre ou faire connaitre des noms essentiels, Mohamed Boudia, Roger Planchon, Laurent Terzieff et Arthur Adamov. Sans oublier l’immense Jean-Marie Serreau.

Il avait tout fait, tous les métiers, teinturier, journaliste à l’Union de Reims, instructeur d’art dramatique, ce poète de l’art dramatique ne pouvait ne pas être marqué par le surréalisme. Les surréalistes dominaient la scène littéraire et artistique. Même Artaud y était, tous les textes sur l’Orient portaient son empreinte, mais il avait fini par quitter le groupe, estimant que la politique avait perverti le sens du mouvement. Il était aussi l’ami du grand Antonin Artaud, Adamov et Ionesco. Mais ce qui l’avait réellement marqué, c’est sa rencontre avec Bertolt Brecht et son passage au Berliner ensemble. Il en parlait avec une grande émotion : « Brecht était très important pour notre génération. Il n’y avait pas encore de Théâtre Populaire, mais on parlait déjà de Brecht avec des amis d’Adamov : Bernard Dort, Roland Barthes, tous ces gens qui étaient, avant l’heure, brechtiens. Quant à moi, j’avais eu l’occasion de travailler avec Jean-Marie Serreau qui, le premier, a monté L’Exception et la Règle en France. Serreau m’avait confié un message pour Brecht en me disant : « Il faut absolument que tu ailles le voir et que tu lui dises que je l’attends ». Et c’est comme ça que je me suis senti « embarqué » dans « l’aventure Brecht », avec ce petit message de Serreau à transmettre au « maître ».

Tout le monde parlait de Brecht. Il y avait surtout ces rebelles, Roland Barthes et Jean-Marie Serreau qui avaient tout entrepris pour l’introduire et le faire connaitre en France. Barthes en parlait régulièrement dans la revue Théâtre populaire.  Au début des années 1950, Brecht connaissait une insidieuse et sournoise censure dans certains pays européens et une interdiction en Union Soviétique. Serreau, l’ami de Boeglin, est un grand militant du théâtre et des rapports théâtre et politique, c’est lui qui a mis en scène des textes d’Aimé Césaire et de Kateb Yacine, deux grands amis de Boeglin.

Sa rencontre avec Brecht transforma sa conception du théâtre et lui permit de recourir à la distanciation et au dédoublement, inscrivant son discours dans une posture dialectique. L’expérience du théâtre de la Cité de Lyon, entreprise avec Roger Planchon, associait Brecht et Artaud, distanciation et élan cathartique comme fusion. Ce syncrétisme paradoxal s’articulait autour du mouvement des corps, de la libération des forces vitales des comédiens et de la contribution des spectateurs à la mise en œuvre du discours. Son théâtre assumait sa dimension politique et n’hésitait pas de convoquer les lieux originels du théâtre grec, comédie et tragédie, porteur d’une doxa politique.

Quelque peu déçu de la situation de l’Algérie de l’époque, désenchanté, il décide de quitter l’Algérie en 1981 tout en conservant de solides amitiés et un amour éternel pour ce pays dont certains enfants avaient détourné sa grande révolution, avait-il déclaré dans un de ses entretiens, il avait aussi parlé de la corruption et de l’autoritarisme. Il avait dit aussi dans cet interview que si c’était à refaire, il aurait refait la même chose, il aurait été un « porteur de valises » pour l’indépendance de l’Algérie tout en faisant attention à la direction du fleuve. Peut-être avais-je, à un moment donné, une fois l’indépendance acquise, grâce à un dur combat, fait, sans le savoir, « l’idiot utile ».

Il se retrouve, en 1981, chez Georges Lavaudant à la Maison de la culture de Grenoble et au Centre dramatique National des Alpes, comme secrétaire général, puis conseiller artistique.   

 

  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.