RENCONTRE (PRESQUE) IMAGINAIRE AVEC LE CINÉASTE ALGÉRIEN MOHAMED LAKHDAR HAMINA

C'est une rencontre, en partie imaginaire, avec le seul cinéaste arabe et africain à avoir remporté la palme d'or du festival de Cannes, avec son long métrage, "Chronique des années de braise". Il a déjà été couronné du prix de la première œuvre en 1967 pour "Le vent des Aurès". Un cinéaste atypique.

Tout le monde en parle, Mohamed Lakhdar Hamina n’arrête pas de provoquer les polémiques, il n’en a apparemment cure. Il marche, des cheveux ébouriffés, réfléchissant à haute voix, aime la fréquentation des « grands », cet enfant d’une ville agropastorale, Msila,  85 ans, est un spécialiste de la chamaillerie. Rien ne l’arrête. Il va vers le coup de poing. Colère torrentielle et rires volcaniques.

A Marseille, au théâtre de la Criée, rencontre orageuse avec l’écrivain algérien, Boudjedra, il apostrophe violemment le romancier qui, lui aussi, n’est pas facile, veut laver le linge sale en public avec celui qui aurait, selon lui, cherché à l’escroquer. L’affaire a défrayé la chronique judiciaire. Mais cela ne semble pas suffire, Hamina n’arrête pas de dire qu’il était le véritable scénariste du film, Chronique des années de braise et que Boudjedra n’aurait fait que traduire en arabe certains passages. Colère de Rachid qui défie dans un duel verbal des plus virulents Lakhdar qui n’est nullement celui de Nedjma, le roman-phare de la littérature algérienne et de de Kateb Yacine.

Hamina aime sourire, hausser le ton et peut-être aussi la fréquentation des gouvernants, ce que ne semblent pas apprécier ses collègues. Il cite souvent ses faits de guerre cinématographiques durant la guerre de libération. Avec Vautier, Le Masson, Charby, Pierre Clément, Labudovic, Chanderly. Il en parle avec fierté, lui qui regagna Tunis et le GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) avant d’entreprendre un stage aux actualités tunisiennes. Il évoque avec une grande nostalgie cette période : « C’était extraordinaire. Le pays vivait des moments d’occupation coloniale, ce qui ne pouvait que nous inciter à résister, réagir. Et c’était pour moi tout à fait naturel de rejoindre le FLN. Je fis des rencontres extraordinaires avec des compagnons ou plutôt des frères comme Vautier, Charby, Chanderly, Fanon, Chaulet et bien d’autres camarades de combat. Puis la direction décida de m’envoyer à Prague dans une grande école de cinéma, me spécialisant dans la prise de vues. Ce qui m’a permis de mieux saisir le fonctionnement de l’image. Cette formation à la maîtrise de la photographie est primordiale. D’ailleurs, ce rapport à l’image et à la plastique visuelle marque toute mon expérience filmique ».

Hamina exulte en décrivant le parcours de ses premiers films, comme un enfant, le sourire toujours présent, de nombreux gestes et des mouvements anarchiques. Il ne peut pas ne pas mettre en relief ce passage à Tunis : « C’est à Tunis que j’ai appris à faire des films, à comprendre l’importance de l’image et à m’engager concrètement dans la lutte et la révélation des méfaits du colonialisme. C’est aussi à Tunis, en 1962, que naît mon fils, Malik. J’ai accompagné des films de la révolution comme opérateur, notamment en 1961, Yasmina, Sawt Achaâb (La voix du peuple) et Banadiq el houryya (Les fusils de la liberté) de Djamel Chanderli ».

Les reportages et les documentaires tournés dans les zones frontalières algéro-tunisiennes durant la guerre de libération respirent une certaine authenticité, images prises sur le vif, s’inspirant possiblement du travail de Joris Ivens. D’ailleurs, dans les films d’après l’indépendance se retrouvent des stigmates du cinéma-vérité qui donnent à la fiction une expression singulière et originale faite de réalisme et parfois d’une dose d’absurde.

Il participe à la réalisation de Djazairouna et d’autres courts et moyens métrages mis en scène avec la collaboration du grand René Vautier, Pierre Chaulet et Djamel Chanderli. « C’est un plaisir de travailler avec René Vautier qui connait le cinéma sur le bout des ongles. Il était extraordinaire, d’un dynamisme communicatif, aux rires océaniques, il y avait aussi Frantz Fanon que nous retrouvions toujours dans d’interminables débats, Jacques Charby et Djamel Chanderly qui a permis peut-être de faire connaitre le combat du peuple algérien à l’étranger et dans les instances internationales, par le biais du cinéma. Le cinéma était une arme de combat ».

C’est vrai qu’à l’époque, juste avait l’indépendance, Tunis, le  Quartier Général du FLN (Front de Libération Nationale) était là-bas, vivait un véritable bouillonnement culturel et intellectuel. Les artistes et les footballeurs venaient de rejoindre le FLN, la troupe de théâtre conduite par Mustapha Kateb se déplaçait un peu partout, Redha Malek, Mohamed el Mili, deux futurs ministres de l’Algérie indépendante avec Frantz Fanon animaient l’organe de presse de la révolution, El Moudjahid. Il y avait, à l’intérieur du siège de l’organisation nationale, de véritables débats. C’est dans ce contexte favorable que Lakhdar tournait ses images, au milieu de rires stridents d’amis et de compagnons de route qui, chacun, apportait sa contribution à l’édifice. Ils font du cinéma un outil au service d’une cause juste.

L’indépendance acquise, les premiers désaccords de l’Algérie post-indépendante provoquaient blessures et profondes césures, les hommes et les femmes des arts s’en trouvaient profondément affectés, mais n’hésitaient pas à organiser des débats où chacun défendait sa conception de la culture. Les Algériens pensaient alors construire leur pays dans l'extase et la quiétude. Certes, des ombres marquaient la culture de l'ordinaire, la lutte des clans empruntait le sentier le plus douloureux et le plus sanglant : la mort. Mais chacun pensait que la sagesse devrait l'emporter.

Les intellectuels se retrouvaient dans une situation impossible. Que faire ? Telle était la question- clé qui revenait dans les discours des uns et des autres. L'impuissance rendait le discours non opératoire et marqué par les scories de l'inefficience. Les choses se rétablirent vite mais les césures ne pouvaient aucunement disparaître. Les blessures, restées béantes, allaient affecter le corps social.

L'Etat prenait le contrôle des salles de cinéma, de la télévision, des théâtres et d'une partie des maisons d'édition. En 1964, un organisme de cinéma, l'Office des Actualités algériennes (O.A.A.) fut créé. Ce qui est peut-être à relever, c'est le fait qu'en 1962 a été créée la première société privée de production et de distribution cinématographique, "Casbah films". Les salles de spectacles, il y en avait plus de quatre cents (il en reste aujourd'hui, à peine une vingtaine, dans un lamentable état), avaient été prises en charge par les communes. Le C.N.C (centre national du cinéma) ainsi qu'une école de formation, l'INC (Institut National du Cinéma) avaient vu le jour en 1964. La cinémathèque algérienne, fleuron du cinéma en Algérie, était née également en 64. Le CNC et l'INC allaient être dissous en 1967.

Lakhdar Hamina va dans ce contexte exceptionnel diriger l’office des actualités algériennes dont le passage a été surtout marqué par une politique de co-production. Il a toujours été séduit par le travail de coproduction, faisant souvent appel à des techniciens étrangers, que ce soit à l’OAA (Office des actualités algériennes, 1963-1974) ou à l’ONCIC (Office national pour le commerce et l'industrie cinématographique, 1981-1984). Il y coproduit une trentaine de longs métrages dont les plus connus, La Bataille d'Alger de Gillo Pontécorvo (1965), lion d'or au Festival de Venise, Z de Costa Gavras ou Le Bal d’Ettore Scola.

Il s’énerve un peu quand on estime qu’il fait des films à gros budget ou qu’il ne traite essentiellement que d’un seul thème, la lutte de libération, il ne peut pas maîtriser ses nerfs, on a l’impression qu’il cherche à agresser son interlocuteur : « Oui, je traite des sujets liés aux méfaits du colonialisme. Parce que c’est important, fondamental. Nous étions des étrangers dans notre pays, nous n’avions même pas la possibilité d’avoir un passeport ». Il confie à un journaliste du quotidien Liberté « avoir effectué son premier voyage en France “métropolitaine” sous le titre peu glorieux d’“Indigène musulman non naturalisé” ».

Hamina semble encore marqué par les critiques de ses contempteurs, revenant sur les prix glanés notamment au festival de Cannes, le Prix de la Première oeuvre en 1967 pour Le Vent des Aurès et en 1975 la Palme d'or au festival de Cannes en 1975 pour Chronique des Années de Braise. Il se calme un peu préférant évoquer ces merveilleux moments de tournage avec la grande comédienne algérienne, Keltoum, une véritable ode au cinéma, dans Le vent des Aurès. C’était beau, elle était belle et attachante,  Keltoum qui allait de camp en camp, une poule en bandoulière, cherchant son fils qui venait d’être arrêté, puis tué par l’armée française, elle succombera, telle une héroïne tragique, après la mort de ce fils tant aimé.

Aux allures épiques et de facture réaliste, Le vent des Aurès est peut-être le plus beau film de Hamina qui a, à son actif, d’autres longs métrages comme Hassan Terro (1968) ; Décembre (1973) ; Chronique des années de braise (1975, Acteur) ; Vent de sable (1982, Nominé Cannes) ; La dernière image (1986, Nominé, Cannes) ; Automne, Octobre à Alger ( avec son fils Malik, 1992) ; Crépuscule des ombres (2014).

Ses films sont souvent à grand budget, ce qui suscite souvent la colère des autres réalisateurs qui n’admettent pas ce qu’ils considèrent comme une sorte de favoritisme. Il entretenait apparemment des relations avec tous les présidents qui ont régné sur l’Algérie, profitant de ces rapports pour engranger apparemment des faveurs. Son film qui a remporté la palme d’or du festival de Cannes a connu de nombreuses critiques. Pour le penseur et futur ministre, Mostefa Lacheraf, le film pervertirait l’Histoire de l’Algérie, favorisant un regard exotique fait pour plaire essentiellement aux Français et aux étrangers.

Le critique de cinéma, Guy Hennebelle qui signait Halim Chergui s’était attaqué au film avec virulence, reprochant notamment la dimension sa consonance hollywoodienne, alors qu’il est, selon d’autres critiques, marqué par la prééminence du style soviétique. Hamina défend son film qui est le seul en Afrique et dans le monde arabe à avoir décroché la palme d’or du festival de Cannes en 1975 : « Avec ce film, j’avais eu envie d’expliquer pour la première fois comment est arrivée la guerre d’Algérie. Cette révolte, qui est devenue la révolution algérienne, est non seulement contre le colonisateur, mais aussi contre la condition de l’homme … Ce film n’est qu’une vision personnelle même s’il prend appui sur des faits précis ». Certains lui reprochent le fait d’avoir la possibilité d’employer de grands techniciens étrangers, ce qui ne serait pas le cas pour eux. Pour Hamina, ces techniciens font aussi un travail de formation aux Algériens qui, ainsi, profitent de la proximité de ces grands professionnels. Dans  Chronique des années de braise , par exemple, Hamina a fait notamment appel à Marcello Gatti et Andreas Winding à l’image, à Mario Serandrei pour le montage et à Philippe Arthuys pour la musique. Mais tout le monde reconnait à Lakhdar cette faculté à mettre en scène des films qui valent leur pesant d’argent. Même si, au même moment, des films à petit budget, étaient arrivés, grâce à leur dimension poétique et au sens de la créativité de leurs géniteurs, à proposer un autre style, une autre esthétique. Des longs métrages comme Omar Gatlato de Merzak Allouache, Le charbonnier de Mohamed Bouamari, Tahya ya Didou de Mohamed Zinet, Noua de Abdelaziz Tolbi ou Nahla de Farouk Beloufa furent salués par la critique comme de vrais joyaux cinématographiques, hybrides, marqués par la présence du néo réalisme, le cinéma novo, la nouvelle vague et le cinéma soviétique. Hamina, c’était son choix, préférait les superproductions, sa proximité avec les dirigeants du pays lui permettaient, comme d’ailleurs Ahmed Rachedi, d’avoir des facilités de financement.

Pour son dernier film, Le crépuscule des ombres  (2015), il avait même pris contact avec le président de l’époque, Abdelaziz Bouteflika qui avait demandé à ce qu’on lui facilite les choses. Il aime beaucoup ce film qui pose encore une fois la question coloniale. Il y tient, Lakhdar, à ce thème qui l’intéresse profondément. Il s’explique ainsi au quotidien algérien, Liberté  avec le journaliste, notre ami Mohamed Cherif Lachichi : « il faut vite revenir à la réalité de la colonisation. La France doit reconnaître ses erreurs du passé. Cela dit, ce n’est pas un film anti-français, l’histoire aurait pu se passer en Chine…il faut vite revenir à la réalité de la colonisation. La France doit reconnaître ses erreurs du passé. Cela dit, ce n’est pas un film antifrançais, l’histoire aurait pu se passer en Chine… ».

Dans ce film, il appelle à une sorte de fraternité humaine. Le Français n’est pas l’ennemi. Bien au contraire, c’est l’histoire d’un jeune Français qui fait la connaissance d’un Algérien avec lequel il se lie d’amitié, combattant tous les deux pour l’indépendance de l’Algérie. Il expose aussi les vilenies de la colonisation, montrant sans fards la terrible opération de torture, la corvée de bois, entreprise par l’armée coloniale. Il ne retient pas ses nerfs, cet être extrêmement sensible, quelque peu fragile, ne se dissimulant pas derrière une vaine carapace, il en veut aux Occidentaux qui chercheraient à déstabiliser les pays qui ne leur conviendraient pas : « Pour les Occidentaux, l’Algérie est trop grande, c’est 5 fois la France. On veut la faire imploser de l’intérieur, chose qu’on ne pouvait jamais imaginer jusque-là ».

Lakhdar rit toujours, il n’arrête pas, il affectionne l’humour, la satire, ce n’est pas sans raison qu’il fait de le texte de Rouiched, un auteur de pièces comiques, Hassan Terro,  un film à grand succès donnant à voir un héros malgré lui durant la période coloniale. Pour Lakhdar qui a connu Redha Malek, M’hamed Yazid et bien d’autres personnalités de la révolution, ne peut pas se passer de cinéma, lui qui fait l’acteur (Le fou dans Chronique des années de braise) ou qui emploie même ses enfants dans des rôles (Bachir dans La dernière image).

Ses enfants sont tous friands du septième art à tel point qu’ils ont choisi le cinéma comme métier. Smail est directeur de la photographie alors que Malik (né à Tunis durant la guerre de libération) a remporté le prix de la première œuvre en 1992 avec son film Automne. Il est un papa comblé, quelque peu narcissique, voulant, malgré ses coups de gueule et de colère, séduire, lui qui retrouve dans ses films, une part autobiographique conséquente, une sensiblerie à toute épreuve. Il est entier, il dit ce qu’il pense, souvent maladroitement, provoquant des polémiques et des procès, de graves malentendus à propos de l’écriture de scénarios se clôturant devant les tribunaux comme avec Rachid Boudjedra (Chronique des années de braise) et Mourad Bourboune (La dernière image).

Beaucoup lui reprochent sa proximité avec les puissants du jour, son narcissisme et cette propension, soutiennent-ils, à vouloir plaire aux étrangers, faire ses films beaucoup plus pour la consommation étrangère, notamment l’aspect ethnographique qui caractérise l’espace filmique, il n’en a cure, il poursuit son chemin, à 85 ans, lui qui explique son silence des années 1990 par l’impossibilité de tourner des films alors qu’on assassinait des amis. C’est ce qu’il a déclaré au journaliste de Liberté : « C’était plus fort que moi : je ne pouvais plus tourner au moment où on flinguait mes amis journalistes et écrivains, au moment où l’Algérie était plongée dans le malheur… » .

Mohamed-Lakhdar Hamina ne s’arrête pas, marche en gesticulant, se fout du temps qui passe, paroles incohérentes, il continue, fait le cinéma, lui qui vit de cinéma, sympathique, il marche toujours, les ans ne semblent rien y faire, mais le temps de Tunis et de la révolution marque sa démarche, l’Algérie dans la peau…

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