Algérie : le combat pacifique pour l’Etat de droit et la démocratie

Algérie : le combat pacifique pour l’Etat de droit et la démocratie

 

Il y a à l’évidence dans l’histoire de l’Algérie indépendante un avant et un après ce mois de février 2019. Né d’une indignation morale et politique (rejet du 5ème mandat pour un Bouteflika impotent), le mouvement de contestation populaire n’a cessé d’élargir son champ de revendications qui se résume aujourd’hui au rejet de tout le « système » qui s’est imposé aux algériens depuis l’indépendance en 1962. Tous les vendredis, depuis le 22 février dernier, et tous les jours, selon les secteurs d’activité ou les catégories socioprofessionnelles, les Algériens manifestent contre le pouvoir autoritaire qui a généré corruption, marginalisation politique et sociale.

 La mobilisation populaire que connait l’Algérie aujourd’hui a intégré les acquis des mobilisations précédentes et les a dépassées par son ampleur, son caractère social élargi, son étendue nationale et même internationale. Il n’y a pas d’institut se sondages ou de statistiques en Algérie mais la plupart des médias, tous supports confondus, avancent le chiffre de millions de manifestant.e.s avec un pic de près de 17 sur une population de 42 millions ( 40 %). Les jeunes constituent la majorité des manifestant.e.s mais toutes les classes d’âge et toutes les catégories sociales sont représentées. Les femmes, peu présentes lors des premiers vendredis, participent aujourd’hui massivement aux manifestations occupant ainsi leur place au sein d’un espace public qui n’est plus réservé aux seuls hommes. L’agression contre un carré de manifestantes féministes le 29 mars devant la faculté d’Alger par des individus qui leur reprochaient leurs revendications « spécifiques » ne les a nullement dissuadées, ni elles ni les milliers d’autres femmes. Pas plus que l’arrestation de manifestantes au centre d’Alger le 13 avril, leur déplacement, sans raison, vers un commissariat de banlieue (20 kms d’Alger) et surtout le traitement dégradant et indigne qui leur a été infligé :  un dénudement injustifié et illégal assorti de menaces et commis par une policière. Les femmes continuent encore de se mobiliser et de manifester tous les jours de la semaine.

 Le mouvement populaire n’est pas confiné dans les grands centres urbains mais s’étend à tout le territoire national, dans les 48 « wilayas »/départements, jusques-y-compris dans les villages les plus reculés du vaste territoire algérien (le plus grand d’Afrique). Les Algérien.ne.s installé.e.s à l’étranger (Canada, USA, Belgique, Australie et même Chine) ne sont pas en reste. En France où la diaspora algérienne est la plus importante, les Algériens et les binationaux ont même organisé des rassemblements de soutien et de solidarité dès le 17 février à Paris et tous les dimanches qui ont suivi. C’est ainsi que chaque dimanche la place de la république rassemble des milliers de personnes dans une ambiance festive, colorée aux couleurs de l’Algérie et où des prises de parole libre sont organisées.

  Ce mouvement historique se singularise aussi par son mode d’organisation.  L’étouffement par le pouvoir autoritaire de toutes formes d’expression et d’organisation a incité les manifestants à user des technologies numériques (TN) pour s’informer, échanger et s’organiser. Ces TN, accessibles à tous, vont se substituer progressivement à un espace public limité et contraint. Grace aux réseaux sociaux, se développe alors une culture de l'indignation, du dévoilement et de la résistance face au pouvoir autoritaire. L'image du smartphone arme plus dangereuse qu’un cocktail-molotov est loin d'être une simple figure de style. Et à ce titre, nous avons bien vu comment les mobilisations populaires ont pu être organisées grâce aux TN avec des effets d’amplification toujours plus importants. La toile va ainsi représenter un espace de liberté inconnu jusqu’alors, permettre une diffusion plus large et plus efficace de l’information et une mobilisation de nouvelles générations de jeunes que l’on croyait apolitiques et qui s’affirment comme les principaux animateurs des manifestations. Ils vont se distinguer par leur maturité politique et faire preuve d’une grande inventivité et ingéniosité dans les mots d’ordre et les slogans. Ceux-ci ont d’abord muri dans les stades de football, seul espace d’expression ces dernières années, et vont constituer la base discursive du mouvement lors des manifestations.

 Autre singularité remarquable de ce mouvement : son caractère pacifique. Depuis le début de la contestation, les manifestants ne cessent de scander le mot d’ordre « Silmiya » (pacifique) déjouant ainsi toutes les manœuvres, les manipulations et les provocations du pouvoir. Celui-ci n’a cessé de fomenter les actes de violence, mais en vain. Le mouvement populaire maintient encore le cap et rejette toutes les formes de violence qui peuvent émaner d’individus ou de groupes incontrôlés. Il n’a pas réussi non plus à intimider et décourager les manifestant.e.s par des actes répressifs violents dénoncés par les organisations de défense des droits de l’Homme : canon à eau brulante, gaz lacrymogène dans des espaces fermés, canons à ultrasons visant à provoquer des troubles de l’ouïe et  des nausées. La vigilance est de mise et les manifestant.e.s ont conscience que la force de la mobilisation réside en grande partie dans son pacifisme revendiqué et mis en œuvre chaque jour depuis plus de deux mois.

 Un mouvement pacifique qui a bouleversé la donne politique marquée jusqu’ici par un statu-quo mortifère imposé par le pouvoir. Il réanime l’espérance dans un pays jusqu’ici marqué par le désespoir et la « malvie » d’une grande partie de la population et dont le phénomène des « harragas » (littéralement « bruleurs de frontières » pour désigner les candidats à l’exil) constitue l’expression la plus criante. Malgré les manœuvres dilatoires d’un pouvoir autoritaire usé, les incertitudes liés à cette fuite en avant, le mouvement populaire s’est imposé comme un acteur majeur dans le champ politique en Algérie. Le rapport de forces semble aujourd’hui plus favorable que jamais aux forces de la démocratie, des libertés individuelles et collectives, de l’égalité entre les genres et de la justice sociale.

 

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