Mascarade électorale en Algérie

 

Ahmed Dahmani, universitaire, militant des droits de l’homme et membre du Cercle Nedjma

« L’après 17 avril ou l’impératif de l’heure : la refondation nationale et la construction de l’Etat de droit »

Propos recueillis par Nadjia BOUZEGHRANE,  EL WATAN du 11/03/2014

 Quelle lecture faites-vous de la situation préélectorale de ces derniers jours en Algérie et de l’annonce de la candidature du président Bouteflika pour un quatrième mandat ?

Il y a deux niveaux de lecture. Le premier, apparent, dans la rue comme dans certains cercles du pouvoir lui-même, à savoir que la candidature de Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat est loin de faire l’unanimité. Ce n’est pas une simple question d’homme, cela va au-delà, et c’est la deuxième lecture qu’il faut faire et c’est sur celle-là qu’il faut s’arrêter. Je pense que nous sommes arrivés en ce qui concerne le système politique au terme d’un cycle. Il conviendrait de rappeler qu’à l’origine de ce système politique qui est né à l’indépendance, voire même avant, le contrat national qui s’est imposé (plus exactement qui a été imposé aux Algériens) a fait que l’armée (et son bras politique, la police politique) a toujours eu (pendant la guerre de libération nationale et depuis l’indépendance à ce jour) un  rôle central, a toujours monopolisé les principaux leviers du pouvoir.  Aujourd’hui nous sommes arrivés à une impasse dans le sens où ce qui a pu justifier, voire même légitimer la présence de l’armée en tant qu’axe essentiel du pouvoir et son omniprésence au sein du régime ne peut plus l’être aujourd’hui. Et, ce, pour différentes raisons. La société algérienne a profondément changé. Quantitativement, la population a quasiment été multipliée par quatre depuis l’indépendance. Elle est majoritairement jeune, instruite et très urbanisée. L’espace public n’est plus réservé aux seuls hommes, la proportion des jeunes filles dans les universités est au moins égale à celle des garçons, l’emploi féminin a beaucoup progressé. Et même s’ils sont moins imprégnés que les Tunisiens ou les Egyptiens par la révolution informationnelle en cours, les Algériens sont à l’écoute du monde, leurs besoins se sont accrus et complexifiés sans qu’ils arrivent à les satisfaire. Ils supportent de moins en moins de vivre dans  une société de frustrations multiples alors que la prédation et la corruption, naguère contenues ou limitées prennent des proportions démesurées, au-delà de l’indécence. Sur le plan politique, la très grande majorité de la population n’a pas connu la guerre, et par conséquent, elle admet de moins en moins l’autoritarisme du pouvoir. Enfin, il y a une aspiration de plus en plus forte à ce que le pouvoir de l’armée soit là où il doit être, c'est-à-dire dans la défense et la sécurité du territoire. Voilà la véritable question qui est posée aujourd’hui et à laquelle il faut bien répondre.

Sauf qu’une personnalité politique comme l’ancien Premier ministre Mouloud Hamrouche demande la médiation et l’arbitrage des jeunes généraux. La culture militaire a un ancrage.

Hamrouche ne s’en cache pas, il dit lui-même qu’il est un enfant de la « maison militaire ». Il est pétri de cette culture, mais il faut reconnaitre aussi que c’est un homme politique qui a essayé, du temps où il a été Premier ministre, d’engager des réformes. Or, il se trouve que tout en étant un homme issu du système politique autoritaire, les réformes qu’il a voulu engager ont été combattues, rejetées par les cercles dirigeants rentiers partisans d’un statuquo qui préserve leurs intérêts.

Comment sortir de ce cercle fermé ?

Il y a à mon avis deux perspectives divergentes : la première, celle du maintien du statu quo. En clair, conserver la façade civile et laisser l’armée monopoliser l’essentiel des leviers du pouvoir comme depuis toujours. Cette situation est intenable parce que cela craque de partout et la revendication d’une démocratisation du pouvoir et de la société est de plus en plus présente. Autre perspective, celle d’aller vers une société démocratique, un Etat de droit.

Comment y parvenir ?

Je pense que sur cette question, Hamrouche, qui doit bien connaitre le sujet,  a raison de dire que ce processus vers la société démocratique et l’Etat de droit ne peut se faire contre l’armée. Si j’ai bien compris son intervention, il  fait appel à la raison, à l’intelligence de ceux qui au sein même de l’institution militaire sont inquiets de la dégradation de la situation de l’Algérie à tous les niveaux au point où la cohésion sociale et même la cohésion nationale sont aujourd’hui gravement menacées. L’armée algérienne, il est vrai, a changé, a évolué, elle n’est plus la même. Son poids symbolique s’est sérieusement amoindri. Sa force politique est toujours déterminante mais l’idée d’une nécessaire « civilisation » du pouvoir politique n’est plus taboue. De plus en plus d’hommes politiques, certains cadres de l’Etat ou de simples citoyens la partagent aujourd’hui. Il semblerait que certains jeunes officiers formés dans les écoles militaires en Europe ou aux Etats unis n’y seraient pas totalement opposés. C’est l’élément d’évolution le plus important du système politique algérien ces dernières années. Celui qui, mené à son terme sans précipitation ni excès, dans la concertation et la transparence, la garantie et la sécurité, engagerait l’Algérie dans l’édification d’un Etat de droit où l’armée deviendrait une institution au service de la nation en charge exclusive de la défense et de la sécurité de la population et du territoire.

Plusieurs   personnalités politiques ont tiré la sonnette d’alarme et souligné la gravité de la situation. Quelle serait la priorité, voire l’urgence ?

 Sur le court terme il faut boycotter ces élections qui sont une triste mascarade. Les dés sont pipés et le résultat connu d’avance comme d’ailleurs pour toutes les élections que ce pouvoir autoritaire a organisé auparavant. La seule action que peuvent entreprendre les candidats qui aspirent à l’Etat de droit est de se retirer de la future « élection ». Quant à Bouteflika, malade, voire impotent, et au-delà du pathétique que nous donnent à voir les images, il est la caricature même du pouvoir autoritaire.

Mais l’urgence est ailleurs. Elle est dans l’après 17 avril. Celle qui consiste d’abord à ouvrir le maximum de voies pour que les gens puissent s’exprimer de la manière la plus libre qui soit, sans exclusive, et d’inviter toutes les sensibilités politiques, culturelles, idéologiques, à débattre d’un projet national. C’est ce que nous appelons dans le cercle Nedjma le pacte de refondation nationale. A ce titre un certain nombre d’initiatives doivent être prises sans délai pour aller dans ce sens : dissolution de toute police politique, libération de l’espace médiatique, indépendance de la justice, instruction claire et transparente des affaires de corruption.

 

N’est-on pas en train de pousser à l’irréparable ?

Il doit y avoir au sein des cercles dirigeants des gens qui seraient capables de pousser au chaos, qui ont assuré leurs arrières, tout particulièrement à l’étranger et depuis très longtemps et pour lesquels l’Algérie est un souci mineur. Certains hommes de ce pouvoir autoritaire se comportent avec l’Algérie et les Algériens pire que les colons, et je pèse mes mots. Beaucoup de ceux qui ont amassé des fortunes par la corruption, la prédation n’ont jamais pensé réinvestir  leurs capitaux dans le pays. Ceci dit, et c’est le plus important dans la conjoncture actuelle, il existe fort heureusement des patriotes à tous les niveaux de décision. Et ces patriotes doivent pouvoir s’exprimer et participer à ce mouvement de reconstruction nationale.

Un mouvement de jeunes citoyens qui revendique par des voies pacifiques un changement démocratique vient de voir le jour sous le nom de « Barakat ». Comment accompagner ce mouvement pour qu’il soit pérenne, efficace et se fasse entendre par qui de droit ?

D’abord il faut le distinguer des mouvements de révolte qui se manifestent à travers le territoire national et qui prennent en général la forme d’émeutes pour différents motifs (emploi, logement, services publics…). De ce que je sais de ce mouvement naissant c’est son caractère citoyen, révélateur de la capacité des Algériens à pouvoir se prendre en mains et à prendre en mains leur destin et qui pourrait être porteur d’espoir. Ce mouvement semble composé essentiellement de jeunes non résignés représentatifs de cette jeunesse instruite, ouverte sur le monde moderne mais qui étouffe et qui cherche à lever cette chape qui pèse sur la société. Loin de moi l’idée d’être un donneur de leçons, mais pour que ce mouvement soit effectivement porteur d’une dynamique démocratique, il est vital qu’il essaime à travers le pays, des petits groupes qui peuvent se rassembler dans toutes les villes d’Algérie, sur des bases claires. Ces bases, à mon sens, sont celles qui dépassent la  simple condamnation du « scrutin » annoncé par la remise en cause du système politique tel qu’il a été mis en place depuis l’indépendance, et ouvrir des perspectives parmi lesquelles celle, fondamentale, d’une « civilisation » du pouvoir politique.

Ce mouvement fera-t-il le printemps algérien ?

Je l’espère. J’espère surtout que ce mouvement s’instruise de l’expérience des démocrates égyptiens qui ont été parmi les fers de lance de la révolution mais qui n’ont pas su par la suite créer une réelle dynamique de changement  et ont été submergés par les islamistes pour terminer avec un coup d’Etat et le retour du pouvoir militaire.

Ce mouvement ne gagnerait-il pas à établir des passerelles avec les forces politiques démocratiques tout en veillant à  préserver son autonomie et sa spécificité?

Il faut d’abord laisser ce mouvement se développer, s’organiser par lui-même loin et, pourquoi ne pas, par la suite faire jonction avec d’autres forces démocratiques. Pour l’instant il y a une petite brèche qui commence à s’ouvrir et il faut qu’elle puisse se développer. Ce mouvement citoyen qui commence à poindre, construit sur des bases clairement définies, loin des manipulations dont le pouvoir est coutumier, pourra alors contribuer à créer ce rapport de force qui obligera les responsables militaires à aller vers un nouveau pacte national fondé sur l’Etat de droit, l’exercice effectif des libertés démocratiques  et le respect des droits de l’Homme.

N.B

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