Socialistes et communistes face au capitalisme rentier

Retranchés sur des positions défensives pour préserver leurs appareils et leurs positions acquises, socialistes et communistes montrent une incapacité totale à proposer des programmes offensifs contre le capitalisme.

Socialistes et communistes face au capitalisme rentier

 

     Depuis les années 1980, on observe, dans les pays capitalistes d’Occident, un déclin électoral continu des partis socialistes et communistes. Simultanément, la baisse du nombre de leurs militants politiques et syndicaux a engendré un effritement progressif de leurs capacités sociales mobilisatrices. Retranchés sur des positions défensives pour préserver leurs appareils et leurs positions acquises, ils montrent une incapacité totale à proposer des programmes offensifs contre le capitalisme. Serait-ce faute de pouvoir formuler une esquisse d’un avenir meilleur aux catégories sociales qui avaient jusque là nourri leur force politique et leur ascendant électoral ? Mais pourquoi celles-ci se détourneraient-elles d’eux ? Cette quasi-disparition de ces partis pourrait s’expliquer par une double évolution.

     La première est matérielle. Le capitalisme occidental a changé de nature. D’industriel, il est devenu un capitalisme rentier de l’immatériel (Voir mon livre de 2012 sur Le capitalisme de rente). La seconde est idéologique. Tel qu’il a été pensé, le socialisme est fondé sur la socialisation des moyens de production matérielle, voie traditionnelle d’un plein emploi et d’une meilleure répartition des richesses. Or, depuis les années 1980, on a bien dû se rendre à l’évidence que les moyens de production matérielle se délocalisaient dans des pays non-occidentaux. Leur nationalisation devient défensive – préserver l’emploi. Elle n’est plus offensive  – renforcer l’investissement, améliorer la situation des travailleurs, et, par la croissance, réduire les inégalités sociales.

Des causes corporatistes et fragmentaires

      Au lieu d’être nationale ou sociale, la question des moyens de production est devenue corporatiste : chaque usine est devenue un cas particulier à sauver. On ne défend plus la classe ouvrière mais ceux de chez Ford, Continental ou Samsonite. On ne les incite pas à mobiliser nationalement des syndicats et des partis nationaux mais à  participer plutôt à des négociations localisées pour  mettre en œuvre des plans de reconversion accompagnés, le cas échéant, d’un recours aux services d’action sociale de l’État et d’une cellule psychologique. Les partis se trouvent pris en défaut d’une action globale, sociale et courent après des causes corporatistes et fragmentaires.

     Plus les capitalistes occidentaux abandonnent la production matérielle, plus ces partis se trouvent démunis en idéologie et en action. Leur paralysie est même totale face aux nouveaux modes capitalistes de capture de rentes engendrées par l’activité immatérielle de plus en plus florissante  et mondialisée. L’activité industrielle, elle, devient globalisée, dirigée d’un centre localisé dans les pays occidentaux – qui conçoit, commande et finance – et, matériellement, distribuée dans le monde non-occidental. Situés dorénavant à l’étranger, les moyens de production matérielle deviennent un enjeu secondaire. Les devants de la scène sont plutôt occupés par les activités immatérielles : monnaie, finance et numérique. Au lieu d’analyser ce nouveau système, les partis socialistes et communistes se contentent, comme de tradition, d’accuser, souvent ad hominem, les banquiers, considérés, non pas comme un rouage d’un nouveau système d’exploitation mondialisé, mais comme des voleurs.

     Le discours traditionnellement émis en direction d’une classe de travailleurs, le plus souvent engagés dans la production matérielle, et exploités par des capitalistes propriétaires moyens de production, a vu son public destinataire se réduire comme peau de chagrin : selon les statistiques de l’INSEE, la majorité des ouvriers ne travaillent plus dans les usines mais dans des structures non-industrielles : nouvelles entreprises de services aux industries (maintenance, etc.), organisations de services (compagnies de distribution diverses – énergie, communication, commerces), et administrations (ouvriers dans l’éducation nationale, etc.).

Des partis de gauche en faillite financière

     La fermeture des usines a eu comme effet de faire disparaître aussi bien les cartes syndicales (les faillites dans la sidérurgie ont mis sur le carreau non pas des centaines seulement mais des dizaines de milliers de syndiqués – l’emploi dans la métallurgie chute de 581.000 salariés en 1989 à 387.000 en 2014). Les substantielles taxes locales empochées par les municipalités se sont simultanément envolées. La capacité des municipalités socialistes et communistes à financer du social pour attirer des électeurs s’en est trouvée soudain fortement réduite. Redistribuant logements et aides à des électeurs déjà acquis, elles n’ont plus disposé de capacités financières pour en attirer de nouveaux,  plus jeunes. Pour compenser leur manque à gagner, elles se sont rabattues sur des augmentations de la fiscalité locale. Suscitant le mécontentement des classes moyennes, elles ont, scrutin après scrutin, basculé à droite (petite couronne parisienne, Roubaix, Tourcoing, Hayange, Thionville, bassin minier du Nord dominé durant des décennies par la gauche avec Hénin-Beaumont, Douai, etc.).

     En perdant ainsi des structures de placement de leurs militants, sinon de financement de leurs propres appareils – le PS doit vendre son siège, les partis socialistes et communistes se sont progressivement vidés de leur substance. Continuant de répéter les discours de l’ère industrielle, leur idéologie s’éloignait de plus en plus des réalités sociales nouvelles de la société rentière. Aussi paradoxal que cela soit, les partis socialistes et communistes apparaissent alors comme conservateurs et tiennent un discours valorisant le passé et un culte des ancêtres qui ne dit pas son nom : gardons les choses en l’état. Les vecteurs du changement porté par de nouvelles forces sociales leur sont étrangers: celles, par exemple, de l’ouverture vers de nouvelles façons de capturer la richesse. Un jeune trader français, Jérôme Kerviel, a pu être considéré comme le modèle du nouveau  héros national, un stakhanoviste de la spéculation sur titres. Son employeur, une banque, la Société générale, l’a, en 2008, traduit en justice pour abus de confiance. Personne à gauche ne l’a défendu.

Société du partage et de la convivialité

     Les partis de gauche passent à côté des nouvelles façons de communiquer, vivre, s’amuser, voir et s’approprier le monde. Ils ignorent, sinon méprisent, les rêves d’avenir construits par les jeunes sur des combinaisons individuelles hors de tout embrigadement de classe. L’idéologie nouvelle qui contamine une grande partie des jeunes, les déshérités particulièrement, associe des éléments hétéroclites, combinant le travail aux gains opportunément acquis dans des combinaisons pouvant venir aussi bien de  l’innovation technologique que la spéculation, le sport ou le vedettariat médiatique. Cette idéologie s’accompagne souvent d’un discours de rachat qui valorise la société dite du partage, sans heurts et sans antagonismes violents. Une parole nouvelle sur une humanité nouvelle envahit les médias, la voulant pacifique, n’opposant pas les uns aux autres comme le réclament encore les partis de gauche. Or, la population majoritaire reprend et répète davantage et à longueur de temps les mots partage, convivialité, etc., répudiant toute idée d’antagonisme social. Quand, avec quelque bruit, une minorité réclame une transformation des conditions de travail ou de vie, ou que son expression s’accompagne de quelque violence, elle suscite l’opprobre. Au cours de l’hiver 2018-2019, des « gilets jaunes », manifestant bruyamment sinon avec violence, apparaissent avec fracas, et, paradoxe,  décrivent leur rassemblement sur les ronds points comme une manifestation de convivialité et de partage. C’est dire l’empreinte de ces mots dans les esprits.

Un « nouveau monde » fait de choix individuels reléguant la question des choix collectifs dans un « ancien monde »

      Le 8 mars 2017, le futur nouveau président, élu en mai sur un programme « ni droite ni gauche », déclare en campagne : « Nous sommes rentrés dans un nouveau monde, je le crois très profondément, qui est une société, une économie, une civilisation à la fois du risque et de l’innovation, des compétences, de la transformation radicale ». Depuis, l’expression « nouveau monde » est entrée dans le vocabulaire idéologique des politiciens et des médias. Bien entendu, les partis socialistes et communistes font partie d’un « ancien monde » à jeter à la poubelle de l’Histoire. C’était, ajoute le futur président, « le monde triomphant des Trente Glorieuses [devenues] les Trente Piteuses ».

     Pour détourner les salariés de toute action s’inscrivant dans le cadre d’une lutte pour des choix collectifs meilleurs, ce qu’ont toujours proposé les partis socialistes et communistes, ce « nouveau monde » réactualise les idéologies des choix individuels qui avaient accompagné la naissance du capitalisme d’industrie. Le grand théoricien des choix collectifs que fut Karl Marx avait sarcastiquement moqué leurs auteurs, aussi bien philosophes qu’économistes (Benjamin Constant, Jeremy Bentham, Jean-Baptiste Say, etc.). Dès le milieu du 19ème siècle, commencent à s’affirmer des mouvements et des idéologies qui privilégient le questionnement autour de l’action collective et des choix de société (anarchisme, socialisme). À gauche, la question des choix individuels circonscrits à un individu va s’effacer complètement devant l’idéologie de l’action collective et du choix collectif. À la fin du 19ème siècle, accompagnant le capitalisme d’industrie triomphant, une réaction idéologique s’affirme qui remet à l’honneur l’entrepreneur et les choix individuels (Jevons, Schumpeter) et qui, après les échecs des sociétés communistes, triomphe à la fin du 20ème siècle (Friedman). La question des choix collectifs est enterrée. Le « nouveau monde » invite à la recherche d’un optimum individuel, quitte à dissuader par la force policière toute action ou toute velléité d’action collective. La finalité sociale adviendra toute seule grâce à la « main invisible » de Smith.

     Assistant à la déstructuration de l’industrie, largement diffusée par les médias et connue ainsi de tout le monde, les meilleurs talents fuient vers les activités financières : les polytechniciens français émigrent à la City de Londres. Le 12 août 2015, le journal Les Échos annonce même que : « Les diplômés de l'École Polytechnique et de l'École Centrale sont bien mieux payés que les diplômés des universités britanniques ». Les universitaires et ingénieurs spécialisés préfèrent utiliser dans les banques leur savoir-faire mathématique dans la modélisation  des mouvements et risques financiers plutôt que de rester dans la métallurgie ou les travaux publics. Mieux : ces fonctions en col blanc correspondent davantage au nouveau modèle de jeune cadre dynamique hipster,  dressé par les fabricants de vision de la vie, vivant dans les vieux centres des villes et amateur de restaurants chics ou de trekking. 

     L’économie de l’immatériel aux salaires plus élevés draine les diplômés de tous horizons. L’industrie perd son pouvoir attractif de main d’œuvre instruite et qualifiée, avec pour résultat une perte de compétitivité et, au bout, des faillites. Les titulaires de capitaux eux-mêmes en quête d’investissement s’en détournent : à la certitude de rendements faibles mais sûrs et longs offerts par l’industrie, ils préfèrent la rentabilité à court terme plus forte que leur proposent financiers, spéculateurs immobiliers ou « bulles » successives (internet, etc.). Quant aux nouveaux diplômés, une source INSEE et DADS renseigne sur les nouveaux salaires qu’ils peuvent espérer. La nouvelle hiérarchie des salaires nets moyens par branche qui apparaît au tournant des années 2010 est celle-ci : 1) Banque, finance, assurances 2) Édition, audiovisuel 3) Télécommunications 4) Fabrication de produits informatiques et électroniques 5) Activités informatiques 6) Activités juridiques, comptables, architecture, ingénierie 7) Tertiaire 8) Industries lourdes 9) Industrie 10) Arts, spectacles et activités récréatives 11) Construction.

L’épuisement successif du socialisme d’industrie puis de celui de la redistribution

     Après le parti communiste, c'est au tour de la social-démocratie historique de se déliter, sinon de disparaître. Ce n'était qu'une question de temps. D'une façon générale, dans les pays capitalistes développés d’ancienne industrie, toutes les forces sociales liées à la phase industrielle du capitalisme (patronat industriel, organisations ouvrières) sont laminées par de nouveaux venus. Dans la France contemporaine, et autres pays d'histoire similaire, les années 1980 représentent un tournant historique : le taux de rendement du capital-argent redevient positif et supérieur à celui du capital industriel, les plus-values de valorisation des patrimoines deviennent plus attractives que l'investissement industriel – ce que j'ai appelé le capitalisme rentier – et, pour la première fois dans l'histoire du pays, des salariés – les non-qualifiés – passent sous le seuil de pauvreté (2% d'entre eux environ).  Simultanément, le montant global des salaires reçus par les ménages passe, sous le gouvernement socialiste (2012-2017), en dessous de celui de la totalité des diverses prestations sociales redistribuées (Revenu minimum, allocations, aides, pensions, etc.).

     Le socialisme lié à la société industrielle proposait, dans le cadre de choix collectifs liés au plein emploi et l’égalité des conditions, de se procurer, individuellement, par le travail des moyens de vie et de bénéficier de dépenses collectives permettant de mieux vivre et, ce n'est pas le moins important, une dignité d'être humain. Or, depuis les années 1980, les politiques de stabilité monétaire ont radicalement avantagé les placements et les plus-values des patrimoines. Ce ne sont pas seulement des individus qui s’y mettent : plus d'un quart de la valeur ajoutée des entreprises non-financières en provient. La stabilité monétaire liée à l’euro a sécurisé le pouvoir d'achat des pensions dont bénéficie une part de plus en plus importante et vieillissante de la population. Celle-ci n'ayant plus de conditions salariales ou de travail à défendre se détourne des forces revendicatives ou protestataires pour alimenter plutôt une économie de loisirs.

     Les resserrements budgétaires qui ont accompagné ces processus ont touché aussi bien les investissements publics – le budget d'équipement de l’État tend vers zéro – que privés. D'où une croissance anémiée et des difficultés à entretenir un système d'aides et de pensions sauf à se procurer des ressources par l'endettement public. La dette des administrations publiques (État, collectivités, systèmes sociaux publics) est passée de 205 milliards en 1984 à 2.097 milliards en 2015, sans compter les pensions des fonctionnaires financées à crédit.

     L'équation  socialisme = industrie + inflation est devenue obsolète et les appareils socialistes se sont épuisés à lui substituer une équation redistributive sans inflation : socialisme = redistribution + dette. On conforte ainsi la demande – souvent destinée à acheter des produits industriels importés et moins chers –, le pouvoir d'achat et les patrimoines des rentiers ainsi que les retours en intérêts pour le capital-argent. Les difficultés à trouver des financements par l'impôt, les cotisations sociales ou le déficit budgétaire et l'endettement ont conduit à l'épuisement de ce socialisme de la redistribution. La social-démocratie redistributive historique avait pu exister par l'industrie et l'inflation (favorable aux entreprises de production). La stabilité monétaire a d'abord tué l'industrie puis, maintenant, achève la redistribution (politiques d'austérité). Ce sont les patrimoines qui se valorisent et le capital-argent. Que faire ? Pour une Nation d'ancienne industrie, nulle nostalgie ne doit nous saisir. C'est, aujourd'hui, la valorisation au niveau mondial du patrimoine national (capital scientifique et technologique, savoir-faire industriel de pointe, innovations et savoir-faire numérique, capital-argent, savoir-faire dans l'économie soutenable, capital culturel et médiatique, patrimoine historique, etc.) qui peuvent drainer vers le pays des rentes propres à créer des emplois qualifiés, d’autres activités tertiaires et à financer la redistribution, celle du troisième âge, notamment, avec des maisons de vieux qui crient famine.

D’un prolétariat anti-capitaliste à un peuple contre l’État

     À part une minorité de nostalgiques, souvent âgés et, de ce fait, inactifs et sans pouvoir contre les nouvelles forces économiques dominantes, les composantes de la nouvelle société de l’immatériel et du tertiaire ne reçoivent plus les discours de gauche, étrangers à leur situation matérielle et à leur vision du monde. Les forces ascendantes nouvelles ont davantage de liens avec les mécanismes de capture rentière qu’avec la production matérielle. Elles se recrutent aussi bien parmi les financiers et traders, ingénieurs, techniciens et commerciaux du numérique que parmi les travailleurs de la distribution –  hôtesse d’un Applestore ou photographe d’un sportif chaussé par Nike --, tous impliqués dans la réalisation de surplus sous forme de rentes. Ils sont dans leur grande majorité, partisans de l’ouverture géographique et culturelle et s’opposent à la fermeture protectionniste qui, inconsciemment, renvoie au communisme du socialisme dans un seul pays.

     Certes, les industriels bourgeois cosmopolites du passé étaient pour beaucoup d’entre eux partisans du libre-échange synonyme d’ouverture mais fondé  par ailleurs sur l’inégalité et l’absence de droits. Or l’ouverture des nouvelles forces ascendantes d’aujourd’hui s’accompagne d’une idéologie des droits de l’homme: revendications de droits pour les femmes, les homosexuels, les migrants, etc. ; liberté absolue de création artistique et vestimentaire ; gastronomie revisitée ; défoulement sur les réseaux électroniques ; et, souvent, droit aux subsistances hors de tout travail commandé. Ces forces ont, de ce fait, contraint les partis socialistes et communistes à prendre un train dans lequel ne veulent pas monter leurs militants purs et durs issus de la production matérielle. Encore une perte de substance au profit des partis de la fermeture (FN).

     Il est intéressant d’observer que les idéologies  socialiste et communiste perdent du terrain, non seulement chez les ouvriers et employés, mais plus significativement dans la population diplômée ou vieillissante.  L’analyse des différents scrutins montre que ce sont les cadres retraités qui sont les plus concernés par la droitisation.

Vote second tour présidentielle 2017 en %

 Cadres: Macron 82,  FN 18 

 

Professions intermédiaires Macron 67, FN 33

Employés: Macron 54, FN 46

Ouvriers: Macron 44, FN 56

Retraités: Macron 74, FN 26

Sans le baccalauréat: Macron 55, FN 45

Titulaires baccalauréat: Macron 64, FN 36

Bac+2: Macron 69, FN 31

Bac+3 et plus: Macron 81, FN 19

Moins de 1.250 euros: Macron 55, FN 45

De 1.250 à 2.000 euros: Macron 59, FN 41

De 2.000 à 3.000 euros: Macron 64, FN 36

Plus de 3.000 euros: Macron 75, FN 25

Agglomérations de plus de 100.000 habitants: Macron 72, FN 28

Source : Ipsos pour Radio-France 7 mai 2017

     Les intentions de vote FN grimpent parmi les cadres mais, il semble que  les questions liées à la sécurité, l'immigration ou l'islam restent chez eux  largement devancées par les questions économiques. L'emploi, l'économie et la fiscalité sont les sujets qui leur apparaissent en effet prioritaires. (Luc Rouban, « Le choix électoral des cadres », « Comprendre 2017 », grande enquête électorale du Cevipof, note n° 25).

     Leur préoccupation centrale est le déclassement. Entre 2008 et 2019, la proportion de Français déclarant appartenir à la classe moyenne est passée de 70 à 58% (Observatoire des Français de Sociovision, 2019), tandis que ceux se déclarant « modestes » a bondi de 23 à 38 %.

     Ils n’associent pas les causes de leur ressentiment à une classe de patrons exploiteurs. Quand ils manifestent, les retraités ne s’en prennent pas au système capitaliste mais à l’État qu’ils supposent être le grand manitou du pouvoir d’achat. Ils ne sont pas les seuls. Pour reprendre un langage ancien, la contradiction principale s’est déplacée du champ des classes à celui de la souveraineté. Si en 1968 on réclamait à Charlot des sous, en 2019 les « gilets jaunes » crient « Macron démission ». La contradiction principale qui agite la population majoritaire oppose celle-ci à l’État qui, soit prend trop, soit ne donne pas assez, soit n’oblige pas les patrons à préserver l’emploi, soit laisse l’environnement se dégrader et n’assure plus convenablement ses fonctions essentielles (sécurité, soins, éducation). D’un prolétariat anti-capitaliste on passe à un peuple contre l’État. Or, en matière de redistribution, l’idéologie actuelle socialiste ou communiste ne propose aucune alternative systémique. Elle se contente de proposer d’ajuster à la hausse les mêmes montants. Elle n’envisage aucune rupture de système par la fiscalité par exemple en s’attaquant à la question de l’impôt sur le revenu ou de celui sur les successions, devenus moins élevés que les impôts (TVA, taxes sur les carburants) qui frappent la population tout entière et, sur lesquels, la gauche ne dit presque rien.

 

 

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