Peut-on être un non-musulman tout en étant pris pour un musulman ?

Je suis athée. Je ne suis donc pas musulman. Mais même dans un apéro saucisson ou une réunion militante républicaine de gauche on me prend pour un intrus musulman.

Peut-on être un non-musulman tout en étant pris pour un musulman ?

par Ahmed Henni

Je suis athée. Je ne suis donc pas musulman. Mais ça ne se voit pas. Quand, je sors dans la rue, circule dans l’espace public pour aller à mon travail ou faire mes courses, admirer l’architecture, les lumières, les couleurs, écouter les sons, bruits mélodieux ou engueulades criardes, prêter attention aux personnes, à leurs vêtements, leur démarche, enfin faire comme tout le monde, on ne voit pas mon athéisme, on voit d’abord ma couleur de peau. Eh, oui ! Descendant de Maghrébins, j’ai la peau mate ou, comme disaient les fiches de police, je suis « de type nord-africain ». On me prend et on me traite comme un musulman. Pour la société majoritaire, cette particularité physique suffit. Même dans les apéros saucisson ou dans une réunion militante républicaine de gauche,  on me considère comme un intrus. On n’a pas besoin comme dans la Rome antique de vérifier si je suis circoncis en exigeant que je baisse mon pantalon. Dans ce temps-là, les juifs devaient payer une taxe spéciale et, pour traquer les fraudeurs, les agents du fisc  obligeaient les suspects à découvrir leur intimité.

Dans le traitement de mes dossiers personnels chez mon employeur ou ailleurs, je suis inscrit avec un prénom qui, malheureusement pour moi, ne signifie pas que je suis non-musulman. Mes parents, de vrais musulmans, m’ont affublé d’un prénom musulman.  Les honnêtes gens qui traitent mon dossier ne se posent même pas la question. Ils me rangent spontanément dans une catégorie devenue « ethnique »: musulman. Elle remplace avantageusement toutes les appellations qui pouvaient avoir des connotations racistes: arabe, nord-africain, algérien, maghrébin, immigré, etc. Elle déracialise mon cas en le religiosisant. Je suis devenu, malgré moi, un musulman. Les discours contre l’islam, avec lequel je n’ai rien à voir, me visent donc moi aussi. Moi qui voudrais aussi tenir un discours contre la religion musulmane, je me trouve pris au piège. Moi qui devrais attaquer cette religion, je m’empêtre dans des contradictions. Comment discriminer entre musulmans croyants fidèles à une religion et musulmans racialisés ? Dois-je porter un signe affichant mon athéisme pour que, dans la rue, les gens ne me prennent plus pour un musulman ? Le mieux serait peut-être un masque « Anonymous ». Mais la loi l’interdit.

 

Ahmed Henni est l’auteur de La macula: Système hiérarchique et diversité en France, 2017

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