Laïcité et occidentalisation

Il existe des « usages de l'occidentalisation comme moyen de discrimination vis-à-vis des couches infériorisées » (Norbert Elias) et qui sont confondus avec la laïcité.

Laïcité et occidentalisation

par Ahmed Henni

Deuxième volet après Laïcité et jacobinisme

     Le discours contre le voile semble faire preuve, au nom de la laïcité, d’une approbation sans réserve, de l’extrême droite à l’extrême gauche. À quelques exceptions près, les voix dissonantes ne sont pas médiatisées. Certains qualifient ce discours d’islamophobe. Or, d’après la majorité des sondages et enquêtes, la population française majoritaire n’a pas de grief particulier contre l’islam comme religion. Elle n’approuve pas par contre les attitudes publiques « déviantes » en matière de vêtement ou de mœurs ou simplement étrangères comme le sacrifice du mouton ou la cuisine à l’huile, source, dit-on, d’odeurs inopportunes. Assimiler de telles désapprobations civilisationnelles à de la laïcité ou de l’islamophobie est abusif. La population majoritaire n’acquiesce pas en réalité à des mœurs non-conformes aux us et coutumes européennes et occidentales. C’est pourquoi il convient de lever la confusion entre laïcité et occidentalisation.

     Il convient également de lever les ambigüités sibyllines qui entourent le terme «  islamophobie  ». Le terme «  islamophobie  » contient une équivoque  : est-ce une religion qui est visée ou une «  ethnie  » – les «  Arabes  »? Ainsi la Cour d'appel d'Alger affirme, en 1903, que le terme de musulman «  n'a pas un sens purement confessionnel, mais [...] désigne au contraire l'ensemble des individus d'origine musulmane […] sans qu'il y ait lieu de distinguer s'ils appartiennent ou non au culte mahométan  »1. En 19102, puis dans un ouvrage de 1912 (Haut-Sénégal-Niger, Larose), Maurice Delafosse, administrateur colonial, l’utilise d’une manière plus équivoque. Il écrit  : «  Quoi qu'en disent ceux pour qui l'islamophobie est un principe d'administration indigène, la France n'a rien de plus à craindre des musulmans au Soudan que des non musulmans  » (p.211).

     Si l’on s’en tient à cette tradition, musulman désigne donc un «  indigène  » et mahométan un fidèle de l’islam. La Cour d’Alger distingue bien entre le mahométan et le musulman.

     Trois traditions culturelles pourraient nous aider à mieux cerner ce que la population majoritaire d’aujourd’hui, élites comprises, met dans l’islamophobie. Une tradition d’érudition orientaliste  : l’islam est une religion. Une tradition coloniale  : le musulman est d’abord un indigène. Une tradition hiérarchique aristocratique (nobles-serfs) qui discrimine le supérieur de l’inférieur. Citons ce qu’écrivait en 1874 Ernest Renan à propos de ces paysans à qui, comme on l’aurait fait aujourd’hui pour les immigrés, «  on a ouvert les voies de la richesse  ». Or, ces richesses   «n'élevaient en rien [leur] état intellectuel , [leur] civilité , [leur] culture  »3. «  Intrus  » dans la maison, «  frelons impatronisés dans une ruche qu’ils n’ont pas construite ». Telle est aujourd’hui l’opinion majoritaire vis-à-vis des descendants d’immigrés. Rien ne s’y rattache à une séparation du politique et du religieux. C’est une question de «  degré  » de civilisation. L’islamophobie contient tout cela. On y pioche ce qu’on veut.

     Aujourd'hui, comme hier dans les colonies, les «  Arabes  », parce qu’il s’agit bien d’eux en réalité, ont besoin, comme l’écrivait Renan à propos des paysans de France, d'émancipation, d'acculturation  : passer de leur culture traditionnelle «  attardée  », «  archaïque  », "obscurantiste" à une culture de type « européen », « civilisée et progressiste ». Celle-ci, dont les canons ont été bien définis par quelqu'un comme Norbert Elias dans La dynamique de l’Occident, apparaît comme le mythe par excellence du processus de civilisation4.

     L'affaire du voile est, à cet égard, significative. Il a été et est souvent considéré comme un signe d'arriération et d'asservissement de la femme musulmane. Anastasia Vécrin écrit  : «  Quand les Français sont arrivés en Afrique du Nord et qu’ils ont vu des femmes voilées, cela leur a paru insupportable, à la fois pour des raisons de pouvoir et pour des raisons érotiques. Le maréchal Bugeaud, colonisateur de l’Algérie, disait : «Les Arabes nous échappent, parce qu’ils dissimulent leurs femmes à nos regards.» Et c’était vrai. Plus profondément, le voile conteste l’ordre visuel occidental qui donne la primauté au regard : transparence, perspective, spectacle, etc. En outre, en cachant leur corps et leur visage, les femmes en faisaient, involontairement, un objet mystérieux de désir.  » (Libération, 14 mars 2014).

     Dévoiler les femmes faisait donc partie d’une mission civilisatrice occidentale, étrangère à toute idée d’hostilité à une religion.

    L'affaire du voile cache aussi une réaffirmation autoritaire du statut de l’État central et du jacobinisme. Souvent impuissant parce qu'en déficit, il redouble d'autoritarisme par un usage répété du symbolique. La politique aujourd'hui, écrit Thomas Frank, c'est lorsque les citoyens sont frappés par le chômage ou en voient les dégâts dans leur voisinage et qu'ils «  décident de se lancer dans une croisade contre le foulard  »5.

     Dans cette perspective, l’État et les médias entretiennent la confusion entre laïcité et occidentalisation. L'abus du mot «  laïque  » conduit, par exemple, à qualifier comme tels de nombreux régimes militaires des pays musulmans. L'exemple d’Atatürk permet de voir immédiatement la différence entre laïcité et occidentalisation. Sous sa direction, l’État turc gère les mosquées, paie les imams et écrit leurs prêches. Les papiers d'identité mentionnent la religion. L’État gère les biens appartenant aux fondations religieuses. L’État chapeaute des institutions scolaires et universitaires de théologie. Il contrôle la formation des ministres du culte et les éditions de livres religieux. Atatürk ou l’Égyptien Nasser n'avaient pas à s'opposer à une fatwa de leurs ulémas pour la simple raison que celle-ci aurait d'abord été agréée par les services de l’État.

     Dans un pays musulman, occidentalisation ne rime pas toujours avec laïcité et séparation du politique et du religieux. Atatürk porte le chapeau, Nasser l’uniforme militaire occidental ou le costume-cravate. On peut travailler le vendredi et se reposer le dimanche. La mise au diapason au style de vie occidental consiste par exemple à adopter le calendrier grégorien et fêter le nouvel an occidental. Les habitants des pays musulmans qui le font ne s'alignent pas sur le nouvel an orthodoxe (oriental). Ils imitent un style de vie à l’occidentale et non une pratique religieuse. Les prétendus régimes ou individus laïques des pays musulmans ont des comportements publics occidentalisés – costume-cravate ou cheveux dévoilés – mais s’accommodent fort bien des régimes matrimoniaux conformes à la religion islamique.

     L'occidentalisation, pour simplifier, est le fait d’adopter le style de vie occidental, européen à l'origine, ou de l'imiter. On écrirait en alphabet latin et on apprendrait au moins une langue comme l'anglais. On autoriserait les intérêts sur les emprunts et on s’accommoderait d'une discipline d'entreprise sinon d'un despotisme d'usine. On édifierait une administration publique appelée à devenir un État disposant des monopoles fiscaux et militaires. Tout ceci associé à un «  bilan positif des plaisirs  » (Norbert Elias).

     Pour la nouvelle laïcité jacobine, le port du voile n'exprime pas le désir libre d'un individu kantien mais il est dicté par des instances extérieures  : les hommes, la famille, les autorités religieuses. La femme voilée, dit-on, reste soumise à des contraintes extérieures à elle, imposées par des autorités religieuses qui ne se plient pas à la centralité de l’État et concurrencent son autorité. Lorsque la centralité de l’État n'est pas remise en cause, mais au contraire souhaitée parce que génératrice de ressources comme à Mayotte, la loi de la République une et indivisible autorise le voile. C'est, cependant, sous une forme culturaliste que le problème est posé  : le voile n'exprime pas une contrainte intériorisée, une foi authentique, mais un «  retard  » civilisationnel. Cette infériorisation de la femme «  voilée  » renvoie curieusement à la question de la controverse de Valladolid. Le voile n'étant l'expression ni d'une foi sincère ni d'un désir kantien intérieur, les femmes «  voilées  » auraient-elles par hasard une âme ? Le voile exprime donc, pour le moins, un retard, une soumission, un avant de l'égalité hommes-femmes pratiquée en Occident.

     Le mot «  modernité  » est lui aussi davantage assimilé à un «  progrès  » matériel qu'à une émancipation d'un individu devenu majeur et autonome. Ce n'est plus Kant qui sert de référence, mais un autre Allemand  : Norbert Elias. Dans son livre publié en 1939 sur le processus de civilisation, Elias analyse la singularité civilisationnelle des Européens caractérisée par la politesse, l'amour des enfants, la maîtrise des instincts, le respect d'autrui, etc. Le voile, par exemple, serait un signe d'irrespect et d'impolitesse. Elias s'appuie sur les manières des cours royales qui se sont diffusées à toute la population grâce au rôle joué par un État central uniformisateur. L'individu, par lui-même, se doit d'être poli, courtois, ayant de bonnes manières, de nobles sentiments, aimer sa femme et ses enfants, respecter les contrats.

     On présente aujourd'hui les enfants des banlieues comme des «  sauvageons  ». Ils sont donc l'antithèse de l'homme européen de Norbert Elias. Ils ne seraient ni polis, ni courtois, ni respectueux, etc. Ils n'ont pas intégré sous l'autorité d'un État central extérieur à leur famille les codes culturels majoritaires. Or, si l’État central exige sur le culturel, il chipote sur le matériel. Avant, quand les immigrés étaient dans leurs bidonvilles, invisibles, le problème culturel ou budgétaire ne se posait pas. Ils pouvaient rester hors des codes de l'homme européen et vivre sans subventions. Il suffisait qu'ils obéissent – dans la rue, à la mine, à l'usine ou sur le chantier – et accroissent, sans retour, les ressources du pays. Devenus visibles, leurs descendants réclament une plus grande égalité dans la redistribution budgétaire. Faute de l'obtenir, ils pratiquent une sorte d'opposition de type culturel. D'où la vision culturaliste des antagonismes.

     Il existe en France, selon la formule de Norbert Elias, des «  usages de l'occidentalisation comme moyen de discrimination vis-à-vis des couches infériorisées  » et qui sont confondus avec la laïcité. La décolonisation a provoqué une transformation des relations de dépendance. La majorité des anciens colonisés devenus immigrés ne sont plus animés du désir de plaire à leurs anciens colonisateurs. Ils se permettent d’exprimer leurs propres désirs. Certains, par provocation et insolence, affichent des comportements étrangers (voile, etc.) qui donnent au pays un visage «  rétrograde  », incompatible avec le progressisme de la civilisation occidentale. Une angoisse réelle d'insécurité s’installe chez une minorité. La paranoïa est entretenue à coups de perspectives apocalyptiques d'invasion, de remplacement, de prise de pouvoir par les islamistes et de généralisation du port du voile et de la viande halal dans les étals et les cantines scolaires. Ce sont ces menaces sur son style de vie occidental qui inquiètent la population majoritaire, pas les croyances religieuses.

     Or, c'est bien le modèle occidental qui est remis en cause par les femmes voilées, pas la laïcité. Les femmes voilées ne commandent pas l’État. En réalité, à y regarder de plus près, les élites et la population majoritaires ne se posent pas cette question. Les femmes qui portent le voile sont plutôt consciemment ou inconsciemment considérées comme non-« évoluées », en retard par rapport aux normes non pas laïques mais occidentales. La commission Stasi a soutenu cette thèse  : porter le foulard signifie renoncer à sa liberté extérieure et intérieure (penser de façon autonome) au profit de prescriptions religieuses. On n'est plus une citoyenne mais une fidèle soumise à autrui. Les organisations islamistes se réjouissent quant à elles qu'on leur prête une telle influence qui fait d'elles des interlocuteurs reconnus des pouvoirs publics.

     Hier,  c'étaient  les  mouvements  de  gauche  et  de  libération  nationale  progressistes qui défendaient le retour des colonisés à                       leur « authenticité ». On distinguait entre une occidentalisation dite à l'époque « perverse » et une laïcité qu'on n'évoquait jamais. Aujourd’hui, l'expression d'une authenticité non-occidentale est devenue une source de désordre. En effet, d'autres acteurs se sont saisis des désirs individuels pour les instrumentaliser et menacer la société française en faisant croire que le voile est un signe d’adhésion à leur idéologie salafiste islamiste, un signe de soumission de la femme. Ils sont parfois tonitruants et accusés, à juste titre, de créer volontairement ce désordre. Dans cette minorité agissante, des criminels extrémistes qui défraient la chronique par des attentats et des meurtres de masse.

     Interdire le désordre créé par les atteintes au style vie de vie «  ancestral  » des Français est devenu un véritable mot d’ordre idéologique. Dans la situation actuelle, le consensus droite-gauche sur les problèmes économiques et sociaux ne laisse aux élites qu'une infime possibilité de se différencier. Pour se présenter comme un meilleur rempart contre le style de vie qu’affichent des islamistes, les uns y voient une source de désordre (pour la droite), les autres d'arriération (pour la gauche).

     L’État jacobin, centralisateur et autoritaire, disposait hier des moyens financiers de la croissance économique. Il s'est voulu modernisateur et égalisateur, diffuseur sur l’ensemble du pays du mode de vie «  moderne  », c'est-à-dire conforme à la civilisation occidentale. Simultanément, la décentralisation, sensée le décharger de ses fardeaux budgétaires, s’est aussi accompagnée, de façon inattendue, de l'américanisation du style de vie majoritaire et de l'abandon des coiffes bigoudènes et autres – nouvelle forme de l'occidentalisation. Un président de la République lui-même, M. Sarkozy, se voulant au diapason des nouvelles mœurs populaires, fait son jogging en portant ostensiblement un t-shirt avec l'inscription NYPD sur la poitrine (New York Police Department).

     Cet État jacobin centralisateur et autoritaire, mais financièrement affaibli, devenu incapable d’assurer une égalisation des services publics sur l’ensemble du territoire, a consenti à céder de son pouvoir aux autorités locales diverses et autoriser des expressions publiques de minorités (langues régionales, notamment). En Bretagne, il recule même, en 2013, devant la violence de «  bonnets rouges  » et renonce à une mesure fiscale votée par des élus. Simultanément, pour montrer qu’il n’est pas faible, il réaffirme son existence face aux descendants des colonisés en leur cherchant querelle ou persiste à refuser de ratifier la Convention 169 de l'Organisation internationale du travail relative aux peuples indigènes et tribaux «  reconnaissant notamment leurs droits collectifs à la terre et leur droit à l’autodétermination, [Guyane, par exemple]. Dans un rapport publié le 27 août 2010, les Nations unies appellent à nouveau le gouvernement français à ratifier cette convention  » (Wikipédia).

     Les élites politico-médiatiques dominantes ont, en France, imposé une conception idéologique de la laïcité comme système de comportements vestimentaires, alimentaires, etc., bref, une occidentalisation. Les élites dominantes ont fait oublier que, dans une acception universelle, la laïcité est d'abord un système opératoire séparant le politique du religieux. La gestion des affaires de la Cité est indépendante de toute prescription religieuse et, réciproquement, les autorités politiques garantissent la liberté de conscience et de pratique religieuse de chacun. Qu'un religieux comme l’abbé Pierre soit député en 1945 et participe à la délibération collective sur les affaires de la cité est légitime tant qu'il ne se pique pas de souveraineté au dessus de l’État. L'une des meilleurs définitions de la laïcité est donnée aujourd'hui en France par le Code monétaire et financier à propos de la Banque de France et des relations entre le politique et le monétaire. Transposée aux relations entre le politique et le religieux, son article L- 141-1, pourrait s’écrire ainsi  : Le Gouvernement ne peut ni solliciter ni accepter d'instructions des Églises, et, inversement, les Églises ne reçoivent aucune sollicitation ni instruction du Gouvernement.

     De toute manière, la longue histoire montre une occidentalisation irrésistible du monde entier, pays d’islam compris. Les descendants des anciens colonisés connaîtront le même destin que les paysans de Renan. Occidentalisés, ils seront, à part quelques irréductibles, absorbés démographiquement par métissage (Hervé Le bras6) ou, économiquement, en rejoignant en nombre la classe moyenne. Les débats sur la laïcité ne seront plus qu’un souvenir.

1 Patrick Weil, Liberté, égalité, discriminations : L'identité nationale au regard de l'histoire, Gallimard, 2008, p. 96

2 Olivier Le Cour Grandmaison, Ennemis mortels. Représentations de l’islam et politiques "musulmanes" en France à l’époque coloniale, La découverte, 2019

3 La réforme intellectuelle et morale, Michel Lévy, p. 35

4 Tr. fr., Calmann-Lévy, 1975

5 Pourquoi les pauvres votent à droite ?, tr. fr., Agone, 2013

6 Note de la Fondation Jean Jaurès, 7 novembre 2019

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