Suez 1956: origine de l'opposition américaine à une armée européenne

La crise de Suez de 1956 a permis aux États -Unis d’affirmer leur suprématie historique sur les « vieilles » puissances impériales européennes. Ils l’ont fait de manière inattendue : en utilisant les Nations-Unies pour condamner l’ingérence « néo-coloniale » dans un pays ayant appartenu à l’Empire britannique et, surtout, en faisant plier le Royaume-Uni par l’usage d’une nouvelle arme : le dollar.

Armée européenne et euro : aux origines de l’opposition américaine à une armée européenne et de l’affirmation de l’hégémonie du dollar : Suez 1956

Par Ahmed HENNI

    Les récentes déclarations du président français, en novembre 2018, appelant à la constitution d’une défense européenne, ont aussitôt provoqué une vive réaction d’hostilité du président américain.  Cette divergence n’est ni surprenante ni nouvelle. Si, à court terme, les États-Unis veulent toujours, depuis la crise de Suez de 1956, monopoliser les moyens militaires leur permettant de définir seuls les grandes orientations stratégiques de l’Occident, ils veulent aussi utiliser cette puissance régalienne pour maintenir, sur le long terme,  le rôle incontournable du dollar américain. Sans armée européenne, l’euro n’est en effet qu’une monnaie mutilée.

     Pour éclairer les liens entre ces différents éléments, il convient de remonter jusqu’en 1956, lorsque, pour rabaisser les Empires britannique et français au rang de nains politiques et de puissances subalternes, le gouvernement américain a fait chuter la livre sterling pour forcer les armées franco-britanniques à se retirer d’Égypte.

     L’expédition de Suez

     Le résumé des évènements est le suivant : pour financer la construction du Haut-Barrage d’Assouan, le gouvernement égyptien avait demandé un prêt à la Banque mondiale. Sur pression américaine, le prêt n’est pas accordé (les producteurs américains de coton redoutaient que, grâce à l’irrigation, la production égyptienne ne devienne un grand concurrent).  Espérant trouver les ressources nécessaires dans les redevances générées par le transit par le canal de Suez et empochées par la Compagnie universelle du Canal de Suez, le président égyptien Gamal Abdel Nasser riposte, le 26 juillet 1956, en proclamant la nationalisation de la compagnie, détenue jusqu’à cette date par des actionnaires français et britanniques. L’État britannique était de loin le plus gros actionnaire ; les 18.000 autres actionnaires étaient des particuliers, majoritairement Français (leur indemnisation permettra à ces actionnaires français de fonder l’actuel groupe Suez). Les gouvernements occidentaux, Américains compris, rejettent cette nationalisation. Ils actionnent de multiples pressions et recours juridiques et politiques – notamment auprès de l’ONU.

     Les Américains sont surtout, à l’époque, préoccupés, semble-t-il, par une éventuelle remise en cause de la sécurité de navigation dans le Canal. Les archives de la Maison-Blanche indiquent qu’ils en arrivent à l’opinion que l’Empire britannique est devenu incapable de l’assurer. À leurs yeux, sa gestion de l’indépendance égyptienne a été catastrophique. En 1952, déjà, les Britanniques ont été incapables de prévenir l’action  du groupe d’officiers conduits par Gamal Abdel Nasser et qui réussit à renverser la monarchie corrompue du roi Farouk, soutenu par Londres.  Quatre ans plus tard, c’est le Canal qui est nationalisé. Les troupes britanniques qui en assurent la sécurité sont appelées à l’évacuer. La conviction américaine est que l’Empire doit passer la main.  L’Europe, la « vieille Europe » reprendra en janvier 2013 le secrétaire d’Etat à la Défense Donald Rumsfeld, n’a plus d’aptitude à gérer les affaires du monde.

     Les gouvernements français et britannique, se prenant encore pour des dirigeants d’Empire et continuant à mimer une puissance et une influence qu’ils n’ont plus, préparent, quant à eux, en secret, une intervention militaire pour faire plier le gouvernement égyptien et le faire revenir sur sa décision. Une autre raison poussait le gouvernement français à vouloir faire tomber le président Nasser. Celui-ci soutenait la rébellion algérienne (1954-1962) en lui fournissant des armes. Le gouvernement français le considérait comme un ennemi et vit dans la nationalisation de la compagnie de Suez une occasion de le renverser par la force militaire (Keith Kyle, La Grande-Bretagne, la France et la crise de Suez, Histoire, économie et société, 1994, 13-1).

Pour réussir l’opération, Paris cherche le concours de Londres qui accepte, mais qui obtient que l’expédition s’exécute sous commandement intégré britannique (5 août 1956). Le général français Challe dessine un plan d’intervention qui obtient l’aval des Britanniques et des Israéliens, mis dans le coup. Sous prétexte d’incidents armés à Gaza, les Israéliens franchissent la frontière avec l’Égypte (qui, à l’époque, occupait Gaza) puis envahissent le Sinaï. Les puissances impériales que sont le Royaume Uni et la France somment alors les Israéliens de se retirer et débarquent pour « séparer » les armées israélienne et égyptienne et, aussi, aux yeux de l’opinion internationale, pour assurer la liberté de circulation dans le Canal.  Ce qui se concrétisa à la lettre par l’attaque israélienne du 29 octobre, l’ultimatum franco-britannique du 30 et le parachutage franco-britannique sur Port Saïd le 5 novembre. Les États -Unis n’apprécièrent guère d’avoir été trompés. La « vieille Europe » agissait encore comme au 19ème siècle. Il convenait de la mettre « out ».

     Il revenait donc au gouvernement américain de prendre en main les affaires du monde occidental en lieu et place de colonialistes invétérés et démodés. On peut considérer que la crise de Suez marque une rupture historique dans le réaménagement du leadership mondial. Considérée souvent par les historiens comme une simple péripétie coloniale supplémentaire des guerres « impérialistes » européennes, la crise de Suez marque, en réalité, la volonté des États -Unis de manifester dorénavant, sur l’Occident, un double leadership incontesté et incontestable, militaire et, comme nous allons le voir, monétaire. Depuis, ils ne cessent de le rappeler à de fréquentes occasions : sur le plan militaire, ils ont réduit les Européens à de simples subalternes qu’ils utilisent souvent comme de simples supplétifs. En Europe même, par exemple, dans la guerre au Kosovo (1998-1999) où ils ont montré aux Européens leur suprématie technologique et matérielle et, de ce fait, dicté les solutions (Philip Golub, Une autre histoire de la puissance américaine, tr.fr., Seuil 2011).

     Le roi-dollar

Venons-en au plan monétaire. Les franco-britanniques n’ont pas été amenés à se retirer d’Égypte sous le coup d’une pression militaire. Certes les Soviétiques avaient montré leurs gros bras en agitant la menace d’un feu nucléaire.  Le 6 novembre, le gouvernement de Paris fit part de ses alarmes à l’ambassadeur américain qui l’assura que les États -Unis ne laisseraient pas faire. Les États -Unis allaient cependant suivre leur propre voie en cherchant à trouver, dans le cadre de l’ONU et en dehors des franco-britanniques, une solution acceptable par Nasser tout en actionnant l’arme monétaire contre le Royaume-Uni. L’action diplomatique américaine amena vite les Israéliens à accepter le 3 novembre le cessez-le-feu réclamé par les Nations-Unies le 2. Entre la solidarité avec les franco-britanniques et l’allégeance aux États -Unis, Israël avait choisi. Les franco-britanniques poursuivent alors seuls leurs opérations jusqu’au 6 novembre. À cette date, les Britanniques décident, en effet, de jeter l’éponge, non pas pour répondre favorablement à l’injonction de l’ONU, mais à cause de leur impuissance à juguler une chute soudaine de la livre sterling.

     La baisse de la monnaie britannique n’était pas due à une crise soudaine de l’économie du Royaume-Uni. Elle avait été provoquée par des mouvements massifs de vente de livres sterling. Quand le président Eisenhower constata que les armées franco-britanniques avaient persisté dans leurs opérations malgré l’appel de l’ONU au cessez-le-feu, il informa le premier ministre britannique, Anthony Eden, que les États -Unis non seulement ne soutiendraient pas la livre mais continueraient de l’échanger contre des dollars. Ajouté à cela, les États -Unis menacèrent de suspendre les livraisons de pétrole. Le président Eisenhower déclarait publiquement le 2 novembre que « Les États -Unis n'ont été consultés en aucune façon à propos d'aucune phase des actions ainsi engagées et ils n'en avaient pas été informés à l'avance ». Et il ajoute : « Le gouvernement des États -Unis croit qu'il est possible par des moyens pacifiques de parvenir à une solution qui rétablirait les conditions de l'armistice entre l'Égypte et Israël, de même qu'à un règlement équitable du problème du canal de Suez ».

     En essayant d’enrayer le mouvement de chute de la livre, le Royaume-Uni la rachetait en payant avec les dollars qu’il détenait en réserve. L’hémorragie des réserves britanniques conduisit le chancelier de l’Échiquier de l’époque, Harold Mac Milan, pourtant ardent défenseur de l’intervention contre Nasser, à réclamer l’adhésion au cessez-le-feu. Christian Pineau, ministre des Affaires étrangères du cabinet Mollet, raconte qu’Eden téléphona alors le 6 novembre à Guy Mollet pour lui dire que les Britanniques ne pouvaient laisser leur monnaie s’effondrer et qu’ils avaient décidé de se retirer de l’expédition. Un cessez-le-feu entre tous les belligérants entra en vigueur le 7. Les États -Unis avaient aussi bien attiré les Israéliens dans leur orbite que fait plier la « vieille Europe » selon leurs nouvelles orientations stratégiques. Appuyés par le secrétaire général des Nations-Unies, les États -Unis invitèrent les franco-britanniques à cesser toute ingérence en Égypte et à retirer leurs troupes de Port-Saïd. Pour marquer la perte d’influence des anciens Empires, ils furent même écartés des discussions concernant l’avenir du Canal.

     Hors ces manœuvres diplomatiques, autrement redoutable fut l’attaque contre la livre sterling qui s’intensifia début novembre. La monnaie britannique chuta sur toutes les bourses. Selon des chiffres britanniques publiés plus tard dans ses Mémoires par Anthony Eden, les réserves du Royaume-Uni diminuèrent de 57 millions de dollars en septembre, de 84 en octobre et de 279 en novembre. Selon les données recueillies par E. Obellianne, les réserves or et dollars de la zone sterling passèrent de 382 millions au septembre 1956 à 762 au 31 décembre (Les difficultés récentes de l'économie britannique, Économie et Statistique, 1957, 12-12).

         Conclusion

         La crise de Suez de 1956 a permis aux États -Unis d’affirmer leur suprématie historique sur les « vieilles » puissances impériales européennes. Ils l’ont fait de manière inattendue : en utilisant les Nations-Unies pour condamner l’ingérence « néo-coloniale » dans un pays ayant appartenu à l’Empire britannique et, surtout, en faisant plier le Royaume-Uni par l’usage d’une nouvelle arme : le dollar. Depuis cette date, la livre a perdu de son prestige historique et le dollar a progressivement conquis une hégémonie sur les paiements internationaux. L’arme monétaire a été plus efficace que les rodomontades atomiques menaçantes du maréchal soviétique Boulganine.

      Depuis cette date aussi, ce sont les États -Unis qui fixent à l’Occident les grandes orientations stratégiques. Pour maintenir ce rôle incontesté, ils sont contraints d’affirmer simultanément une double suprématie : celle de leurs armées et celle de leur monnaie et l’une ne va pas sans l’autre. Si elle se dotait de moyens de défense propres, sinon, à terme, autonomes, l’Europe pourrait mener des actions non-conformes à ces orientations. Cette perspective est cependant très molle. Dans leur grande majorité, les élites occidentales partagent la même vision du monde et ne divergent pas sur ce qu’elles considèrent comme leurs intérêts civilisationnels. L’Europe n’entrera pas en conflit avec les États -Unis. En son temps, le général de Gaulle affirmait simultanément le souhait d’une défense française autonome et une solidarité atlantique à toute épreuve.

     Reste la question de l’euro. Aucune monnaie n’est durable si elle ne s’appuie pas sur une force régalienne, en bref des forces armées. Seule la puissance militaire peut imposer le cours forcé d’une monnaie. Avec leurs interventions militaires répétées et leurs 700 bases militaires à travers le monde, les États -Unis sont, à l’heure actuelle, le seul pays à pouvoir imposer un cours forcé du dollar. Qui oserait refuser un paiement en dollars ? Or, n’importe quel pays peut refuser un paiement en euros. Les pays exportateurs de pétrole sont là pour montrer que, même pour les plus petits d’entre eux ou ayant appartenu aux Empires européens, l’usage du dollar prime. Que pourrait faire l’Europe en effet si le plus petit pays du monde refusait des euros ? L’envahir ? Les États -Unis n’hésiteraient pas à le faire. Ceci dit, la pérennité de la monnaie européenne ne peut être garantie sans armée européenne.

 

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