LETTRE A L'HISTORIEN BENJAMIN STORA

Évoquer les questions mémorielles n'est pas une chose simple dans la mesure où les rapports de domination sont toujours présents, orientant sérieusement le débat. Il n'est nullement possible de parler de "guerre" ou de "dialogue" des mémoires qui ne sont nullement hermétiques, mais traversées par de multiples bruissements. Saisir la mémoire, en faire un espace figé, est une entreprise impossible.

LETTRE A BENJAMIN STORA

Cher collègue

Je viens d’apprendre que vous venez d’être chargé d’élaborer un travail allant dans le sens d’une « réconciliation des mémoires » et que vous devez, dans le cadre de cette entreprise, diriger une sorte de mission dont la fonction serait de faire un « travail mémoriel » en rapport avec les relations algéro-françaises. Déjà, je vois que vous avez, dans le prolongement de Paul Ricoeur, opté pour « travail de mémoire » que j’estime plus conforme au lieu de « devoir de mémoire », un groupe de mots qui pose sérieusement problème. Il faut que je vous dise tout d’abord que j’ai trouvé l’expression « guerre des mémoires » que vous avez déjà utilisée dans un de vos ouvrages, très contestable comme si chaque mémoire collective était unique, singulière, hermétique, alors que les frontières sont mouvantes, mobiles.

Je ne crois nullement à un figement mémoriel, à des représentations monolithiques. Les mémoires collectives, elles sont d’ailleurs plurielles, sont en construction continue, au-delà des limites culturelles. Des « voix assiégeantes » traversent toute mémoire qui est aussi complexe que les hommes. Comment pouvez vous penser, cher Stora, que deux commissions chargées d’une illusoire plongée dans des mémoires supposées figées et monolithiques, pouvaient régler la question d’une relation aussi complexe, traversée par de grandes tragédies ? Dans cet entrelacs mémoriel fait d’imbrications de traces, de faits, de temps et de récits pluriels et fortement marqué par l’inconscient colonial, ce « lieu catalytique de la différance » (Derrida), est-il permis d’isoler des mémoires comme si c’étaient des marchandises ou des objets ? Toute mémoire est active, traversée par les jeux de la représentation et du présent qui en esquisse continuellement les contours.

Il n’y a pas de mémoire spécifique, mais plurielle, même si les lieux, pour aller dans le sens de Pierre Nora, peuvent suggérer la présence de faits et d’espaces historiques. Il y a plutôt une mémoire coloniale ou de la colonisation faite de souvenirs d’humiliations, de crimes contre des populations entières, de carnages et de massacres. Cette idée de réconciliation des mémoires est factice, non opératoire. Ce type d’entreprise s’inscrit dans une sorte de rapports de force qui est toujours favorable à la « puissance conquérante », favorisant l’oubli et l’effacement volontaire ou involontaire de faits et de traces. Réconcilier quoi ? C’est vrai que le mot est à la mode, comme si le langage pouvait mettre un terme à un différend historique, alors qu’il risque plutôt de mettre en avant l’idée de conflit et aussi de l’effacement.

Je crois que la mémoire est instrumentée pour servir des desseins idéologiques particuliers. Surgit souvent surtout ces derniers temps, le terme mémoire qu’on n’arrête pas de mettre en opposition avec l’histoire, alors que de multiples accointances et interférences parcourent les rapports entre les discours mémoriel et historique. J’aime beaucoup cette distinction de Paul Ricoeur qui met en garde contre trois escroqueries : la mémoire empêchée, la mémoire manipulée, la mémoire obligée. J’ai peur que ce travail de « mémoire » aille dans cette perspective dénoncée par Ricoeur : « Le devoir de mémoire est aujourd’hui volontiers convoqué dans le dessein de court-circuiter le travail critique de l’historien, au risque de refermer telle mémoire de telle communauté historique sur son malheur singulier, [...] de la déraciner du sens de la justice et de l’équité. »

Vous voyez, mon cher Stora, pourquoi ce type d’entreprises restent discutables. La mémoire est une fiction, un temps passé que le présent tente de le structurer en fonction d’objectifs précis. Nous sommes en présence d’une re-présentation du passé absent que je construis. Le passé ne peut avoir nulle existence sans le présent. Peut-on pardonner des crimes que le colonisé a subi/subit dans sa chair ? Le « pardon », pour Ricoeur, serait « difficile », j’estime qu’il est plutôt impossible. Le mot « pardon » pose problème. Il serait, selon moi, peu opératoire. La réconciliation avec un passé commun est-elle possible ?

Votre mission me semble impossible pour aller dans le sens de Maurice Halbwachs qui considère que toute la société est mémoire, que toute représentation collective est mémoire, tant la raison présente que la mémoire passée.

Je sais que vous savez, vous êtes un grand historien, très actif chercheur, que la frontière entre l’attitude historique et l’entreprise mémorielle s’illustre paradoxalement à la fois par une étroite rencontre et une large distance, mettant en jeu une objectivité illusoire et une subjectivité assumée. L’oubli est un élément central de toute relation mémorielle ou historique. Il est souvent volontaire, légitimant une opération idéologique, comme il pourrait-être une faille mémorielle. C’est un élément fondamental constituant un grand obstacle à toute entreprise de réappropriation historique, il est le lieu essentiel de la vulnérabilité des espaces mémoriels et historiques. Cette inquiétante disparition des traces et l’apparition de failles et de béances fragilisant dangereusement la recherche historique ont constitué des éléments-clé du débat sur l’écriture de l’Histoire comme processus et ses travers (Michel de Certeau, Pierre Nora, Jacques Le Goff…) et la reconnaissance des crimes coloniaux.

L’histoire des crânes de résistants algériens restitués à l’Algérie pose concrètement le problème des archives et de différences traces, une entreprise qui obéit à un rapport de forces et à une posture de domination. Pourquoi les crânes ont-ils été remis à l’Algérie aujourd’hui au moment où un peu partout, on commence à parler des crimes commis par le colonialisme qui est un mal intégral ? Pourquoi pas la totalité ? Le problème de l’archive et de sa reconstruction du savoir à partir de débris et de ruines, reste d’actualité et ne peut être interrogée qu’en relation avec les rapports au pouvoir. Qui détient ces archives ?  J’aime beaucoup citer Jacques Derrida qui répondait ainsi à une question sur les archives tout en entreprenant une extraordinaire gymnastique consistant à distinguer entre archive et trace : « Sur ce fond général et sans limite, ce qu’on appelle l’archive, si ce mot doit avoir un sens délimitable, strict, suppose naturellement de la trace, il n’y a pas d’archive sans trace, mais toute trace n’est pas une archive dans la mesure où l’archive suppose non seulement une trace, mais que la trace soit appropriée, contrôlée, organisée, politiquement sous contrôle. Il n’y a pas d’archives sans un pouvoir de capitalisation ou de monopole, de quasi-monopole, de rassemblement de traces statutaires et reconnues comme traces. Autrement dit, il n’y a pas d’archives sans puvoir politique. ».

Le gouvernement français ne semble pas prêt à restituer les archives, il le fera peut-être en fonction de conjonctures particulières. Il choisit les archives et les pièces à restituer, évitant une grande lumière sur les atrocités coloniales, le colonialisme comme crime contre l’humanité. L’oubli est appelé à la rescousse. Les dirigeants algériens, de leur côté, n’en font pas une priorité. Lors de son voyage en Algérie en 1975, le président français, Valéry Giscard-d ’Estaing, avait provoqué une grande polémique en déclarant que « la France historique salue l’Algérie indépendance », comme si l’Algérie n’avait pas d’Histoire. Ce qui avait, à l’époque, fait violemment réagir le chef d’Etat algérien, Houari Boumediene. Mais les archives algériennes sont souvent mal prises en charge, là aussi, elles dissimulent trop de non-dits, des espaces implicites.

L’archive est donc contrôlée, surveillée, elle n’existerait pas d’elle-même. Les traces subissent un tri, une sélection qui ne peut être faite que par différents pouvoirs, surtout celui qui en a le contrôle, l’ancien colonisateur. Il y a donc une censure préalable. On choisit ce qui doit faire mémoire. C’est vrai, c’est au chercheur d’entreprendre un travail de déconstruction faisant parler l’archive et ses ruines, rendre les silences parlants et se dire que la mémoire est inondée par les oublis volontaires ou involontaires.

L’oubli qui est une omission souvent traversée par les stigmates de la dépendance idéologique et politique ne peut être dissocié des jeux de pouvoir et de la domination de l’ancienne puissance coloniale. Michel Foucault, dans Surveiller et punir, explique très bien la relation de l’archive et des structures de pouvoir qui ne serait pas simple, mais obéirait à des considérations d’autorité. Qui écrit ? Qui parle ? Qui domine ? Qui diffuse l’archive ? Ce sont des questions essentielles articulant la relation de l’ancien colonisateur avec l’ancien colonisé. Ce sont autant d’éléments qui rendent cette quête de deux mémoires distinctes illusoire, otage du discours des archives et de l’attitude du locuteur et de celui qui détient le pouvoir (le détenteur de ces archives) et l’archive. Chaque locuteur exhibe ses arguments à partir de la manipulation des archives et de leur questio

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