Rencontre (Presque) imaginaire avec l'écrivain Mohamed Dib

Aujourd'hui, en ce jour du 21 juillet 2020, le grand écrivain algérien, auteur très prolifique, l'un des plus grands romanciers du Maghreb, aura eu 100 ans.

J’ai toujours cherché à rencontrer cet écrivain qui a ébloui de nombreux lecteurs. Beaucoup ont appris à le connaitre, à l’imaginer, à travers un leurre, le feuilleton tiré de sa trilogie « L’Algérie », « El Harik» réalisé par Mustapha Badie. Omar est devenu un familier des Algériens qui l’avaient vite adopté, mais Dib, certes très discret, timide, n’avait pas, en son temps, évoqué ce feuilleton dont il n’aimait pas beaucoup l’adaptation. Il prit la chose avec sagesse, lui qui aima, malgré tout le fait, que ses compatriotes aient aimé Omar, Zhor, Aini, Dar Sbitar. Dib, orphelin de père à l’âge de onze ans, était fortement marqué par sa terre natale et surtout, ces modestes et humbles personnes qui la composaient et qui apportaient ce soleil et cette lumière extraordinaire. Il était parfois déçu par certaines choses qui sont arrivées dans son pays, comme cette confiscation d’une indépendance chèrement acquise. Lui-même allait en être victime. Il voulait retourner au pays, cela se passait en 1963, il voulait tout simplement trouver un emploi, mais rien, il ne pouvait que prendre le chemin sinueux de l’émigration. Et c’est ainsi qu’il s’auto-nommait l’émigré malgré lui. « C’était dur, très dur de revenir au pays et de vouloir simplement travailler, moi qui ai apparemment beaucoup fait pour mon Algérie, notre Algérie et de ne rien trouver. Je compris vite que quelque chose n’allait pas bien. J’ai vite fait d’aller là où je pouvais travailler, au Maroc, en France… ». Il avait raconté ce malheureux et triste épisode à mon ami Mohamed Zaoui : « mon exil est celui d'un travailleur émigré. Après l'indépendance, je n'ai pas trouvé ma place dans mon pays malgré les promesses et les démarches. J'avais une famille à ma charge, il fallait bien qu'elle vive. J'avais proposé l'édition de mes livres en Algérie. Les contrats existent, certains remontent à 1965, d'autres plus récents, à 1979 et 1981 ».
L’émigré Dib a sollicité, par la suite, les responsables de la maison d’édition publique pour la coédition de ses ouvrages, alors que l’Algérie les acquérait à des prix prohibitifs. Il voulait que les gens du pays profitent de ses textes. Il le dit d’ailleurs à Zaoui : « Aux premières années de l'indépendance, en 1964 et en 1965. J'avais fait plusieurs voyages et, à chaque fois, on me disait qu'" on allait étudier la question ", tout en me demandant de retourner chez moi et d'attendre. J'avais proposé la coédition de mes livres, car j'avais obtenu de mon éditeur français cette autorisation. C'est-à-dire qu'au lieu que l'Algérie les achète au prix fort à l'édition française, ces livres auraient été imprimés en Algérie, et donc vendus à des prix accessibles au public. De plus, j'avais proposé l'édition d'une œuvre originale, malheureusement, je n'ai jamais eu de réponse. C'est pour cette raison que je dis que je vis en France en tant que travailleur émigré, parce que j'ai trouvé dans ce pays les possibilités de logement, de moyens d'existence que je n'ai pas trouvés en Algérie ».
Il est très calme, Dib, il se lève, je ne sais pourquoi il regarde fixement le plafond, sourit, raconte une anecdote, parle de Kateb Yacine et de leurs pérégrinations dans Alger de l’époque, de ces bouges et de ces gargotes qu’affectionnait Kateb que Dib accompagnait presque malgré lui parce qu’il admirait et appréciait beaucoup ce saltimbanque de Yacine, « le peuple ». Il rit en pensant à son ami Kateb dont chacun parle après son décès parce que désormais il peut facilement être récupéré. Il sait qu’après sa mort, lui aussi, il va être célébré par ceux-là mêmes qui ont tout fait pour freiner ses ardeurs, lui comme Kateb et d’autres auteurs. Il n’a que mépris pour ces fêtards de la mélancolie et de la fausse pudeur, ces médiocres de l’absolu, il pense à l’essentiel, sa mère, ce général, digne et orgueilleuse qui, juste après le décès du mari, son fils Mohamed avait l’âge de l’innocence, celui de Omar de sa trilogie, elle avait tenu fièrement et sévèrement le gouvernail, ayant autorité sur tout, se sacrifiant pour le bonheur des siens. Je ne sais pas si la maman de Dib avait les traits de Aini, il ne le dit pas, mais en l’écoutant parler de sa mère, de cet amour infini qu’il lui portait/porte, de certains traits, on se surprend à faire le rapprochement. Sa fille, Catherine, en parle avec une extraordinaire passion : « Il fut très jeune quelqu'un de responsable. Il avait connu la pauvreté dans son enfance : il était l'aîné d'une famille dont le père était décédé alors qu'il avait 11 ans. Dans un conflit familial, les siens furent dépossédés de leur part d'héritage et c'est sa mère, une veuve, qui fut le soutien de la famille à cette période-là. Il en a gardé pour le reste de sa vie un sentiment de responsabilité et un très grand respect pour sa mère. Il nous racontait les excursions à la campagne, lorsque la famille élargie se déplaçait pour une journée aux cascades d'El-Ourit, en emportant avec elle tout un équipage : balançoires, repas, nattes pour s’asseoir par terre, couvertures, transistors… Il insistait sur le rôle joué par sa mère, le général en chef de la famille qui, parfois, faisait remballer tout ce matériel quand elle estimait que – tout compte fait – le lieu ne lui plaisait pas. Il fallait repartir en quête d’un endroit plus agréable, même si tout était déjà bien installé. Il avait un souvenir heureux de ces moments et racontait que, même si la famille était nombreuse, il lui semblait que l’harmonie régnait et il n’imaginait pas, comme enfant, qu’une dispute ne puisse jamais éclater ».
Dib rit toujours, discret, il avance, je ne sais pas ce qu’il bricole, comme s’il se remémorait des épisodes de l’enfance. Il rit encore, éclate de rire. Tout semble se mélanger, son enfance à lui et celle de ses propres enfants. Il aimait jouer, faire le clown, raconter des histoires à ses gosses, mais il a toujours aimé les enfants, ce n’est d’ailleurs pas sans raison qu’il a écrit de nombreux contes, notamment Baba Fekrane (1959) et Le chat qui boude (1974). L’élément central autour duquel s’articule d’ailleurs sa première trilogie, c’est Omar et même dans la trilogie « nordique », c’est Lily Belle. De son enfance, il hérite d’une propension au bricolage et au sérieux. Jeune, il apprend le métier de la responsabilité, lui qui, comme Kateb et Haddad, touchent à tout, exerce de nombreux boulots pour survivre, il s’était retrouvé à Paris, expulsé d’Algérie, après 1958. Vivre est devenu un métier, un grand poète, Louis Aragon qui l’appréciait beaucoup va lui dénicher un petit logis dans la banlieue parisienne. Il continuera à mettre au monde de nouveaux personnages qui ne constituent pas du tout une rupture avec sa trilogie « Algérie » marquée de réalisme. Dib ne joue pas au grand, il est grand. Responsable avant l’âge adulte, poète avant la raison.
Je me sens un peu mal à l’aise en lisant ici et là des sentences considérant que la phase d’ « écriture proprement littéraire » commença juste après l’indépendance. Mais il faut en convenir qu’entre les trois premiers romans, sa nouvelle « Au café » et « Un été africain » (1959) et « Qui se souvient de la mer » (1962), il y a déjà quelques changements formels, mais cela n’excluait nullement une prise de position politique. La littérature est de l’ordre du plaisir et de la jouissance, Dib le savait. Il y a justement cette grande force ludique qui se dégage de ses premiers textes. Il n’y a pas de discontinuité entre les éléments constituant son œuvre, mais peut-être un approfondissement de la réflexion, les contextes étant différents. Tout, me semble-t-il, avait commencé par un malentendu, des déclarations de Dib lui-même, il disait en 1963 que « comme l’Algérie elle-même qui passe maintenant de l’état de tutelle à l’état adulte, l’écrivain se sent lui aussi devenir une sorte d’adulte qui doit prendre la responsabilité de ses problèmes. N’ayant plus à nous faire l’avocat d’une cause, nous essayons, j’essaye pour ma part, d’aller à présent vers des régions moins explorées, de faire œuvre d’écrivain dans le sens le plus plein du terme ». Il n’y a pas d’écrivain sans cause. La littérature est tout simplement le lieu pluriel d’une quête. Le lecteur peut ressentir ou non ce plaisir qui est d’ailleurs de l’ordre de la subjectivité et de l’individuel. Le rapport de jouissance avec le texte n’est nullement une affaire mathématique.
Dans une de mes critiques en 1985 dans Algérie-Actualité à propos de son roman « Terrasses d’Orsol », je reprenais cette idée qu’il n’est nullement possible de parler de rupture avec l’écriture réaliste, mais une sorte d’approfondissement, de densification du propos, d’autant qu’il n’est nullement aisé de définir cette notion flasque de réalisme ni de saisir clairement les frontières entre les genres. Dib qui quitta Le Seuil pour Sindbad, les éditions dirigées par un ami commun, Pierre Bernard, m’envoyait souvent ses ouvrages, il accompagnait ses envois par un petit mot. Il me dit que justement, il ne déclara jamais que ce qu’il faisait avant n’était pas de la littérature, mais que les perspectives thématiques allaient changer. Et c’est tout à fait normal. Cela me fait penser à un autre malentendu, la déclaration de Malek Haddad (la langue française est mon exil) à propos de la langue ou de Kateb Yacine. Haddad qui continua à écrire en français, il existe des manuscrits chez son neveu Jamal Ali Khodja avait vu sa déclaration tronquée, comme Kateb qui continua lui aussi à écrire des pièces en français.
Dib aime bien faire de petites promenades en forêt, discuter longuement de littérature, d’arts et de politique. Il savait faire beaucoup de choses, peindre, écrire des pièces de théâtre, des romans, des nouvelles et de la poésie. Il respire un coup, contemple la nature, marche puis se met à parler calmement, mais on sent que c’est quelqu’un d’extrêmement passionné, il parle de Hikmet, de Faulkner, de Woolf, de Neruda et, bien entendu, de l’incontournable Kateb Yacine. Je me souviens d’une rencontre avec Tahar Djaout à Paris à son retour d’une discussion avec Dib, c’était fin 1991, il était extrêmement séduit par la personnalité de l’écrivain : « Il est d’une grande culture, quelqu’un qui te parle avec une sérieuse maîtrise des grands courants de littérature, de cinéma, des arts, de philosophie, tout cela avec une extraordinaire pointe d’humour, mais aussi avec une certaine déception. Il estime que le débat intellectuel serait désormais d’une grande médiocrité, contrairement aux discussions des années cinquante-soixante. Il cite notamment les grandes sorties de Sartre, Foucault, Aron…et aussi des grands peintres de l’époque, ses amis comme Picasso. J’ai découvert qu’il avait une grande maîtrise du cinéma et du théâtre ». Dib aussi appréciait beaucoup Tahar. Ils étaient de la même veine, il faut le dire. Tahar aussi était discret, souriant, sérieux, poète et aussi journaliste. Je me souviens encore de ce séminaire qu’il assurait à Paris-Sorbonne, alors que j’étais son étudiant. Il réussissait la gageure de nous parler de littérature en nous faisant rire, c’était un cours très vivant.
Le cinéma, le théâtre, Dib connaissait très bien, il y consacrait dans « Alger Républicain » de nombreux textes critiques. Il aimait beaucoup Eisenstein, Poudovkine, Renoir et, par-dessus tout, le cinéma italien et le néo-réalisme. Il aime parler de cinéma, des techniques d’écriture, il entretient une relation de jouissance avec cet art : « J’ai toujours été séduit par ces films-maîtres, « Le cuirassé Potemkine » et « La grève » d’Eisenstein ou la « Mère » de Poudovkine, j’ai repris beaucoup d’éléments techniques du cinéma, notamment le montage parallèle ou la juxtaposition des plans, la noirceur du néo réalisme et la prégnance du style de Rossellini, de Visconti et de Fellini. ». Il n’arrête pas de lire, ce promeneur solitaire, on ne peut l’imaginer sans livre. Dans ses textes, les traces de ses lectures sont perceptibles, Virginia Woolf, Vittorini, Kafka, Lévi, Hikmet, etc. traversent son écriture. Ami d’Aragon, de Picasso, des surréalistes et de Kateb Yacine, il se définit comme poète avant tout : « Je suis essentiellement poète et c’est de la poésie que je suis venu au roman, pas l’inverse ». Il l’assume et le revendique, lui qui refuse d’être un « fabricant de livres », il est un écrivain qui a quelque chose à dire. Il prend position. « La littérature n’est pas neutre », dit-il avant de corriger un autre malentendu au sujet de l’engagement et de son rapport avec l’actualité algérienne et l’Algérie. Je crois, explique-t-il, presque déçu, le fait qu’on ait mal interprété une de ses déclarations faites en juin 1964 au Figaro littéraire : « Le temps de l’engagement est terminé ou n’est pas indispensable. ». Dans tous ses textes, l’Algérie est présente. Arfia, personnage essentiel du roman La danse du roi et de la pièce, Mille Hourras pour une gueuse, ancienne cheffe maquisarde, marginalisée, exclue après l’indépendance, en témoigne, elle sourit, elle sait que Dib comme Kateb d’ailleurs considèrent qu’une société ne peut changer sans la transformation du regard porté sur les femmes.
Dib n’a pas besoin de reconnaissance, il sait que les prix ne veulent rien dire et que, il le soulignait ainsi dans un de ses articles où il s’attaque au regard porté par la critique européenne sur les textes maghrébins : « Curieux comportement des critiques français et européens en général à l’égard de nos livres. Ils ne jugent jamais en toute innocence l’œuvre d’un homme qui écrit, mais d’un Maghrébin, lequel doit justifier à chaque ligne sa condition maghrébine, condition à laquelle on le ramène sans cesse, par tous les détours du raisonnement, et par tous les moyens et dans laquelle on l’enferme à la fin aussi sûrement et définitivement que possible. (…) Contre toute apparence, ces critiques posent sur l’écrivain maghrébin un regard qui éloigne, qui sépare, qui verrouille, et condamne à la spécificité sans recours, sans issue. Ce genre de comportement ne vous rappelle-t-il rien ? Si cela vous rappelle quelque chose, il faudrait dire à leur décharge que, pris en tant qu’individu, ils semblent certainement innocents pour la plupart, c’est leur pensée qui n’est pas innocente. Ceux qui se plaisent à classer les œuvres des auteurs maghrébins dans des catégories marginales, comment ne se rendent-ils pas compte, que placée dans le contexte mondial c’est la littérature produite par l’Europe, c’est la pensée de l’Europe, qui sont marginales ? N’importe lequel de mes livres a eu plus de retentissement dans le monde que, disons, n’importe quel livre qui fait fureur à Paris. L’importance, la qualité et, d’une manière générale, la haute portée, attribuées à beaucoup d’œuvres européennes (occidentales) ne reposent en fait, la plupart du temps, que sur le présupposé de la supériorité de la civilisation qui a produit ces œuvres. Tant qu’on étudiera nos livres dans la perspective actuelle exclusivement et étroitement maghrébine – on passera à côté de l’essentiel, qui est l’image, l’idée nouvelle, ou tout au moins différente, de l’homme qu’ils proposent. »
Dib sourit, puis s’arrête subitement, il comprend que ce regard de minoration du colonisé est aussi porté par ses compatriotes qui intériorisent ces catégorisations imbéciles. Notre université n’arrive pas encore à interroger l’appareillage conceptuel dominant, reproduisant le plus souvent une façon de voir qui semble non opératoire. Il sait, il rejoint Fanon, Césaire, et Edward Saïd qui vont dans ce sens. La colère semble l’inciter à aller plus loin, lui beau, digne et élégant, excluant toute compromission, il se remet à marcher encore et encore, il se remet à rire…

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