UN CLIN D’ŒIL A MOHAMED FELLAG, LE COMÉDIEN ET LE NEZ ROUGE DU CLOWN

Un clin d’œil particulier à un grand comédien d'une grande culture, il réussit la gageure de faire rire même les plus tristes

Il rit, Mohamed, tout en se tapant les mains, Abderrahmane Lounès continue à dérouler ses calembours, ses jeux de mots, néologismes, aphorismes de sa création, Meziane Ourad, journaliste à Algérie Actualité, lui aussi n’en peut plus de rire, Abderrahmane ne s’arrête pas, Prévert est le maître absolu de cette rencontre un peu spéciale. Mohamed ne laisse rien passer, c’est là où il va puiser beaucoup de choses qu’il va reprendre après dans ses pièces qui vont lui permettre de gagner en célébrité.

Mohamed est un homme paradoxal, à la fois studieux et volage, sérieux et instable, il veut être partout, lui l’enfant d’Azeffoun, ce lieu-dit de Kabylie qui a enfanté nombre d’artistes comme Issiakhem, Hadj M’rizek, Iguerbouchene, El Ankis, Rouiched, Hadj Ali, Abderrahmane Aziz, Hilmi, Djaout et bien d’autres. A l’école d’art dramatique de Bordj el Kiffan, de 1968 à 1972, il était connu pour être un élève très consciencieux, pas trop difficile, rieur, un enseignant Sauvageot l’avait en quelque sorte adopté, lui aussi l’appréciait beaucoup, il parle souvent de lui et de son impact sur sa formation.

Il est, malgré les apparences, timide, peu volubile, mais il aime bouger. Trop même. Une fois le diplôme de l’école de Bordj el Kiffan, il ne peut pas rester en place, il va où ? Au fin fond du monde dans la mentalité de l’époque, Montréal puis Paris où il s’installe quelque temps, exerçant n’importe quoi, de petits boulots pour vivre tout en faisant le tour des théâtres, un jeune qui veut découvrir le monde. Puis le retour à Alger en 1985 où il est recruté au théâtre d’Alger, le TNA. Je me souviens de sa prestation dans Adjajbiya wa adjaib (d’après L’Art de la comédie d’Eduardo Philippo) en 1986, mise en scène par l’ami Ahmed Benaissa, il était extraordinaire. L’histoire de la pièce se déroule dans une petite ville d’Italie, une troupe théâtrale est subitement privée de son théâtre, détruit à la suite d’un incendie. Le directeur de la troupe sollicite l’aide du préfet pour reconstituer l’équipe en fusionnant avec un groupe d’une lointaine contrée. Lors de l’entrevue, le préfet congédie le directeur et lui remet par erreur une liste de six noms convoqués par le préfet. Les comédiens jouent le rôle de ces six personnages. Fellag était flamboyant.

Je me souviens de ces rencontres à Alger, alors qu’il était au TNA et de cette pièce de Aziz Arbia, un ancien du Compagnol, « El Bedla loun el Qamra fi leilet esseif » d’après « Le merveilleux complet couleur glace à la noix de coco » de Ray Bradburry. C’est l’histoire de quatre chômeurs qui tombent amoureux d’un costume blanc. La pièce terminée, la folie Ourad à Thenia nous attendait, des discussions jusqu’au petit matin, folies, théâtre et de ces jeux de clowns, il y avait Abdou B, Remas, Bouzerar, Arbia, Abdoun, Nabila et d’autres amis. Nous avions beaucoup, je ne sais pourquoi, des clowns et de la commedia dell’arte. Fellag a toujours été séduit par les clowns, c’est peut-être cela qui fait qu’il aime énormément Fellini.

Mohamed est un vrai comédien, un homme de métier, je ne crois pas qu’il ait le génie de Rouiched, mais c’est un grand travailleur qui sait où il va. C’est quelqu’un qui lit beaucoup et un passionné de cinéma. Dans nos rencontres, avec Meziane Ourad, dans ma « grotte », on appelait ainsi mon logis, avec Djaout parfois, il était question de poésie et d’art, il aimait lire Rimbaud et Djaout ses propres textes, lui porté sur Baudelaire. C’étaient des soirées qui n’en finissaient pas, manquait que Lounès et ses Calembours. La maison devenait un espace culturel. Mohamed est d’une grande érudition, il peut parler de tout, cinéma, littérature, théâtre, peinture. Mais il aimait par-dessus tout le théâtre. C’est un comédien qui sait tout faire, il compose ses rôles avec doigté et une certaine distance. C’est l’un des rares acteurs qui sait ce que veut dire la composition au théâtre.

Ce n’est pas du tout surprenant qu’il ait opté pour le « one man show » parce qu’il avait une grande capacité à interpréter plusieurs rôles à la fois. Les aventures de Tchop, constituait la première expérience de comédien, seul sur scène. C’est là qu’allaient s’imposer la technique du clown et les différents jeux de langage. Il explique ainsi dans un entretien ses débuts dans le one man show : « Pendant presque deux ans, j'ai traîné partout, dans les bus, les hôpitaux, les cafés, pour capter ce mécanisme humoristique. Une fois nourri de tout cela, j'ai pu écrire mon premier one man show, « Les aventures de Tchop», puis le deuxième, «Cocktail Khorotov», en m'engouffrant dans la brèche ouverte par les événements de 1988, moment où le pays a vécu une ouverture «démocratique» ».

La vie est belle, les rencontres un peu partout, dans les bus, le quartier, les cafés et aussi notre poète Abderrahmane Lounès vont nourrir son imagination et l’inciter à aller dans le sens d’une expérience personnelle. Tout en dirigeant le théâtre régional de Bejaia en 1992-93, il poursuit son aventure. « Babor Australia », l’une de ses expériences les plus abouties, c’est l’histoire d’une rumeur persistante à Alger à propos de l’arrivée d’un bateau programmé pour prendre des Algériens en Australie avec en prime, un logement et un emploi. C’est une sorte de radioscopie de la crise économique d’un pays qui voit sa jeunesse vouloir par tous les moyens quitter l’Algérie. Il est question du chômage, de l’érosion du pouvoir d’achat et des problèmes politiques. Déjà, en 1991, Fellag saisissait mieux que beaucoup d’économistes et de sociologues de l’époque les crises qui allaient secouer le pays. Ses textes étaient nourris de la réalité du moment. Fellag fait souvent un travail d’enquête, informelle, mais cela ne l’empêche pas de prendre des notes et de voir comment utiliser tous ces éléments dans son prochain spectacle. Il a un sens de l’écoute très développé, lui permettant d’apprécier les bruissements de la société. 

Il y a, certes, parfois des scènes et des passages redondants dans ses nombreuses pièces, notamment les dernières, « Tous les Algériens sont des mécaniciens », Bled runner ; « Le Dernier Chameau » ; « Petits chocs des civilisations », mais il n’est pas facile pour un homme de théâtre de puiser continuellement dans les faits sociaux, sans reprendre des scènes ou des jeux de langage déjà utilisés ailleurs, comme d’ailleurs Kateb Yacine dans son théâtre populaire. Marianne Epin, sa compagne, décédée en 2017, a apporté une grande rigueur aux dernières mises en scène, parce que c’est elle qui a monté ses derniers textes. Elle a réussi le discipliner davantage.

Fellag, c’est quelqu’un qui réussit, grâce surtout à l’humour, à révéler les vrais problèmes de la société algérienne, mais aussi les différents dysfonctionnements des banlieues marginalisées, méprisées. Il voudrait, aime-t-il dire, donner à vivre l’amour parce que c’est « c’est tout ce manque d’amour qui produit l’érection des kalachnikovs". Partout où il va, il s’impose et les différents publics retrouvent les mêmes problèmes, les mêmes soucis. C’est ainsi qu’à Tunis par exemple, chez notre ami, Taoufik Jebali, au Teatro, il avait monté Babor Australia et Delirium, les spectateurs étaient aux anges, la salle ne désemplissait pas. J’y étais. Il y avait Karim Sekkar, attaché de presse du Teatro et aussi Lahcen Moussaoui comme ambassadeur. C’étaient de belles rencontres. C’est à Tunis qu’il s’était réellement imposé avant d’aller à Paris avec Djurdjurassique Bled, une association néologique et intertextuelle, Djurdjura, Bled et Jurassic Park, un film de Steven Spielberg qui avait fait un tabac à sa sortie en 1993. Dès le titre et le début, le spectateur sait que le jeu en vaut la chandelle, cette rencontre apparemment contre-nature va provoquer le rire et aussi la réflexion. Qui ne se souvient pas de ces formules magiques ? « Je ne sais pas pourquoi chez nous, en Algérie, aucune mayonnaise ne prend. Rien ne marche, rien ne tient, rien ne dure. Tout coule ! Dans le monde entier - et c’est devenu proverbial - quand un peuple coule, quand il arrive au fond, il remonte. Nous, quand on arrive au fond, on creuse ! ». Il conquiert définitivement la France avec ce cours particulier d’Histoire et de sociologie des Amazighs à tel point qu’il est considéré comme l’un des meilleurs auteurs comiques en France.

Je savais, j’ai toujours su que des comédiens comme Sonia, Remas ou Fellag et bien d’autres, avaient/ ont les moyens et les capacités d’arriver au top, je le savais, je crois leur avoir dit mon intime conviction fondée sur le travail qu’ils faisaient. Bien sûr, il y a aussi Sid Ahmed Agoumi qui avait dirigé Fellag au théâtre de Annaba dans les années 1970. Puis à partir de 1995, Mohamed, tellement programmé et distribué un peu partout en France et à l’étranger, One man Show, tournages, édition, n’avait pas trouvé le temps à consacrer à notre ami Hamid Remas, un comédien algérien qui, au terme d’un spectacle qu’il venait de voir, Hamid avait fait des pieds et des mains pour retrouver son pote comme avant dans un bistro.  Mais la surprise de Remas fut grande quand Fellag sortit son calepin pour lui exprimer sa joie : Ah Hamid, j’ai trouvé enfin un créneau, nous mangerons tranquillement dans 10 jours, Hamid, devait rentrer trois jours après, le diner n’a jamais eu lieu. Remas raconte cette histoire en riant.

Fellag rit, puis devient sérieux, comme s’il donnait un cours, avant de revenir enfin au rire. Son regard dégage une certaine inquiétude, un peu discret, quelque peu timide, il retrouve l’enfance. Il sait très bien que c’est le terreau de son expérience lui qui, enfant, allait au cinéma voir les films de Charlot, de Buster Keaton et de Max Linder qui vont alimenter nourrir son projet et l’inciter à faire l’école dramatique de Bordj el Kiffan. Sa formation dans cet établissement lui a permis de se familiariser avec certaines techniques tirées de la commedia dell’arte, comme l’usage du masque, le jeu de clown et de son, la souplesse du corps.

On ne peut comprendre le style de jeu de Fellag si on ne connait pas son parcours, le cinéma, l’école, ses différents voyages, la fréquentation de certains poètes comme Lounes et sa connaissance des surréalistes et de Jacques Prévert. C’est un amoureux des mots et des jeux sur le langage. Son réemploi des allitérations, des néologismes et des aphorismes qui constituent les éléments-clés de son écriture est vécu comme une jouissance, un plaisir, surtout sa propension à détourner les stéréotypes et les formules figées ou à subvertir les proverbes et les citations célèbres. Ce travail sur les mots permet au rire d’être décapant, corrosif, transforme le sens des formules et des situations figées, empruntant une logique marquée par les jeux de l’absurde. Il pousse le spectateur aux derniers retranchements d’une logique inventant de nouveaux aphorismes et subvertissant les clichés tout en transformant les automatismes, l’objectif étant d’accrocher le spectateur en lui proposant des formules inattendues. Ainsi, Fellag se mue en psychanalyste doublé d’un sociologue, portant tantôt la gandoura du darwish (derviche ou marabout), tantôt le nez rouge du clown, révélant, à partir de faits tirés du quotidien, des chroniques des gens, leur ressenti, leurs anecdotes, la réalité des Algériens, leurs angoisses et aussi les crises économiques et sociales de l’Algérie.

Fellag est partout, théâtre, cinéma, roman, il a joué dans une vingtaine de films (notamment  « Hassan Niya » ; « De Hollywood à Tamanrasset » ; « Le Gone du Chaâba » ; « L'Ennemi intime » ; « Ce que le jour doit à la nuit », etc.  et publié une dizaine d’ouvrages, romans et nouvelles ( « Rue des petites daurades » ; «C'est à Alger » ;   « Le Dernier Chameau et autres histoires, nouvelles » ; «  Le Mécano du vendredi », etc. , tous édités chez Lattès. Il poursuit son chemin, sourit, continue à marcher, fait un pas de danse, lance un cri, il joue, Sid Ahmed Agoumi n’est pas loin…

Ahmed Cheniki

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