Enseignant : un métier d’avenir ?

Les enseignants sont LA clef pour améliorer la qualité de l’éducation. Mais le monde fait face à une pénurie d’enseignant sans précédent : 69 millions devront être formés d’ici 2030. A l’occasion de la Journée Mondiale des Enseignants (5 octobre), l’UNESCO s'est penchée sur cette épineuse question. Les solutions ne manquent pas. Reste par contre à obtenir l’attention des décideurs politiques.

 

« Mon école est située dans un village reculé du Kenya. C’est une zone aride, qui connaît chaque année des périodes de sécheresse et de famine. Mes élèves ont des origines très diverses (il y a 42 tribus différentes au Kenya). Ils viennent de familles défavorisées et doivent parfois parcourir jusqu’à 7 km pour venir à l’école, par des chemins accidentés, notamment par temps de pluie. 85% d’entre eux ont des résultats assez faibles, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne progresseront pas, car j’estime que tous ont des talents », explique Frère Peter Tabichi, enseignant de sciences qui a reçu cette année le prix mondial des Enseignants de la Fondation Varkey pour ses talents de pédagogues. « Mon école n’a pas beaucoup de ressources, nous avons un seul ordinateur de bureau, pas de portable, pas d’internet et les enfants ne savent pas ce que c’est que le wifi. Il n’y a pas de cantine, et les classes sont surchargées. L’an dernier, nous étions 7 enseignants avec plus de 50 enfants par classe. Nous assurons 33 heures de cours par semaine, c’est beaucoup, mais pour moi l’éducation est une passion : elle a le pouvoir de sortir des enfants de la pauvreté ».

Vocation enseignant, certes… mais les obstacles sont là

Frère Peter Tabichi reste un passionné, mais les conditions difficiles d’enseignement n’en pèsent pas moins sur la balance.  Et l’on comprendra aisément qu’elles découragent ou repoussent jeunes enseignants ou étudiants. En Afrique subsaharienne, à peine 1/3 des écoles ont accès à l’électricité, 44% à l’eau potable[1]. Dans le monde, près de la moitié des écoles n’ont pas accès à des ordinateurs, certaines n’ont même ni table banc, ni manuels. Au-delà de ces conditions difficiles, il faut ajouter pour bon nombre de jeunes enseignants un salaire très maigre, une absence de formation adéquate, de longs trajets, parfois dangereux, pour atteindre l’école et un flot de critiques incessant à leur encontre. En effet, la profession enseignante est aujourd’hui plus que dévalorisée, et ce, un peu partout dans le monde. Dans ces conditions comment faire rêver et attirer encore de jeunes recrues qui consacreront leurs vies et leurs énergies à former les jeunes générations ?

La pénurie d’enseignants, un obstacle à une éducation de qualité

C’est bien là le problème, pointe l’UNESCO en cette Journée Mondiale des Enseignants : « le monde doit faire face à une pénurie : il faudra en former 69 millions d’ici 2030, dont 44 seulement pour le secondaire. Et cela risque d’aggraver une situation déjà alarmante puisque 258 millions d’enfants sont aujourd’hui non scolarisés et 617 millions sortent de l’école sans les compétences de base », explique Stefania Giannini, Sous-Directrice générale de l'UNESCO pour l'éducation. « Il est fort probable que cette pénurie aggrave les inégalités nord-sud et les inégalités de genre. Il y a donc urgence à trouver des solutions, des initiatives qui redonneront foi en cette profession. Mais il ne s’agit pas seulement de repenser la formation ou les investissements. Il faut se concentrer sur des notions clefs : respect, confiance, et considération,  nos enseignants doivent être perçus comme la clef dans la construction d’une société meilleure ».

Respect, confiance, considération manquent à l’appel

La « reconnaissance sociale », l’expression rythmera tous les débats de la journée car c’est bien là que le bât blesse. Bien sûr, le salaire est à revoir, la formation aussi (elle se doit d’être initiale et continue, et de proposer autant de pratique que de théorique), l’accompagnement et le mentorat sont également ardemment souhaités. Mais les témoignages d’enseignants de différents pays convergent vers un même point : tous manquent de reconnaissance, de considération, d’un statut plus prestigieux au sein de la société. « La profession est exigeante, elle l’est même de plus en plus, les professeurs se voient demander des missions de plus en plus complexes, un travail administratif très lourd, davantage de responsabilités sociales, pour au final moins d’autonomie, et peu d’écoute de la part des politiques. Leur statut est celui de travailleurs sociaux », insiste Olivier Liang de l’Organisation Internationale du Travail, « c’est honorable bien sûr mais loin d’être à la hauteur de la mission que l’on veut leur confier. Cette profession doit être distinguée des autres professions, il faut mieux récompenser ceux qui servent la nation. »

Autonomie et participation aux politiques éducatives

Au-delà des du statut et de l’amélioration des conditions de travail, l’Internationale de l’Education (IE), organisation syndicale mondiale du domaine de l'éducation, souhaite davantage de liberté et d’autonomie et regrette le manque de confiance des politiques envers les enseignants. Car dans de nombreux pays, ils ne sont en effet ni sollicités ni écoutés pour la définition des politiques éducatives et ils ne peuvent parfois même plus choisir leurs pédagogies. Or, comme l’explique Dennis Synyolo, Coordinateur principale pour l’IE,  «  il est impératif de donner aux enseignants des ressources pour qu’ils innovent, explorent. Aujourd’hui, on attend d’eux qu’ils mettent en œuvre des politiques  sans y participer, sans les comprendre et sans ressource, ils sont seulement pour là mise en œuvre alors qu’ils devraient en être à l’origine et les façonner ».

Les décideurs politiques font la sourde oreille et pourtant…

De nombreux décideurs politiques devraient en prendre bonne note et s’atteler à ce défi. La France en tête. Mais pour l’heure, nombreux sont ceux qui se cachent derrière des excuses de budget trop serré et préfèrent décider sans les enseignants. Une attitude qui ne risque pas d’améliorer les taux de recrutement car liberté, autonomie, possibilité de participer, d’être entendus, de façonner…. sont bel et bien LES critères que les jeunes enseignants, venus témoigner à l’UNESCO, jugent essentiels pour attirer de nouveaux candidats. « Il faut montrer que la profession enseignante, c’est avant tout la possibilité de se former à une multitude de compétences spécifiques comme le coaching, l’accompagnement, la gestion de l’organisation, la prise de parole, la création de lien social… souligne Manreen Akhter Syed, jeune enseignante venue du Pakistan. « Les jeunes ont besoin d’avoir des perspectives de carrière et une idée de leur possibilité de parcours. Ils doivent avoir une place à la table des décideurs pour élaborer les politiques et avoir un rôle important à jouer ». La solution est donc toute trouvée. Avis désormais aux décideurs politiques !

 

 

[1] World Teachers’ Day 2019 Fact Sheet, https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000370921

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