Forum sur la Paix: des générations d’enfants sacrifiées sur l’autel de la Covid?

Alors que se tient le Forum de Paris sur la Paix (11-13/11/2020), Aide et Action, association de développement par l’éducation, demande aux chefs d’États, organisations internationales et acteurs du secteur privé, réunis pour élaborer des réponses collectives à la COVID-19,de se pencher sur la crise de l’éducation et de s’engager dans la reconstruction d’un système éducatif qualitatif et inclusif.

Aucun mot n’est assez fort pour décrire la situation que traverse aujourd’hui l’éducation de milliards d’enfants dans le monde. Au pire moment de la pandémie de COVID-19, 1.6 milliards d’enfants, dont 760 millions de filles[1], ont été privé.e.s d’école du jour au lendemain. Et, pour plus de 550 millions[2] d’entre eux, cet état de fait perdure encore aujourd’hui.

Depuis des mois, ces enfants apprennent à lire, écrire, compter seuls, parfois avec le soutien de leurs parents, mais toujours sans l’appui de professionnels de l’éducation à leurs côtés. Plus de 465 millions d’entre eux ont cessé d’apprendre faute d’accès aux outils numériques sur lesquels bon nombre d’États ont pourtant parié pour garantir un semblant de continuité pédagogique. Depuis des mois, ces enfants sont privés de l’écoute, de l’attention, de l’aide que les enseignants leur apportent, normalement, au quotidien. Depuis des mois, ils sont exposés à toute forme de violence, d’exploitation, de promiscuité, conduisant, notamment pour les jeunes filles, à une hausse considérables du nombre de grossesses précoces[3]. Quatre millions d’entre elles[4] seront mariées de force dans les prochains mois, deux millions d’entre elles[5] subiront des mutilations génitales, auxquelles elles auraient pu échapper si elles avaient été scolarisées. Pour 11 millions de filles et 13 millions de garçons[6], l’école ne reprendra plus jamais en raison des impacts économiques et sociaux de la pandémie. Et il est fort probable que ces premières estimations soient loin, très loin, de la difficile réalité que nous allons devoir affronter.

La crise que connait aujourd’hui l’éducation résulte de près de 10 années de conflits armés, de crises climatiques, économiques, et plus récemment sanitaires, qui ont empêché la scolarisation de davantage d’enfants et ont, de plus, marqué l’arrêt de l’école pour des millions d’entre eux. Depuis des décennies, le nombre d’enfants exclus de l’éducation ne diminue plus. Par ailleurs, celles et ceux quit encore l’opportunité d’aller à l’école n’y apprennent plus comme ils le devraient, comme il le faudrait. Pourquoi ? Faute d’investissements, les infrastructures scolaires publiques se détériorent, au même titre que les conditions d’apprentissage et que la qualité de l’enseignement. Ainsi, aujourd’hui, même après avoir passé plusieurs années sur les bancs de l’école, 1 enfant sur 6[7]  ne maîtrise pas les compétences de base en lecture et en mathématiques. L’école publique n’a plus les moyens de faire rêver, d’espérer, et cède progressivement sa place à l’enseignement privé, même auprès de familles les plus pauvres pauvres, prêtes à se sacrifier pour l’avenir de leurs enfants. Or ce secteur privé est le plus souvent dépourvu de système de contrôle de ce qui est y est enseigné et la qualité n’est, de fait, pas toujours au rendez-vous.

Depuis des décennies, nous, acteurs experts de l’éducation, nous mettons en garde, nous alertons, nous demandons une réponse urgente, à la hauteur des besoins. Il faut reconnaître que l’éducation bénéficie, depuis quelques années, d’une reconnaissance grandissante. Les décideurs politiques répètent d’ailleurs à l’envi que l’éducation est une priorité. Pourtant, au-delà des effets d’annonce, les volontés politiques et les moyens restent bien souvent insuffisants. Les ONGs, dont l’efficacité et l’expertise ne sont aujourd’hui plus à démontrer, manquent toujours de soutien ; elles ne sont ni suffisamment écoutées ni associées dans la recherche de solutions pérennes et constructives. Les actions mises en place manquent encore d’efficience et l’avenir incertain de l’éducation l’expose à tous les dangers.

La pandémie de COVID-19 a encore changé la donne. La catastrophe qui se prépare est d’une ampleur inédite et, pour la première fois, le monde pourrait régresser. Il n’est pas trop tard pour y remédier et sauver l’avenir de générations entières. Mais, pour cela, la réponse apportée doit être à la hauteur des enjeux. C’est pourquoi, alors que les chefs d’États, organisations internationales, entreprises et acteurs de la société civile se réunissent du 11 au 13 novembre prochains, à l’occasion du Forum de Paris sur la Paix, pour élaborer des réponses collectives et fortes pour faire face à la COVID-19 et à ses conséquences, Aide et Action, association de développement par l’éducation, demande que la crise de l’éducation soit placée au cœur des échanges et débats. Afin que des solutions collectives, innovantes et multisectorielles soient élaborées sur le court, moyen et long terme (réouverture rapide des écoles, accompagnement spécifique des populations les plus vulnérables, développement de pédagogies alternatives autres que numériques pour toucher un maximum d’enfants, revalorisation des métiers d’enseignants, construire mieux et autrement des systèmes éducatifs réellement inclusifs et résilients pour mieux affronter les chocs futurs…) ; et afin que les États s’accordent pour investir dans des mécanismes de financement commun[8] garantissant l’accès de toutes et tous à l’éducation et plus largement à tous les services essentiels (nourriture, protection, santé...) . Il est plus que temps que tous les enfants voient enfin leurs droits fondamentaux respectés, et ce, en toutes circonstances.

Alors que, nous sommes tous témoins d’une dangereuse tendance au  repli sur soi, à l’exclusion de l’autre, à l’ignorance et à l’intolérance, entraînant nos sociétés vers plus de haine, de violences, d’extrémismes et de conflits, nous devons impérativement nous unir dans un travail collectif, multi acteurs et multisectoriel. A l’heure où la reconstruction du système économique s’impose, où la création d’un monde plus juste et plus résilient est appelé de tous les vœux, les investissements publics en éducation ne doivent pas, ne peuvent pas, être relégués au second plan, derrière des considérations purement économiques : seul l’accès à une éducation de qualité, pour toutes et tous, garantira la réalisation des droits humains fondamentaux et contribuera à une relance économique forte et durable.  Ensemble, nous devons lutter, contre les inégalités et construire un monde de paix, plus juste et plus durable. L’éducation est une urgence, la défendre nous concerne tous !

 

Charles-Emmanuel BALLANGER

Directeur d’Aide et Action

 

[1] Unesco, 2020

[2] Unesco 2020

[3] La Covid-19 pourrait conduire à 13 millions de mariages d'enfants supplémentaires entre 2020 et 2030 selon l’ONU, https://news.un.org/fr/story/2020/04/1067622

[4] Covid-19 Aftershocks : Access Denied, Vision du Monde, 2020

[5] UNFPA, 2020, https://www.unfpa.org/fr/press/les-nouvelles-projections-de-lunfpa-pr%C3%A9voient-des-r%C3%A9percussions-d%C3%A9sastreuses-sur-la-sant%C3%A9-des

[6] L’UNESCO estime que 24 millions d’enfants ne reprendront pas le chemin de l’école suite à la pandémie du seul fait de la hausse de la pauvreté, UNESCO, 2020

[7] Unesco, 2018

[8] Sans sous-estimer l’importance des accords bilatéraux, les mécanismes de financement commun (multilatéraux) permettront d’avoir un plus grand impact sur l’éducation et de mobiliser davantage de ressources en créant un cercle d’engagement vertueux entre Etats. Cela pourrait notamment être le cas lors des conférences de refinancement du Partenariat Mondial pour l’Education et de Education Cannot Wait, qui auront lieu en 2021.

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