L’Aide Publique au Développement de la France est-elle sur la bonne voie?

La France a dévoilé lundi 3 septembre une augmentation de son aide publique au développement sous la forme de dons. Alors est-ce une occasion de se réjouir ou une fausse bonne nouvelle ? Réponses.

C’est une des nouveautés de la rentrée 2018. La France, longtemps décriée pour la faiblesse de son aide publique au développement, a annoncé, lundi 3 septembre, par la voix de son Ministre de l’Europe et des Affaires Etrangères Jean-Yves le Drian une augmentation de son Aide Publique au Développement (APD) de près d’1 milliard d’euro supplémentaire pour l’année prochaine, avec pour objectif d’atteindre 0.55% du PIB (soit 6 milliards d’euros supplémentaires)d’ici 2022. Loin donc des 0.43% du PIB atteints en 2017 mais toujours à bonne distance des 0.7% du PIB à laquelle la France s’est pourtant engagée.

Une hausse sous forme de dons

Autre nouveauté : la France, qui jusque là priorisait les prêts, excluant de fait les pays les moins avancés, a annoncé qu’elle distribuerait cette aide supplémentaire sous la forme de dons, ciblant ainsi les pays les plus pauvres afin de favoriser leur décollage économique. L’aide bilatérale sera donc priorisée au détriment du multilatéralisme et privilégiera 18 pays les plus pauvres, parmi lesquels ceux du G5 Sahel, dont Emmanuel Macron a  fait une priorité.

1 milliard via l’AFD

L’Agence Française de Développement (AFD), le bras de la coopération et du développement français, sera en charge de distribuer ses dons via de nouveaux projets. Reste cependant un flou certain quant à la répartition de ces millions supplémentaires.  « 500 millions d’euros pourront être alloués à l’éducation, la jeunesse, l’égalité homme-femme, la santé et la nutrition. Le climat et la biodiversité ainsi que traitement des crises et des fragilités bénéficieront d’environ 200 millions. Le solde sera consacré aux questions de gouvernance. » a expliqué Jean-Yves Le Drian.

Réelle augmentation ou saupoudrage ?

On s’interrogera cependant quant à l’efficacité d’une telle aide. Les priorités annoncées sont nombreuses et de taille pour une somme qui, au final, au vu des nombreuses ambitions, reste relativement modeste. D’autant que c’est à l’AFD, seule en charge, que reviendra la difficile tâche d’instruire ces nombreux nouveaux projets.  A cette fin annonce a déjà été faite que la politique d’évaluation de l’aide serait renforcée. Reste que le rôle des ONGs et de la société civile n’est pour l’heure pas renforcé, comme l’a souligné Philippe Jashan, Président de Coordination Sud dans un article de Jeune Afrique intitulé « La société civile française n’a pas les moyens d’aider l’aide au développement. » :  « Emmanuel Macron veut que la politique de coopération française soit plus partenariale, mais il ne fait pas mention de la dimension non-gouvernementale de la coopération et oublie que la société civile française est, en la matière, l’avant-dernière des pays de l’OCDE car elle n’a pas les moyens de ses missions. Il nous faudrait un milliard d’euros pour cela. ».

Quid des ONGs ?

Le gouvernement Français semble maintenir la sourde oreille face à ce reproche pourtant longuement entendu. A l’heure actuelle, seulement 2% de l’aide bilatérale transite par les ONG françaises contre une moyenne de 13% dans les pays de l'OCDE, les privant ainsi d’une grande marge de manœuvre et d’initiative.

Flot de critiques contre l’APD

D’autres critiques contre l’APD ont notamment pu être entendus au « Tribunal pour les Générations Futures » réunis à l’initiative du 11ème Forum Mondial Convergences  pour débattre de l’épineuse question « L’aide au développement est-elle une arnaque ? ». Hasard ou coïncidence ? L’évènement avait lieu lundi 3 septembre, à la même date et sensiblement à la même heure que l’annonce d’une hausse de l’APD faite par le Ministre de l’Europe et des Affaires Etrangères.

Un faux procès reprenant un vrai débat sur "L'aide publique au développement est-elle une arnaque?" © Usbek & Rica Un faux procès reprenant un vrai débat sur "L'aide publique au développement est-elle une arnaque?" © Usbek & Rica

Faux procès mais vrai débat

Ce faux-procès, masquant une conférence-spectacle organisée par le magazine Ubsek & Rica, réunissait Président de séance, procureurs et avocats de la Défense. Ces derniers n’ont pas manqué de faire témoigner à la barre quelques spécialistes de l’aide au développement devant un jury citoyens choisis au hasard parmi le public. Et tous les arguments contre l’APD ont été clairement énoncés, sans langue de bois. « L’aide au développement, un simple sparadra sur une jambe de bois… », «  de la non-assistance à population en danger », « des fonds qui n’atteignent jamais les bénéficiaires », « des sommes  risibles au vu des enjeux », « juste bonne à racheter notre conscience ». Autant de reproches faits à l’aide publique au développement. Et comment pourrait-il en être autrement quand on sait que l’APD global atteint 146 milliards de dollars pour… près de 150 pays. 

146 milliards de dollars pour 150 pays

Soit à peine une goutte d’eau pour, entre autres, éradiquer la faim, la maladie, mettre fin à la pauvreté extrême et garantir l’éducation pour tous… Cela semble bien faible en effet d’autant que cette APD tient désormais compte des dépenses des pays donateurs pour accueillir les réfugiés sur leurs propres territoires. Un tel tableau laisse perplexe. Pour autant les spécialistes de l’aide au développement invités à témoigner ont su redorer son blason.

L’APD : un système essentiel

« Sans elle on mettrait en place une logique de marché, une concurrence entre pays, on augmenterait le risque de l’endettement. » a insisté Esther Schneider de l’IRIS. « C’est un système essentiel pour assurer des services publics là où les ressources ne sont pas suffisantes ». Pour Yves Guicquero, Directeur Exécutif Adjoint de la Stratégie, des Partenariats et de la communication de l'AFD, « il est de l’intérêt de tous que le monde aille mieux. Quand un pays en aide un autre, il s’agit de solidarité, d’influence et de responsabilité…L’APD est un concept ancien certes et qui mériterait d’être modernisé », a-t-il expliqué.  « Mais c’est avant tout un vecteur, un effet de levier qui va permettre d’orienter les politiques publiques et de mobiliser le secteur privé qui investira par la suite ». Leurs témoignages ont su être convaincants puisque le jury citoyen a majoritairement tranché en faveur de l’Aide Publique au Développement. En rendant le verdict, tous ont toutefois nettement insisté sur le caractère imparfait de cette aide : elle n’est pas une arnaque, juste un outil perfectible

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.