Journée Int. des Migrants : Les Etats doivent appliquer le droit à l’éducation

Les Pactes Mondiaux pour les migrations et les réfugiés font du droit à l’éducation une priorité absolue, mais leurs caractères non-contraignants risquent de laisser beaucoup d’enfants de côté. Le Rapport de Suivi de l’Education 2019, qui demande aux Etats de faire appliquer le droit à l’éducation des populations nomades, résonne tout particulièrement en ce 18.12.2018, Journée int.des migrants.

"Ne laisser plus personne" de côté d’ici à 2030, notamment en matière d’éducation, tel était l’engagement pris par 193 chefs d’états réunis à New York en septembre 2015. Près de 4 ans plus tard, force est pourtant de constater que pour les groupes les plus vulnérables, parmi lesquels les migrants et réfugiés, la situation n’a guère évolué. Bien au contraire.

Enfants migrants et réfugiés, exclus de l’éducation

Le monde compte près de 258 millions de migrants internationaux (soit 3.4% de la population), parmi lesquels 25,9 millions de réfugiés, pour qui l’accès à l’éducation reste bien souvent extrêmement complexe. « Les enfants migrants et réfugiés dans le monde pourraient aujourd´hui remplir un demi-million de salles de classe, soit une augmentation de 26% depuis l´année 2000 », estime le nouveau Rapport Mondial de Suivi sur l’Education 2019, sorti en novembre 2018. La Déclaration de New York, signée il y a deux ans dans l’espoir d’améliorer l’accès des migrants et réfugiés à l’éducation, n’a semble-t-il pas eu l’effet escompté puisque les réfugiés ont au total  manqué 1.5 milliard de jours d’école depuis, soulignent les experts du Rapport Mondial de Suivi sur l'Education

Les migrants internes parmi les plus vulnérables

Cette privation d’éducation est encore plus aiguë pour les populations migrantes internes, note le Rapport Mondial de Suivi sur l'Education. Estimées au nombre de 763 millions dans le monde, ces populations généralement très pauvres migrent d’une région à une autre, au sein même de leur pays de naissance, pour des raisons économiques ou de sécurité. Ces citoyens, considérés comme de seconde zone, sont le plus souvent privés de papiers d’identité et de moyens de subsistance. Ils se retrouvent exploités, voire réduits à l’esclavage. Cela est notamment le cas en Inde, où  ils sont près de 50 millions chaque année à quitter un état indien pour un autre, 15% d’entre eux sont des enfants. 

En Inde, les enfants migrants abusés et exploités

« La plupart viennent d’Odisha et du Telanga. Les familles n’ont aucun bien, ni terre et sont de fait extrêmement pauvres. En échange d’un prêt de quelques milliers de roupies, ils acceptent de quitter leurs villages natals et de remettre leurs vies aux mains d’un homme de main. Une majorité est mise au travail de force sur les nombreux chantiers de construction qui se multiplient autour des grandes villes. Ils vivent, entassés dans des bidonvilles et travaillent à longueur de journée. Les enfants sont soit livrés à eux-mêmes à longueur de journée, soit emmenés sur les lieux de travail des parents » explique Suresh Gutta, Responsable Aide et Action Hyderabad. « La situation est encore plus dramatique pour les familles migrantes qui travaillent dans les nombreuses usines à brique que compte le pays », ajoute Suresh Gutta. « Hommes, femmes et enfants se retrouvent le plus souvent enfermés dans des baraquements à 8 ou 10. Ils ne sortent que pour travailler plusieurs heures par jour en plein soleil, n’ont pratiquement rien à manger, ni rien à boire. Les enfants sont souvent battus, les jeunes filles violées. » Dans une étude menée dans 7 villes en Inde, note le Rapport Mondial de Suivi, 8 enfants migrants sur 10 n’ont pas accès à l’éducation et 4 sur 10 sont victimes d’abus et d’exploitation.

Des citoyens de seconde zone

« Ils sont bien nés en Inde mais ici, personne ne se soucie vraiment d’eux. Des lois et des minimas sociaux existent pour les protéger mais personne ne les fait appliquer. Pour l’état d’Inde qu’ils ont quitté, ils n’existent plus. Pour les état où ils arrivent, ils sont une charge à gérer pour laquelle les fonds manquent », explique Suresh Gutta. « Les intégrer dans les écoles publiques est difficile : ce sont des populations qui ne sont généralement pas du tout scolarisés. L’école leur est donc étrangère. Ils ne parlent généralement pas du tout la langue de l’état où il s’installent et ils n’ont pas de papier d’identité ». D’où la décision d’Aide et Action depuis 2007 de développer des programmes pour que soient respectés les droits des migrants, notamment le droit des enfants à l’éducation. L’association développe ainsi des centres pré-scolaires au sein même des bidonvilles où vivent ces familles pour accueillir et éduquer les enfants de 0 à 6 ans. Pour les plus âgés, l’association noue des partenariats avec les écoles publiques pour que ces derniers soient intégrés dans le cursus traditionnel.

L’éducation est la seule issue

«  Ce n’est pas facile, explique le responsable du Projet Migrants d’Aide et Action à Hyderbad, car les enfants migrants parlent une autre langue que la langue officielle d’enseignement, le Hindi. Nous recrutons alors des enseignants temporaires qui parlent leur langue et leur proposons des cours de soutien et un accompagnement scolaire afin qu’ils s’intègrent un peu plus facilement Au départ, personne ne voulait de ce projet, ni les autorités, ni même les migrants qui se méfiaient énormément. Ils ne sont pas habitués à ce que quelqu’un s’intéresse vraiment à eux, du coup ils sont très méfiants et n’accordent que difficilement leurs confiances. Cela se voit notamment chez les enfants, qui, quand ils arrivent sont plutôt repliés sur eux-mêmes. Même entre familles migrantes, ils ne vont pas spontanément les uns vers les autres, ne se rendent pas de services mutuels.  Cette attitude a été transformée par l’école : au sein de la classe, les enfants se retrouvent mélangés, et doivent échanger les uns avec les autres. C’est un des vrais points forts de ce projet : l’entraide et l’ouverture d’esprit chez les jeunes enfants. »

L’éducation, facteur d’inclusion et de cohésion

Preuve supplémentaire, comme l’a noté la Directrice Générale de l’UNESCO Audrey Azoulay lors du lancement du Rapport Mondial de Suivi sur l’Education 2019 que « l'éducation est la clé de l'inclusion et de la cohésion. Une plus grande diversité en classe, si elle constitue un défi pour les enseignants, peut favoriser le respect de la diversité et être l’occasion d'apprendre des autres.  C'est le meilleur moyen de rendre les communautés plus fortes et plus résilientes. ». L’adoption de deux Pactes, celui sur les réfugiés et celui pour les migrations sûres, ordonnées et régulières, devaient largement contribuer à améliorer les droits des populations migrantes à l’éducation, néanmoins ces textes, non contraignants, resteront vains si les états eux-mêmes ne s’engagent pas à honorer leurs engagements.

Les Etats doivent honorer leurs engagements et appliquer le droit à l’éducation

Les équipes du Rapport Mondial de Suivi sur l’Education appelle donc les Etats à faire appliquer le droit à l’éducation des populations migrantes. « Ce n’est pas seulement une obligation morale, c’est surtout une solution concrète aux multiples problèmes induits par les déplacements de populations ». L’éducation n’est pas seulement bénéfique aux enfants migrants. Elle également indispensable pour celles et ceux qui accueillent ces migrants : "elle est une arme puissante pour combattre les préjugés, les stéréotypes, les discriminations et s’engager résolument dans la voie de la cohésion et de la paix". A condition bien sûr que l’éducation dispensée soit de qualité et que les enseignants aient été formés pour faire face à tant de diversité et de complexité.

 

> En savoir plus sur le projet pour enfants migrants menés en Inde par Aide et Action

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