Sans action urgente, la construction d’un monde juste et durable restera une chimère

Les Objectifs de Développement Durable, adoptés par 193 chefs d’état pour construire un « autre » monde d’ici à 2030, fêtent leurs 5 ans en ce 25 septembre. Pas de quoi se réjouir pour autant : la crise de la COVID-19 a tellement exacerbé les fragilités et inégalités qui préexistaient que le monde risque aujourd’hui de régresser de manière inédite.

17 Objectifs – parmi lesquels l’éradication de la pauvreté, de la faim, de la maladie,  des inégalités de genre ou encore la scolarisation pour toutes et tous -  étaient adoptés il y a 5 ans tout juste aux Nations Unies à New York par plus de 193 chefs d’état. Le but: construire un monde juste et durable d’ici à 2030 pour toutes et tous.  L’anniversaire, célébré en ce 25 septembre 2020,  n’a pourtant aucune raison d’être fêté en grande pompe.

5 ans déjà et peu de progrès

Déjà en 2019, le verdict était unanime. Des progrès étaient accomplis dans quelques domaines clefs : la mortalité des enfants de moins de 5 ans avait été divisée par deux depuis 2000, la vaccination avait réduit de 80% les décès liés à la rougeole et une grande majorité de population avait désormais accès à l’électricité.  Mais ces avancées l’étaient à un rythme bien trop lent pour parvenir à « enrayer les souffrances humaines et créer des opportunités pour tous »  d’ici à 2030. En dépit des efforts accomplis,  la faim était toujours en augmentation dans le monde, plus de la moitié de la population était toujours privée de services de santé essentiels,  et l’on estimait déjà que plus d’un demi milliard de personnes serait toujours dans la pauvreté extrême en 2030. En 2018, 617 millions d’enfants et d’adolescents n’avaient pas le niveau minimal de compétences en lecture et mathématiques et 750 millions d’adultes, dont deux tiers de femmes, étaient toujours analphabètes. L’atteinte des Objectifs de Développement Durable  (ODD) pour 2030 semblait donc déjà largement compromise.

2020, le faux-départ d’une décennie d’action 

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si début 2020, soit dix ans pile avant l’accomplissement prévu des ODD, Antonio Gutteres, Secrétaire Général des Nations Unies, avait fait de 2020 une année d’urgence et avait appelé à une décennie de l’action. Son objectif : faire comprendre l’urgence de la situation, rappeler les promesses faites et obtenir une mobilisation générale  ainsi que le respect et  la mise en œuvre rapide, par tous les états et par tous les citoyens, du Programme de développement durable à l’horizon 2030. Mais  en lançant cette Décennie d’action, Antonio Gutteres n’avait pas anticipé les impacts multisectoriels gravissimes de la pandémie de la COVID-19.

L’impact de la COVID-19

En quelques mois à peine, la COVID- 19 a en effet mis à mal quantités de progrès obtenus.  Les secteurs de la santé ou de l’éducation en sont de parfaits exemples.  Alors que les décès d’enfants de moins de 5 ans avaient atteint un plus-bas historique  à 5,2 millions en 2019 (contre 12,5 millions en 1990), les perturbations dans les services de santé infantile et maternelle provoquées par la COVID-19 menacent aujourd’hui des millions de vies supplémentaires[1]. En matière d’éducation, alors que le nombre d’enfants non scolarisés stagnait pour la première fois à 258 millions, les experts s’attendent aujourd’hui à ce que trente millions d’enfants supplémentaires, dont 11 millions de filles,  ne reprennent jamais le chemin de l’école suite au confinement et en raison de la hausse de la pauvreté[2]

Risque d’un retour en arrière

La crise ne s’est en effet pas contentée de bloquer la marche du progrès. Dans beaucoup de secteurs, elle a entraîné une marche arrière  inédite. Et le risque est grand aujourd’hui de voir le monde retourner à son point de départ initial, à une époque pas si lointaine où les ODD n’existaient pas et où le développement n’était réservé qu’à une poignée d’individus. Les gains si difficilement obtenus au cours des deux dernières décennies sont sur le point de disparaître et rien ne prouve aujourd’hui que le monde sera un jour capable de remonter la pente.

Atteindre les ODD : volonté politique et investissements majeurs

 Difficile dans ce monde au bord du précipice de rester optimiste et pourtant force est de constater que la pandémie de la COVID-19 pourrait bien avoir eu l’effet de semonce tant attendu. Face à la crise, à l’urgence, à la détresse, de nombreux chefs d’état ont compris plus que jamais l’impérieuse nécessité de construire un monde plus juste et surtout plus résilient face aux crises, qui sans aucun doute, ne cesseront de se multiplier. Dans un monde incertain, en constante transformation, ce chemin vers les ODD est soudainement apparue comme une voie rassurante et ô combien convaincante face à l’adversité.  Reste à espérer que les chefs d’état ne perdront pas trop vite la mémoire et travailleront de concert pour garantir à toutes et tous l’accès aux services de base essentiels. La volonté politique d’y parvenir sera bien sûr indispensable, mais  les  investissements substantiels le seront encore plus. Plus question de mégoter sur l’aide au développement, les pays donateurs devront cette fois tenir leurs promesses d’allouer 0.7% du PIB à l’aide au développement et ne devront plus privilégier certains secteurs au détriment d’autres. La France en tête.

 

[1] Nouvelles estimations sur la mortalité publiées par l’UNICEF, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), la Division de la population du Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies et le Groupe de la Banque mondiale

[2] Unesco, 2020

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.