FRANCIS NGANNOU ET LES HOMMAGES AFRICAINS

Francis Ngannou est champion du monde de boxe. Les exploits des sportifs africains suscitent une solidarité furtive des peuples éternellement divisés. L’héritage esclavagiste a une fois de plus été temporairement mis en berne par cet exploit extraterrestre, en attendant le prochain héros solitaire. Un pis-aller dont se contente un continent refusant de rentrer dans l’histoire civilisationnelle.

Comme il est d'usage républicain, le Président de la République du Cameroun s'est joint à la communauté mondiale pour féliciter la médaille d'or du nouveau poids lourd de la boxe UFC Francis Ngannou.

Certains estimeront que cet acte "politique" du premier sportif camerounais est inapproprié, tant l'exploit extraterrestre de ce monstre ne doit rien au Cameroun, encore moins au « premier » des camerounais.

Des éternels opposants y voient d'ailleurs une certaine forme de "foutage de gueule" visant un peuple abandonné à son propre sort et au désert libyen et ses marchands de la mort auxquels Francis Ngannou a miraculeusement échappé.

Justement, c'est parce que le chef de l'État camerounais n'a en rien contribué à cette ascension sportive inédite vers le toit du monde, parce qu'il est constant que la politique d'investissement gouvernementale pour la promotion du sport est dérisoire (des jaloux diront inexistante) depuis le début des années 80 ; c'est exactement à cause de cette forfaiture que l’hommage présidentiel prend tout son (bon) sens. Ngannou est le produit de la sélection naturelle qui est l'offre politique de tout Etat en panne de solution pour sa population. "Ne demandez jamais ce que l'État fait pour vous mais ce que vous faites pour la nation". Ngannou l'a compris et assimilé, au point d'oublier qu'il doit tout à la France et non à ses compatriotes toujours prompts à la récupération émotionnelle.

N’eût-été la France, le champion serait resté un anonyme sans valeur auquel aucun des désormais nombreux fans africains n'auraient accordé la moindre once d'attention. Un « vulgaire no name », un être insignifiant à l’image des millions de camerounais (voire africains) croupissant dans la misère, le choléra et l'obscurité des délestages républicains. Le protège-dents du champion arbore le drapeau camerounais, symbole du bouclier de sa terre natale de Batié contre la rudesse des coups de ses adversaires et l’âpreté de la vie en général. On regretterait presque que l'association française « La Chorda » qui l'a sortie du froid hivernal des rues parisiennes ne soit pas davantage mise en perspective. Une pensée émue également envers le club MMA Factory et son patron Fernand Lopez dont les installations sportives bénéficient des subventions des collectivités territoriales, c'est-à-dire du contribuable français. La France a fabriqué un champion, l'Afrique récupère les dividendes sans vouloir partager ce qu'elle ne sait pas semer.

J'insiste, point de participation de la richesse nationale camerounaise à l'éclosion de cette force surnaturelle. Ce qui n'empêche pas les panafricanistes opportunistes de ressortir le relent pavlovien de défiance envers l'éternel "oppresseur" sans qui pourtant, la liste des champions africains (les footballeurs Didier Drogba, George Weah, Roger Milla, Thomas Nkono, Joseph Antoine Bell, Sadio Mané ou les basketteurs Joël Embiid, Manute Bol, Hakeem Olajuwon, Dikembe Mutombo) n'aurait jamais été si longue. Dès lors, cette subite et imméritée exposition du Cameroun (et donc du premier des camerounais) aux milliards de vue du miracle américain de Francis Ngannou est du vrai pain béni pour tout homme politique. Pourquoi refuser à l'homme fort du pays natal de Francis Ngannou cet opportunisme dont la répétition (coupe du monde 1990, jeux olympiques 2001, 2 championnats du monde des mi-lourds aux USA avec Jean-Marie Emebé, etc) n'est pas de bon augure ?

J'étais en Russie lors du miracle des lions indomptables du Cameroun au mondial italien de football de 1990. Tous les africains avaient pris la nationalité camerounaise, le temps des privilèges post-mondial que réserva le peuple russe aux camerounais. Le taxi fut gratuit pour tout noir se revendiquant compatriote de Roger Milla ou Cyril Mackanaky. Une manière originale du peuple russe d'aimer brièvement ce peuple "de seconde zone" appelé spontanément et affectueusement "nègre".

Les exploits sportifs ont le don non seulement de repousser les frontières du racisme, mais également de réveiller le sentiment africain de peuples unis et solidaires. Or il n'y a pas plus solitaire que les africains. A mon époque estudiantine au pays de la perestroïka, une plainte d'un africain dans un commissariat soviétique valait une condamnation du plaignant. Au Cameroun, pas la peine d'accuser un libanais d'abus de faiblesse sur votre sœur employée au noir. Cette pauvre servante maltraitée physiquement et moralement avec son salaire de 25 mille FCFA (moins de 40 euros) irrégulièrement versé, risque la garde à vue pendant 72h si elle s'en plaint. Il n'est bon d'être africain nulle part, surtout pas en Afrique. Francis Ngannou a assimilé cette sagesse africaine et emprunté la route de la mort pour un hypothétique eldorado occidental.

La bonne lecture du subit amour pour Francis Ngannou est sans ambages : « chers africains soyez entreprenants et résilients. Puisez dans vos réserves et bravez tous les obstacles de votre quotidien suffoquant. Devenez des êtres extraordinaires produits de l'erreur de la mécanique programmatique conditionnant tout succès humain. Autrement dit, soyez des variants d'une espèce humaine sans avenir et dont le seul salut réside en l'acquisition de mutations (génétiques) capables de conférer au dit mutant des capacités physiques et intellectuelles suffisantes pour challenger l'adversité ».

Indiscutablement Francis Ngannou est un variant de l’homo sapiens africain. Il n'en saurait être autrement pour vaincre en quelques secondes des adversaires nés sous la bonne étoile, qui se sont entraînés depuis la préadolescence dans des conditions que le mutant-Ngannou n'a connu qu'à l'âge de 22 ans. Le message est donc clair : celui qui veut un hommage de la nation devrait pleinement le mériter, devrait être un organisme génétiquement modifié (OGM). La discrimination naturelle de l’africain a donc encore de beaux jours. Ah que cette nature est injuste ! En attendant, Francis Ngannou peut savourer cette anomalie (d’être natif d’un pays pauvre mais très riche) qui rend son exploit davantage singulier.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.