L’arrêt cardiaque : pourquoi les sportifs doivent savoir masser

La mort subite est évitable chez le sportif, à condition d’une détection des signes précoces. Or l’ensemble des nombreux outils diagnostics ne permet d’élucider la cause potentielle de décès que dans moins de 70% des cas. Il est donc nécessaire d’imposer aux sportifs la formation aux gestes de secours dont la précocité d’administration (< 3 min) sauve la vie et évite les séquelles neurologiques.

Le championnat d’Europe des nations se joue depuis le 12 juin 2021.  Le match d’ouverture restera gravé dans toutes les mémoires non pas par sa qualité technique sportive, mais par une image nous replongeant 18 ans en arrière…heureusement avec une issue moins malheureuse. A la 42è minute, le maître à jouer de l’équipe danoise, Christian Eriksen, s’est écroué tout seul sur la pelouse, à l’image de Marc-Vivien Foé. Au lieu de regarder un match de football, le monde se surprenait, une fois de plus, une fois de trop, à observer impuissamment à une course contre la mort d’un être humain à priori en excellente santé. La cruauté du spectacle, qui la plupart du temps se déroule dans l’anonymat des terrains sportifs du monde entier, nous oblige à faire l’état des lieux de la question de la prévention primaire (détecter les sujets à risque de décéder subitement) et secondaire (maîtriser les gestes de réanimation et déployer les moyens de cette réanimation).

Peut-on diagnostiquer toutes les causes d’arrêt cardiaque subite ?

La mort subite cardiaque (MSC) est un arrêt complet de l’activité cardiaque (avec pour objectif de pomper le sang dans tout l’organisme) résultant à la mort cérébrale et définitive de la victime. Lorsque le collapsus survient en moins d’une heure du début des symptômes et en présence de témoin (c’est le cas des sportifs), la cause cardiaque est exclusive, du fait de l’emballement du cœur (fibrillation ventriculaire essentiellement). Les progrès de la médecine diagnostique ont permis de mettre en évidence l’essentiel des maladies cardiaques arythmogènes (pourvoyeuses de troubles du rythme cardiaque) mortelles. L’électrocardiogramme (ECG), l’échographie cardiaque et un test d’effort (monitorage de l’ECG pendant un effort physique sur tapis roulant ou vélo-ergomètre voire une échographie cardiaque d’effort) sont le trio du premier pallier pour tout sportif de haut niveau. Ce « lot » diagnostic permet de détecter plus de 70% des causes de décès du sportif. Selon les résultats de ces tests, l’IRM cardiaque (analyse de la structure et la fonction du muscle cardiaque) est d’un recours régulier. Chez les sportifs de plus de 35 ans, le scanner des artères coronaires (qui nourrissent le muscle cardiaque) encore appelé coroscanner (rétrécissement des artères coronaires responsable de l’infarctus du myocarde) complète le test d’effort pour décider d’aller vers la coronarographie avec éventuellement traitement de l’artère malade. L’utilisation de certains médicaments pour démasquer des anomalies électriques du cœur suspectées à l’ECG (notamment le syndrome de Brugada) fait partie de la riche panoplie diagnostique de la cardiologie du sport. Et ce n’est pas tout puisque la rythmologie interventionnelle offre la possibilité d’introduction des cathéters dans le cœur pour induction des arythmies). Enfin, les tests génétiques sont d’un réel apport diagnostic mais également pronostic dans certains cas. Au bout de ce long parcours de soins disponibles, la médecine moderne se targue de pouvoir élucider l’essentiel des causes de MSC. Cet optimisme est à sérieusement tempérer car il reste du boulot. En effet, même le recours à l’autopsie (à condition d’avoir un bon expert de l’anatomopathologie cardiaque, chose rare dans le monde) laisse encore les experts orphelins d’un diagnostic dans environ 36% des cas. Plusieurs travaux épidémiologiques indépendants ont démontré que l’autopsie blanche (négative) est la première cause indiquée sur les certificats de décès dans la MSC du jeune athlète. Dès-lors, il ne serait pas étonnant de constater que beaucoup d’athlètes de haut niveau, au parcours de soins diagnostics complet, tombent sur le champ de bataille, les armes en mains. Le malaise de Christian Eriksen rentre certainement (en attendant le rapport final du staff médical) dans cette catégorie.                                                                                                                                                                                                           

L’approche conventionnelle de la prévention de la MSC du sportif s’articule donc sur notre capacité à anticiper sa survenue lors de l’exercice physique et sportif en détectant chez tout sportif les signes d’une maladie cardiaque arythmogène (pourvoyeuse de trouble du rythme cardiaque fatal). Ce bilan de prévention donne lieu à la délivrance (ou non) du certificat de non-contre-indication à la pratique du sport, gage d’un pseudo « permis tout-risque » rassurant davantage nos consciences qu’il ne minimise à sa plus petite expression le risque de décéder subitement. De manière routinière, au mieux seul l’ECG est réalisé à travers le monde. Et je suis très optimiste.  En d’autres termes, la vaste majorité des sportifs (de loisir inclus) du monde ne bénéficie d’un bilan de prévention qui ne détecte que moins de la moitié des risques de mort subite. Face à ce constat d’impuissance, le recours à la bonne réanimation des victimes est vital.

Savoir masser et vite masser un cœur en arrêt sauve plus de 75% de vies

Les cas des athlètes « ressuscités » attestent d’une réalité immuable : simplicité et rapidité sont deux préalables agonistes pour le maintien d’un équilibre hémodynamique certes précaire, mais suffisant pour organiser les secours et une prise en charge cardiologique plus complète et salvatrice. L’ancien international français David Ginola (19/05/2016) doit sa survie d’un arrêt cardiaque à l’intervention salutaire des coéquipiers lors d’un match de football de loisir. Le massage cardiaque permis de le stabiliser jusqu’à l’arrivée de l’équipe soignante et un quadruple pontage aorto-coronaire. Nous avons également assisté à une intervention relativement rapide des secours pour sauver Christian Eriksen ce 12 juin 2021. Des études scientifiques ont démontré qu’on a environ 75-80% de chances de survie si on est secouru par au moins un témoin dans les 3 premières minutes après la perte de connaissance (les cellules nerveuses étant capables de survivre au manque d’oxygène jusqu’à 5 minutes après l’arrêt du cœur). A contrario, chaque minute de perdu sans ce geste manuel plus spectaculaire que difficile à exécuter et dont a besoin le cœur défaillant pour continuer à remplir sa fonction de pompe circulatoire fait perdre 13% de chance de survie sans séquelles neurologiques. Si on considère donc que le massage cardiaque du danois ce 12 juin 2021 a effectivement débuté environ 2 minutes après sa chute, on aura perdu 26% de chance de retrouver une autonomie complète. Heureusement tout est bien qui finit bien, en espérant une sortie sans séquelle neurologique dont l’incidence est corrélée à la durée du « no-flow » (arrêt de la perfusion cérébrale). Peut-on faire mieux en termes de timing ? Certainement si les témoins directs (coéquipiers et adversaires) n’attendaient pas les secouristes professionnels venant de l’autre côté du terrain pour une mission salvatrice. Soyons perfectionnistes car la vie n’a pas de prix. Pensons surtout à ces milliards de personnes jouant dans tous les terrains du monde en absence de secouristes aguerris. Chaque sportif devrait savoir poser ce simple geste lorsque bien appris : tourner la victime sur le dos (la poitrine dégagée) - poser la paume de la main sur la zone du creux sternal vers le precordium (région du cœur) du cœur, la seconde main sur la première- masser les bras constamment tendus, à genouillé au-dessus de la victime allongée sur un plan dure, à un rythme de 70-100 compressions par minutes. Passer la main à une seconde personne appelée au préalable car des bras fatigués font autant mal (au cœur en détresse) que ne rien faire.                                                                                                     

La position latérale de sécurité : pourquoi faire ?      

Une autre leçon du cas Eriksen est la généralisation dans les consciences collectives que toute victime de perte de connaissance doit être mise en position latérale de sécurité (PLS). Autant la PLS est recommandée pour les personnes, généralement conscientes, victimes malaise (corps étrangers dans les voies aéro-digestives), noyade ou traumatisme ; autant c’est une erreur d’appréciation de son intérêt dans le cas de l’emballement du rythme cardiaque. La PLS évite à la victime d’étouffer et d’évacuer les vomissements éventuels.                                               

En revanche, l’objectif de la prise en charge de l’arrêt cardiaque n’est pas de dégager les voies aériennes ou digestives (elles sont libres), mais de faire redémarrer le cœur et de compenser la pénurie en oxygène. Pour ce faire, la seule position possible pour accomplir cette mission est le décubitus dorsal. Christian Eriksen est resté anormalement longtemps dans une position inutile. Il est fondamental de faire évoluer ce dogme par l’enseignement des bons gestes qui sauvent.

Le monde d’après…

A défaut de pouvoir faire bénéficier au monde sportif amateur de toutes les avancées diagnostiques de la médecine, encore que ceci n’éviterait que moins de 70% des morts subites ; les instances de régulation fédérales et gouvernementales devraient imposer une licence de secourisme à tout sportif affiliée à une quelconque fédération sportive. Il est établi que la proportion des formés à la réanimation cardiopulmonaire (RCP) qui en maîtrise encore la procédure et l’applique en cas de nécessité une année après la formation tourne autour de 30%. Dès-lors, sur 22 joueurs d’un match de football, 7 pourrait intervenir rapidement pour réduire à moins d’une minute le « no-flow ». Répéter annuellement (une journée de formation annuelle dans la vie d’un sportif n’est pas un caprice), ce taux de sportifs « sachants » augmenterait mécaniquement. L’attestation de formation à la RCP devrait donc devenir un prérequis au même titre que le certificat de non-contre-indication à la pratique du sport.

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