Les privilèges d’un chef d’Etat : sacralité ou humanité ?

Soixante ans après des indépendances factices, la jeunesse africaine est avide de gouvernance vertueuse et de bien-être. La gestion des états de type "royauté" par des élus du peuple ne passe plus auprès d'une jeunesse décidée de rentrer dans l’histoire civilisationnelle du monde. Cette tribune répond à un Ministre camerounais qui semble déconnecté de cette réalité irréversible.

Monsieur MOUELLE KOMBI, Ministre camerounais des Sports et de l’Education physique et agrégé de droit public et sciences politiques,

Votre tribune publiée dans les magazines camerounais la semaine du 8 juillet 2019 et intitulée "immunité, inviolabilité et sacralité du chef de l'État" a retenu toute mon attention tant elle me paraît démesurément inadaptée, déconnectée du monde des terriens normaux que constituent les 25 millions de Camerounais en quête de retrouvailles avec un pays jadis paisible et en bonne voie de développement jusqu'au début des  années 80. Cette nation perdue a laissé place à une espèce de bantoustan où règne la loi de la jungle, où les plus méchants, les plus kleptomanes et les meilleurs griots du roi se taillent 99% des richesses nationales, imposant à 99% des camerounais, des laissés-pour-compte, à s’accommoder à la misère absolue.

                                  LE PECHE RELIGIEUX DE LA COMPARAISON

Dans ce contexte, comparer le chef de l'Etat à Dieu risque de vous faire passer pour un théoricien du glissement du théocentrisme vers l'anthropocentrisme de type présidentiel. Toutefois, cette gymnastique littéraire souffre d'une paresse intellectuelle étonnante monsieur l’agrégé de droit. En effet, Dieu n'est pas élu par ses apôtres, contrairement à un Président qui tient sa position de chef de la volonté de son peuple. Un chef d'Etat n'est donc pas un représentant de Dieu sur terre comme vous le prétendez, mais un élu du peuple à qui il a l'obligation de rendre des comptes sur sa gestion de la cité. Il a l’obligation de servir ce peuple et non de s’en servir. D'où vous vient donc l'idée qu'un élu du peuple est " (…) hors de l'ordinaire, du banal, du commun (…)" et sa fonction "extraordinaire"?  La notion de sacralité du chef d'Etat que vous invoquez me pose un problème, non seulement sémantique, mais également d'incohérence avec la mutation des  mœurs dans un monde globalisé où toutes les jeunesses éprouvent les mêmes aspirations de simplicité dans la gouvernance de leurs intérêts.

Vous n’êtes pas le seul au RDPC à croire que le chef de l’Etat est tout simplement l’égal de Dieu le père tout puissant. Votre collègue de l’enseignement supérieur pense la même chose. Un des envoyés spéciaux du RDPC sur les plateaux TV, le « célébrissime » André Luther MEKA, nous a servi cette fracassante révélation sur EQUINOXE TV : « (…) Paul BIYA est allé au-delà de Jésus Christ (…) ». On pensait avoir fini avec le Mobutisme

                                     LIMITES DE LA DEMOCRATIE REPRESENTATIVE

  La notion "d'hyperprésidence" du Président N. Sarkozy n'a pas résisté à la volonté des Français d'en finir (terminer) avec les frasques de la royauté. Le Président François Hollande le compris et promis aux électeurs d'être un Président "normal". Il fut élu sur cette promesse de « normalité ». Les deux premières années tumultueuses car "jupitérienne" du Président Emmanuel Macron le ramèneront à plus de "normalité". La métaphore mythologique utilisée par le candidat Macron renvoyait  la fonction présidentielle à celle du roi des dieux. Il se comporta comme "jupiter" dès sa prise de fonction jusqu'à l'avènement de la crise des gilets jaunes et un mea-culpa inimaginable dans les pays bantous. En effet, un roi, pourtant élu par son peuple, qui reconnait être simplement humain (donc faillible), ne se conçoit pas chez l’africain Bantou...malheureusement. Autrement dit, les français n'aiment pas les rois, les Présidents qui se prennent pour des gens extraordinaires. Cette aversion des rois inutiles n’est pas une singularité française: le monde entier voue un respect indéfectible à Thomas Sankara, Nelson Mandela et d'autres ex-Présidents « normaux». A contrario, Mobutu, Jean Bedel Bokassa, Nicolae Ceausescu et autres  "dieux-fainéants" ne sont plus que des souvenirs macabres dont l’humanité se serait passée sans regret.

 Monsieur le Ministre, vous nous rappelez que le chef de l’Etat camerounais est le produit d'un « destin extraordinaire et d'une destinée exceptionnelle ». Je ne comprends pas l'objet de ce rappel très discutable et le lien avec le séjour tumultueux du Président à l'hôtel intercontinental de Genève. En quoi ce destin « extraordinaire »impacte-t-il positivement le quotidien des camerounais ?  Quel peuple aimerait être dirigé par un homme à la « destinée exceptionnelle » si cette grâce ne se traduit pas par la modernisation des infrastructures du pays, une couverture sanitaire décente où il fait bon se soigner?  Un pays où les résultats des examens du baccalauréat sont rendus avec des délais inacceptables dans un pays normal? Un pays où les villes ressemblent plutôt à Baghdad (Irak), Syrte (Lybie) ou Alep (Syrie) sous les bombes ? Un pays où même les médecins se soignent à l'étranger et tous (ou presque) les membres du gouvernement dans ce palace-hôtel appelé « hôpital américain de Paris » ou dans les cliniques de Genève.

   SE PREVALOIR DE SES PROPRES TURPITUDES OU LA DERESPONSABILISATION DES FAUTEURS DE TROUBLES

  Monsieur le Ministre, le Cameroun a connu son premier Président en 1960. Presque 60 ans plus tard, les camerounais se voient délivrer une leçon professorale sur le rapport révérencieux, quasi mystique, qu'ils devraient avoir avec leur élu. Cette évangélisation à outrance fait suite à des scènes honteuses qu'aucun citoyen respectueux des symboles de l'Etat n'aimerait regarder: l'arrachage des portraits d'un chef d'Etat dans les ambassades et l'insurrection de Genève. Le bilan de 37 ans de gouvernance ne saurait être exempté de la responsabilité de ce fiasco. Je n'ai pas la même lecture que vous de la popularité et de la respectabilité dont jouit notre chef de l’Etat dans les chancelleries étrangères. Le Cameroun est parmi les pays les plus impopulaires du monde, un pays qui truste la place  de cancre dans tous les classements mondiaux de gouvernance  dont l'indice de développement humain (IDH), Amnesty international, Human Right Watch, Journalistes sans frontières...etc.

Comment comptez-vous donc convaincre les camerounais de ce que le Cameroun est moqué par tous mais le premier des camerounais respecté ?  Monsieur le ministre vous faites de "l'atalakou" (expression camerounaise signifiant des louanges exagérées à effet d'obtenir des avantages) de très mauvais goût en ces temps de tensions sociales exacerbées.

 En 1990, en Russie tous les étudiants africains étaient camerounais, gage de la gratuité du taxi dans un pays où le racisme défie l'Afrique du sud de Peter Botha. Les prouesses de Roger Milla, Cyril Makanaky et les autres valeureux Lions indomptables ont fait la fierté de toute l'Afrique. Aujourd'hui, après 37 ans de règne sans partage, le peuple camerounais est moqué dans le monde entier. L'évocation de notre nationalité nous renvoie à l'identité tristement remarquable d'un pays sans alternance politique, où critiquer le pouvoir en place peut vous envoyer en prison, un pays où l'interlocuteur étranger a cessé de nous parler du football mais plutôt de l'âge et  de la longévité au pouvoir de notre Président...en signe de moquerie.A qui la faute ? Quel est ce pays où les membres du gouvernement font compulsivement référence à un livre (libéralisme communautaire) qui n’a été écrit ni lu par personne? D’ailleurs à quoi sert ce livre dont l’actualité des trois dernières années nous rappelle qu’il est tombé en désuétude depuis sa sortie de librairie?

                                      PEUPLE QUEMANDEUR DE BIEN- ETRE

 Monsieur le ministre, Monsieur l’agrégé de droit public et sciences politiques, le peuple camerounais a juste besoin de manger, se soigner, s'instruire, circuler et se loger convenablement. Sur fond de rigueur et moralisation, il était possible d'atteindre ces objectifs en 37 ans. Ce n'est la faute ni aux frustrés  locaux du régime ni aux « sauvages » de la diaspora si nous avons fait le chemin inverse du développement.  La sacralité du chef de l'Etat, proclamée par les bénéficiaires de ses nombreux décrets, ne saurait compenser les espoirs déçus des camerounais. J’aimerai pouvoir vous rassurer que les camerounais n’ont pas de problème particulier avec leur chef de l’Etat. Par contre, nous nous étonnons de l’obstination antipatriotique de ses collaborateurs à le rendre davantage impopulaire. Votre tribune s’inscrit dans cette veine monsieur le Ministre.

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