La pharmacopée africaine anti-Covid à l'épreuve de l’ordre scientifique mondial

Le coronavirus est une sacrée opportunité pour discuter de la place de la recherche médicale africaine en générale et de sa pharmacopée traditionnelle dans l’amélioration de la santé publique du monde. Autant les africains se soignent avec les produits venus d’ailleurs, autant les découvertes africaines peinent à franchir les frontières du pays producteur. Autopsie d’un retard civilisationnel.

Dans le cadre de la riposte contre le coronavirus au Cameroun, une autorisation de mise sur le marché (AMM) a été accordée le 8 juillet 2021 à 4 produits issus de la pharmacopée traditionnelle camerounaise. Plusieurs pays africains ont consacré les produits de leurs recherches médicales dont l’utilisation a rarement dépassé les frontières nationales de chacun desdites décoctions. Ceci interroge tant les médicaments non-africains s’exportent dans tous les coins du monde. La qualification de traitement « adjuvant » attribuée à ces décoctions camerounaises a douché l'enthousiasme mêlé parfois de chauvinisme d'un peuple assoiffé d'émancipation. Cette AMM et les arguments avancées par l’autorité sanitaire camerounaise pour la justifier a éveillé ma curiosité et mon étonnement. En effet, j’ai le sentiment que certaines décisions qui engagent la santé des africains sont prises sans la critique scientifique nécessaire, davantage dans l’émotion contagieuse pour satisfaire une opinion publique demandeuse pour ne pas dire exigeante. Je rappelle qu’en dépit de tout bon sens scientifique (aucune preuve d’efficacité) plusieurs pays africains ont adoubé l’hydroxychloroquine/azythromycine. Un an plus tard, le comité scientifique Camerounais se désavoua en retirant du protocole national cette association qui n’a jamais prospéré dans aucune des nombreuses études randomisées et comparatives publiées à ce jour. Au passage, le scandale du présumé détournement de 180 milliards de Fcfa (affaire de la COVIDGATE) aurait englouti 4 milliards de commande injustifiée de l’hydroxychloroquine/azythromycine : un crime.

UNE AUTORISATION DE COMPLAISANCE?

Les raisons qui ont justifié l’AMM ministérielle camerounaise disais-je, étonnent par leurs incohérences et absence de rigueur intellectuelle. Morceaux choisis :

- « Ces produits sont classés en catégorie 2. L’autre critère qui a joué en la faveur de ces médicaments c’est leur longue utilisation au sein de la communauté. Pour que ces produits puissent accéder au stade de médicament, il faut pousser les études un peu plus loin, et nous encourageons les promoteurs dans ce sens », poursuit-il. Or Monseigneur Kleda et les autres ne disent pas qu’ils sont à une étape intermédiaire de la démonstration de leur efficacité. Au contraire, ils clament soigner à des taux affolants, frisant les 100%. Ils n’ont jamais envisagé « pousser les études un peu plus loin ».

- « Pour dire que ces produits intègrent notre protocole de soins, il faut les avoir dispensés à un certain nombre de patients qui n’ont exclusivement pris que cela et qui ont eu les résultats. En l’état actuel des choses, nous ne pouvons pas prendre ce risque, parce que si on donne exclusivement ces produits aux patients et que le principe actif n’agit pas sur le COVID-19, on va dégrader leur état de santé et cela ne sera pas à notre avantage », a indiqué prudemment le ministre tout en rajoutant « tout ce qui ne tue pas peut être consommé dans le cadre de cette pandémie. Si ça peut donner une aisance psychologique et aider l’organisme à mieux combattre le virus, pourquoi ne pas le faire (…)».

Il me semble inquiétant de justifier la permissivité des conditions d’octroi des autorisations d’utilisations des produits à usage humain par la supposée innocuité desdites substances et la longue tradition de leurs utilisations. Le ministre Camerounais avoue que cette autorisation ne s’est appuyée sur aucune étude sérieuse (« Pour que ces produits puissent accéder au stade de médicament, il faut pousser les études un peu plus loin »). Je lui donne d’ailleurs raison lorsque qu’il confesse qu’« il faut les avoir dispensés à un certain nombre de patients qui n’ont exclusivement pris que cela et qui ont eu les (bons) résultats pour dire que ces produits intègrent notre protocole de soins». Dès-lors l’on comprend mieux pourquoi ces produits ont été relégué au rang d’adjuvants, c’est-à-dire de substances d’appui augmentant l’efficacité ou diminuant la toxicité d’un produit. En quelque sorte des seconds couteaux. LA

RECHERCHE MEDICALE: DOUTE INDISPENSABLE OU DOGME RELIGIEUX?

Il n’y a qu’à écouter les réactions des Camerounais pour comprendre que le mot adjuvant est perçu comme une insulte à l’intelligence africaine et au travail titanesque de ses valeureux chercheurs. En effet, à l’instar du Pr Didier Raoult en France, ces chercheurs clament mordicus dans toutes les plateformes médiatiques (et non dans les revues scientifiques dédiées) soigner des dizaines de milliers de malades. Des chiffres avancés péremptoirement et dont la vérification sur des bases scientifiques est impossible. Et lorsque le professeur Marseillais s’est risqué de publier ses données, le monde scientifique s’est vite rendu compte de la falsification des chiffres avec retrait de malades dont l’évolution péjorative aurait battu en brèche le message optimiste servi au monde. Les résultats scientifiques se défendent dans les revues scientifiques et non dans les médias. La médecine ne saurait s’accommoder du dogmatisme prôné par l’opinion publique et de nombreux médecins sans repères méthodologiques qui devraient être appris dans toutes les facultés de médecine de monde. La recherche médicale a des règles universelles et non cloisonnées. Il n’y a pas de méthodologie de recherche et de validation des résultats desdites recherches selon qu’on n’est blanc ou noir, africain ou d’ailleurs. Il y a une seule organisation mondiale de la santé (OMS), une seule méthode de soumission des articles (rapport scientifique d’une recherche) aux revues scientifiques mondiales. Aucun médicament ou vaccin consommé dans le monde n’est mis sur le marché de quelque pays que ce soit sans le passage obligé de publications dans les revues scientifiques. En dehors de quelques loupées comme pour toute œuvre humaine, le processus de publication dans les revues sérieuses permet de valider les avancées médicales tout en fustigeant les arnaques (cf publication fallacieuse contre l’hydroxychloroquine dans le Lancet). En effet, le rapport de recherche est soumis à trois experts indépendants. Leurs évaluations sont colligées pour un avis favorable (acceptation pour publication), réservé (demande de modifications avant acceptation) ou défavorable (insuffisance de preuves du concept) est émis. Un rejet définitif peut avoir l’avantage de permettre l’amélioration du travail et du rapport qui en découle à effet d’être soumis ailleurs. Les bons travaux finissent toujours par être publiés. Une fois publiée, l’étude en question est consultable (et donc critiquable) par toute la communauté scientifique mondiale. Des millions de scientifiques pourront donc décortiquer les résultats de ladite étude, à effet d’en déceler les forces et les faiblesses. Les bonnes publications font évoluer les protocoles de prise en charge des malades. Ceci est l’unique voie acceptée par le village planétaire dont appartient l’Afrique. Quelle énorme publicité pour l’Afrique si toutes ces décoctions étaient soumises à ce passage obligé ?

L'AFRIQUE OU LE "CALIMERO" DE LA RECHERCHE MEDICALE

Il est facile d’accuser l’OMS d’être l’oppresseur de la recherche médicinale africaine. L’argument fallacieux du Président Malgache (« c’est parce que c’est l’Afrique ») pour expliquer les difficultés de son covidorganics est contre-productif. Les africains doivent apprendre à se servir des outils méthodologiques et statistiques qui ont permis aux mêmes africains de bénéficier des progrès de la recherche médicale mondiale. Les chercheurs Africains doivent apprendre à raisonner logiquement. On ne décide pas qu’un traitement est efficace parce que la population africaine s’en abreuve depuis des millénaires (« longue utilisation au sein de la communauté ») ou en prétendant avoir « soigner 1500 patients » qui de toutes les façons guérissent spontanément dans 99% des cas ici ou ailleurs. L’Afrique est mystérieusement épargnée par cet étrange virus, tout comme certaines populations extrêmement pauvres des bidonvilles indiennes et d’ailleurs. En Inde certains bidonvilles affichent des taux étrangement insignifiants d’infection au coronavirus et zéro décès (voir reportage LCI.fr). A contrario, la plupart des patients camerounais (africains) décédés ont ingurgité lesdits adjuvants concomitamment aux protocole institutionnels. C’est dire si les médecins et patients africains n’ont pas attendu les AMM ministériels. Comment donc démontrer leurs efficacités sans une approche méthodologique connue par tout individu prétendant être un scientifique ? Nous sommes dans un village planétaire régit par les mêmes codes scientifiques.

J’aimerais que ces « adjuvants » Camerounais ou Africains soient consommés par les européens, asiatiques et américains tout comme nous les africains avons le plaisir de nos faire vacciner par Astra-Zeneca, Sinopharm ou Pfizer. Pour ce faire, les occidentaux ne se sont pas contenté d’annoncer péremptoirement (comme l’hydroxychloroquine du Pr Didier Raoult) leurs efficacités. La preuve scientifique n’est pas une parole d’évangile, elle se démontre (« je pense donc je suis »). L’Africain n’est pas moins intelligent pour se contenter d’une gymnastique intellectuelle à minima au lieu d’utiliser les canons conventionnels de la recherche médicale dont l’humanité toute entière bénéficie des avancées.

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