L’AFRIQUE ET LA RECHERCHE MEDICALE: AUTOPSIE D'UN RDV MANQUE AVEC LE COVID-19

L’Afrique participe à hauteur de 2,4% à la conduite des essais cliniques dans le monde. C’est dire si derrière chaque médicament sauvant au quotidien un malade africain, moins de 3 fois sur 100 l’Afrique y a participé comme « cobaye ». l’Afrique consacre une part insignifiante de son budget à la santé (moins de 5%), c'est dire si la part allouée à la recherche médicale fait de l'Afrique un nain.

Deux médecins français ont tenu sur la chaîne LCI le 1er avril 2020 des propos maladroits sur l’intérêt supposé de la vaccination anti-BCG des africains pour pallier la défaillance structurelle de leurs États à maîtriser la pandémie du COVID-19. Il s’en est suivi une levée de bouclier de l’opinion publique africaine toujours prompte à brandir le spectre de la conspiration de cet éternel « ami-ennemi » qu’est l’occident. Ces « blancs » qui auraient ourdi un plan machiavélique pour exterminer une partie de ce qu’ils considèrent comme une surpopulation mondiale d’origine africaine. Cette pensée collective largement partagée s’appuie, entre autres, sur les discours des chefs d’États français (N. Sarkozy, E. Macron voire J. Chirac) et autres personnalités qui font de ladite « surpopulation » un frein au développement de l’humanité.

Cette théorie du complot, relayée par des auto-proclamés panafricanistes (un terme dont l’étymologie est apparue à la fin du xixème siècle lors de la préparation de la première conférence panafricaine de 1900, en réaction aux conséquences du démantèlement progressif de l'esclavage en Amérique), nous éloigne des vrais défis auxquels l’Afrique fait face depuis au moins les indépendances c’est-à-dire 60 ans. 

Grâce aux progrès de la connaissance médicale, l’Afrique a évité les hécatombes sanitaires par la vaccination obligatoire dont celle contre la tuberculose. Sur le site web du Centre Pasteur, on peut lire littéralement à propos de la vaccination du BCG : « Le BCG n’est pas un vaccin pleinement efficace (…). La recherche de nouveaux vaccins contre la tuberculose est active, et plusieurs essais cliniques de phase I et II sont en cours en Europe, aux Etats-Unis et en Afrique du Sud ». Il n’est pas rare de ne citer aucun pays africain dans les études majeures internationales (telle DISCOVERY sur le Covid-19) ou tout au plus un seul, dont l’Afrique du Sud dans l’essai SOLIDARITY de l’OMS qui teste à l’heure actuelle plusieurs molécules contre le Sars-CoV-2 Covid. 

Importance des essais cliniques 

Les progrès industriels et socio-économiques qu’a connu l’humanité depuis des siècles n’ont pu s’opérer que grâce essentiellement aux avancées de la médecine. En effet, l’allongement de l’espérance de vie est corrélé à l’amélioration de la productivité d’une nation, dans une interdépendance qui renvoie à l’indice de développement humain. Plus une nation est bien soignée, plus elle est travailleuse et productive, avec une économie prospère, davantage les gens sont heureux. Dès-lors, les nations soucieuses de ce bien-être ont mis un accent sur les progrès de la médecine basée sur les preuves. La preuve scientifique d’un concept médical (rapport de vraisemblance de l’intérêt diagnostic d’un examen, efficacité d’un médicament) se définit comme « l'utilisation consciencieuse, explicite et judicieuse des meilleures données disponibles pour la prise de décisions concernant les soins à prodiguer à chaque patient ». Cette médecine factuelle est régie par 4 phases d’approbation du concept :   

1-    Les essais de phase I correspondent le plus souvent à la première administration d'un médicament à l'homme. Ils permettent une évaluation préliminaire de l'efficacité à la dose sélectionnée ou bien de tester des combinaisons de médicaments. 

2-    Les essais de phase II, ont pour objectif de confirmer l’activité clinique préliminaire et/ou pharmacologique du médicament à la dose recommandée à l’issue de la phase I.

3-    Les essais comparatifs de phase III sont destinés à comparer le nouveau médicament à un traitement standard afin de déterminer son efficacité. En fonction des résultats de cette phase, une autorisation de mise sur le marché (AMM) pourrait être accordée.

4-    Les essais post-AMM (de phase IV). Après leur commercialisation, les médicaments continuent à faire l'objet d'un suivi strict à long terme, dit post-AMM, afin d'identifier tout effet secondaire grave et/ou inattendu dû à son administration. On parle de pharmacovigilance. 

L‘Afrique en marge de l’histoire scientifique de l’humanité

On comprend donc aisément que pour soigner l’humanité, en 2017 par exemple, des êtres humains se soient sacrifiés pour permettre aux 238 242 études enregistrées dans le monde d’être réalisées. Parmi elles, 5760 ont vu la participation de l’Afrique, soit 2,4% de contribution africaine. L’Afrique du Sud (0,9%) et l’Égypte (0,6%) étant les pays les plus actifs, contre 0,9% pour le reste des 53 autres États. C’est dire si derrière chaque médicament ou méthode préventive (dont les vaccins) ou traitement curatif qui sauve au quotidien un malade africain, moins de 3 fois sur 100 l’Afrique y a participé, moins de 1 fois sur 100 les volontaires sains ou les malades des autres 53 États africains ne sont prêtés au rôle ingrat de « cobaye ». Non l’Afrique n’est pas le laboratoire des essais cliniques internationaux. Oui l’opinion publique africaine devraient revoir cette position irresponsable qui ne tient pas compte de ce que l’Afrique souffre de ses tares structurelles dont l’essentiel est le manque de moyens humains et financiers.  La moyenne du budget alloué aux dépenses de santé publique est en dessous de 5% en Afrique sub-saharienne, loin des 15% qui fut l’objectif de la déclaration d’Abuja (Nigeria) de 2001. Lors de cette conférence, les chefs d’États africains s’étaient engagés à lutter activement et efficacement contre les maladies handicapantes. « Une population malade ne peut pas générer la productivité nécessaire pour maintenir l’accélération de notre économie », a dit M. Mahama, le président ghanéen. Or, 12 ans après cette rencontre historique, seuls 6 pays en Afrique subsaharienne avaient atteint les objectifs d’Abuja. « En mettant l’accent sur trois choses que l’Afrique doit faire de toute urgence – réduire sa dépendance en développant les investissements africains, fournir plus tôt des médicaments dont la qualité est garantie à ceux qui en ont besoin et développer son leadership –, le projet aidera les pays africains à mettre au point des solutions viables à long terme », a déclaré Mustapha Sidiki Kaloko, commissaire de l’Union Africaine chargé des affaires sociales, dans une déclaration publiée à l’approche du sommet Abuja +12. Une façon d’affirmer que « la santé de l’Afrique et sa prospérité sont inextricablement liées ». Force est de constater que 19 ans après Abuja 2001, ces discours restent des vœux pieux. 

 L'Afrique qui aime ce qui vient d'ailleurs

Le dirigeant sportif Pape Diouf décéda du COVID-19 à Dakar au Sénégal. Nous fûmes informés de ce qu’il allait être transféré en France pour une poursuite de sa prise en charge lorsque son état de santé s’est brutalement dégradé jusqu’à son décès. Un transfert de Marseille à Dakar serait inimaginable. Soixante ans après les indépendances, l’Afrique peine à acquérir sa souveraineté sanitaire et à promouvoir une recherche médicale compétitive. Plusieurs comités scientifiques conseillant les gouvernements africains ont adopté le protocole ô combien contesté (scientifiquement) du Pr Raoult de Marseille. La Chloroquine est donnée à presque tous les malades africains de ces pays (Sénégal, Cameroun, Maroc, Algérie…) sans aucun rationnel scientifique. « Les études du Pr Raoult ont des faiblesses, tout le monde le sait » confesse le Pr Moussa Seydi, patron du comité scientifique contre le COVID-19 du Sénégal. Néanmoins, il justifia son choix par, entre autres, le fait que la chloroquine est « accessible et pas coûteuse ». Le Cameroun est même allé plus loin en engageant les maigres fonds de sa riposte (1 milliard de Fcfa, soit 1 500 000 euros) à commander les intrants nécessaires à une production locale de la chloroquine ; en dépit de ce qu’aucune étude sérieuse n’a validé son efficacité. Nous avons donc un scénario où les études étrangères viendraient nous imposer de ranger les cartons de chloroquine abusivement commandées.      

     Le Dr Agon du Bénin a de la peine à imposer son APIVIRINE, les dirigeants des pays consommateurs de la recette Marseillaise le snobant. Le COVID-ORGANICS Malgache ne connait pas une meilleure fortune, malgré un coup de pousse politique (intervention télévisée du Président de ce pays) inhabituel dans le milieu scientifique. Une spécificité africaine certainement. Que dire du cocktail ("explosif") de l'archevêque métropolitain de Douala (Cameroun) Monseigneur Samuel Kleda? Ce dernier a péremptoirement annoncé l'efficacité de sa potion "de Dieu". N'allez surtout pas demander la composition de cette "eau bénite", ni la preuve scientifique (étude randomisée et contrôlée) de la guérison de ses 100 premiers "appelés de Dieu". Lorsque l'église vole au secours d'un état défaillant, incapable d'une riposte conséquente, le retour à l'époque de l'inquisition nous guette. Une époque où la pensée unique dictée par "Dieu a dit que" ne laisse aucune place à la critique constructive. Ce virus est encore plus virulent qu'on ne le pense.    

            Il est  urgent que l’Afrique se mobilise pour une meilleure appropriation de son destin scientifique, de son destin tout court. En effet, aucune souveraineté d'un Etat n'est possible sans projets sanitaires ambitieux, eux-mêmes inopérants sans recherche médicale endogène. Tant que l'élite africaine se soignera en occident, il y aura des MIRA et des LOCHT pour penser en toute bonne foi qu'ils sont les sauveurs d'un continent oublié (par ses dirigeants). Vu sur cet angle, le Sars-CoV-2 est un virus peut-être salvateur car il oblige les despotes à se confiner en Afrique. A moins que des vols spéciaux leurs permettent de continuer à enrichir les caisses des trésors publics des pays occidentaux.

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