Anne Hidalgo a eu raison de ne pas arborer la Tour Eiffel aux couleurs du Pakistan

De nombreux internautes ont regretté que la mairie de Paris n'illumine pas la tour Eiffel aux couleurs du Pakistan suite à l'attentat qui a fait plus de 72 morts à Lahore, comme cela s'était fait pour la Belgique. Pourtant, ce choix se justifie, et ce pour plusieurs raisons.

L’attentat perpétré le 27 mars 2016 en plein cœur de Lahore, capitale de la province du Pendjab au Pakistan, a suscité un vif émoi dans le monde entier dans un contexte particulièrement tendu après les attentats de Bruxelles. 

 

Beaucoup ont exprimé sur les réseaux sociaux leur étonnement, et même leur indignation, en constatant que la mairie de Paris refusait d’illuminer la Tour Eiffel aux couleurs du Pakistan alors que la Dame de fer s’était parée des couleurs de la Belgique.

 

De nombreux internautes ont ainsi dénoncé ce qu’ils considèrent faire deux poids, deux mesures en interpellant sur Twitter Anne Hidalgo, la maire de Paris :

 

"Pourquoi avoir illuminé la tour Eiffel aux couleurs de la Belgique, et ne pas le faire pour le Pakistan, après un attentat suicide à Lahore qui a fait 72 morts ?"

 

La mairie de Paris a répondu en ces termes : "Il y a des attentats régulièrement dans le monde et nous rendons hommage aux victimes de différentes manières. Les attentats de Bruxelles ont une portée très particulière car nous avons un lien exceptionnel avec Bruxelles", ajoutant que "l’illumination de la Tour Eiffel est un geste exceptionnel". 

 

On pourrait alors se demander pourquoi ces mêmes internautes n’ont pas sollicité la maire de Paris pour que la Tour Eiffel arbore les couleurs des autres pays frappés par les attentats comme la Côte d’Ivoire, laTunisie, la Turquie… sans parler des 20 autres pays victimes eux aussi du terrorisme de Daesh ? 

 

Le Pakistan, un pays touché depuis des années par le terrorisme

 

Si cet attentat a connu une résonance particulière dans l’ensemble de la communauté occidentale, alors que le Pakistan est confronté régulièrement et depuis une dizaine d’années à ce type d’attaque qui vise majoritairement les musulmans dans une relative indifférence, il convient de se demander si cette brusque solidarité à l’égard du Pakistan ne serait pas plutôt motivée par une solidarité confessionnelle.

 

En décembre 2014, une tuerie sanglante orchestrée par un commando taliban dans une école de Peshawar avait coûté la vie à 141 musulmans dont 132 petits écoliers. Si cette actualité a été plus ou moins relayée dans les médias, sans pour autant faire "la Une", personne n’avait alors crié au complot ou au déni d’un massacre anti-musulman.

 

Les chrétiens du Pakistan représentent environ 2% de la population dans un pays majoritairement musulman sunnite de 200 millions d’habitants. La plupart vivent dans des bidonvilles et sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Régulièrement persécutés, ils font parfois l’objet d’attaques ciblées par les groupes fondamentalistes.

 

Mais puisque la polémique repose sur "le deux poids deux mesures", il faut se rappeler que la majorité des attentats au Pakistan touchent essentiellement la communauté musulmane (pour déstabiliser la classe politique) et en particulier les chiites qui représentent 20% de la population et les Ahmadis qui se réclament de l’islam bien que les musulmans sunnites ne les considèrent pas comme tels.

 

La laïcité en France est un des principes fondamentaux de la République française qui distinguent le pouvoir politique des organisations religieuses. (cf : article 1 de notre constitution). Les attentats aveugles de Bruxelles ou de Paris ciblaient avant tout l’Europe et ses valeurs démocratiques.

 

Comment le symbole de la ville de Paris, capitale d’une République qui défend bec et ongles ses vertus laïques, pourrait donner l’impression d’afficher plus de compassion à l’égard d’un attentat qui visait spécifiquement des chrétiens un lundi de Pâques ? Quel serait alors le signal envoyé au monde musulman, si ce n’est que de jouer le jeu de ces fanatiques dont le but ultime est de déclencher un processus de rupture ethno-religieux entre les communautés en divisant chrétiens et musulman dans une guerre de civilisation.

 

Les lois anti-blasphème, l’autre terrorisme au Pakistan

 

Au-delà de l’effroi légitime et du sentiment que nous sommes tous des cibles potentielles, il convient aussi de s’interroger sur les intentions réelles des terroristes pakistanais dont l’action a été revendiquée, non pas, par l’État islamique mais par la faction talibane, le Jamaat-Ul-Ahar qui a volontairement ciblé les chrétiens.

 

L’attentat de Lahore est intervenu dans un contexte particulièrement tendu lié à une crise interne que traverse le Pakistan depuis un mois. Parallèlement à cet attentat meurtrier de Lahore, des milliers de manifestants ultra radicaux protestaient à Islamabad contre l'exécution d'une figure islamiste radicale, Mumtaz Qadri, pendu le 29 février pour avoir assassiné le gouverneur musulman du Punjab Salman Taseer en 2011. Taseer avait plaidé en faveur de la libération de la chrétienne Asia Bibi, condamnée à mort en vertu de la controversée loi anti-blasphème. Peu de temps après, le ministre en charge des Minorités a subi le même sort pour la même raison.

 

Le 3 mars dernier, le chef de la mosquée ultra-extrémiste Lal Masjid d’Islamabad à lui aussi appelé le gouvernement à exécuter "la blasphématrice Asia Bibi aussitôt que possible et à ne pas se plier à la pression internationale".

 

Le cas d’Asia Bibi a ainsi permis de mettre la lumière sur cette loi du blasphème qui jette des milliers d’innocents en prison sans discrimination religieuse particulière à l’égard des chrétiens. Le pays étant composé à 97% de musulmans, ceux-ci sont les plus nombreux à tomber sous le coup de cette disposition législative inique reposant sur le principe de la dénonciation et permettant à n’importe qui d’en faire un instrument de règlement de comptes privé.

 

Le Conseil de Paris a adopté en mars 2015 à l'unanimité la proposition d'Anne Hidalgo d'élever Asia Bibi au rang de citoyenne d'honneur de la Ville de Paris, non pas parce qu’elle serait le symbole des chrétiens persécutés, mais parce que le drame de cette mère de famille ne s’enracine pas tant dans un conflit interreligieux que dans une législation anti-blasphème qui bafoue les libertés fondamentales de tous les pakistanais.

 

La mairie de Paris a fait preuve d'habileté

 

Dans ce contexte particulièrement sensible, la maire de Paris a donc fait preuve de prudence et d’habileté en refusant d’habiller la Tour Eiffel de vert et de blanc pour un attentat qui pointait la communauté chrétienne.

 

Plutôt que de mettre de l’huile sur le feu, elle offre toutes les chances à Asia Bibi d’être enfin innocentée par la Cour Suprême du Pakistan dont le procès n’est pas encore fixé. D’ailleurs, la mairie de Paris continue d’afficher depuis décembre 2014, un portrait géant d’Asia Bibi sur la façade de l’hôtel de ville, ce qui lui offre une protection qui m’a été confirmée par le ministre des Affaires étrangères d’Islamabad.

 

La mairie de Paris n’a pas attendu les attentats de Lahore pour être solidaire de l’ensemble des citoyens pakistanais victimes de l’obscurantisme religieux. 

 

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