Hôpital mon amour

Patient de niveau quasi professionnel des hôpitaux d'Ile-de-France, ayant une vision relativement large des questions hospitalières en même temps qu'un vécu différencié. Je pourrais presque écrire un guide Michelin des hôpitaux français. Mais ne comptez pas sur moi pour ça.

En tant que patient de niveau quasi professionnel des hôpitaux d'Ile-de-France, avec plus de deux ans et demi d'hospitalisations dans divers établissements de l'AP-HP et autres concourant au service public de santé au cours des cinq dernières années, je peux dire que j'ai une vue relativement large des questions hospitalières en même temps qu'un vécu différencié – une amie m'a demandé si je pensais faire un guide Michelin des hôpitaux français, une idée sans doute à creuser.

Je vois bien les problèmes, mais ils sont plus complexes que beaucoup ici ne semblent le croire, et la solution, si elle existe, n'est pas forcément simple elle non plus.

Les hôpitaux sont étranglés financièrement, on supprime des postes et des lits partout, les médecins et autres soignants n'en peuvent plus. Tout ça, vous le lisez sur Mediapart et ailleurs, et c'est vrai. Mais il n'y a pas que ça.

J'ai été soigné en urgence vitale extrême dans un service de chirurgie cardiovasculaire parmi les meilleurs au monde. Les as du bistouri qui y officient m'ont rattrapé par une poignée de cheveux en pleine nuit de la Pentecôte, ce qui ne m'a donné aucune idée mystique mais m'a rempli à leur égard d'une admiration et d'une reconnaissance sans limite. D'autant qu'il y a quinze ans, j'y serais resté pour le compte, et encore aujourd'hui, les gars de leur trempe se comptent en France sur les doigts de la main, ou peut-être des deux mains d'un menuisier d'avant les capots de sécurité.

Ensuite, étant donné la force de l'impact, j'ai enchaîné les complications mortelles pendant trois semaines de coma, et le service de réanimation du même hôpital a également fait un boulot magnifique en me sauvant de : a) un arrêt cardiaque; b) une rhabdomyolyse aiguë (fonte en quelques heures de toute la masse musculaire) de la jambe gauche ayant entraîné gangrène (ils ont demandé à mon épouse l'autorisation d'amputer dans la nuit, mais ont sauvé la guibole à coups d'antibiotiques "à neutrons") et insuffisance rénale aiguë (dialysé pendant un mois, puis c'est revenu à la normale après que j'aie eu pissé 42 litres de flotte en une semaine); c) une phlébite et une embolie pulmonaire "king size"; d) une hémorragie de l'estomac; e) une hémorragie du côlon "imperator size" (10 poches de sang transfusées en 24 heures, ablation de plusieurs décimètres de boyau et pose d'une colostomie); f) une obstruction complète du grêle sur volvulus (entortillement de la tuyauterie) ayant nécessité une intervention d'urgence; et g) en guise de cadeau-surprise pour me remercier de ma fidélité, une escarre de 20 centimètres dans laquelle vous auriez pu mettre vos deux poings mais sûrement pas eu envie de le faire sauf si vous avez des penchants nécrophiles.

Pour couronner le tout, ces gentlemen se sont montrés pleins d'une humanité difficile à égaler. Le patron du service de réa, alors que j'étais sorti du coma depuis à peine une semaine, m'a fait transporter avec moniteur, sonde naso-gastrique, perfusion sur pied et tout le bazar dans la cour de l'hôpital pour manger une glace au soleil de juillet avec ma petite-fille de 5 ans. J'en pleure encore en y repensant, mais c'est parce que je suis un grand sensible.

Ensuite, j'ai eu droit pendant 13 mois à la rééducation à la française, kiné tous les jours de semaine, salle de sport à volonté avec moniteurs compétents et dévoués (ils vous emmènent à l'extérieur faire des trucs interdits mais nécessaires alors un gars en fauteuil fait le guet pendant que les autres s'entraînent dans les escalators du centre commercial, je ne dirai pas lequel), et des médecins tellement gentils que je vais me remettre à pleurer, bouclez-la un peu, à la fin, mais qui vous font bosser comme des damnés pour vous refaire une putain de vie avec cette extra-ball que Sa Majesté des scalpels vous a donnée. En arrivant chez eux je ne tenais même pas une cuillère en plastique, à la sortie je soulevais 110 kilos, et seulement parce que l'appareil était prévu pour 100 kilos et que le moniteur avait peur de le casser en continuant de le surcharger.

Vous voyez, je connais les bons côtés, les très bons côtés de l'hôpital.

Mais il n'y a pas qu'eux. Comme je vois que vous êtes un peu fatigués, la suite sera pour une prochaine fois. Si vous êtes sages.

Et maintenant, dodo, j'éteins et vous ne rallumez pas dans mon dos pour lire en cachette, d'accord ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.