Hôpital mon désamour

Dans le billet précédent, j'ai dit tout le bien que je pensais des hôpitaux, des médecins et des soignants qui m'ont sauvé la vie plus d'une fois et réappris à vivre avec une paire de jambes inertes, ce qui est mieux que pas du tout. Là je vais être un peu moins gentil, parce qu'il y a aussi de quoi. Et pas qu'un peu.

Je viens d'être opéré pour la sixième fois par la même chirurgienne pour des problèmes cutanés aux ischions (en langage vulgaire, les fesses). C'est un problème récurrent pour les plégiques (hémi-, para- et tétra-), qui passent leur vie assis dessus. Là où les os du bassin appuient sur la peau des isch..., enfin, des fesses, la peau a tendance à se nécroser. On appelle ça des escarres, et c'est horriblement douloureux quand on n'a pas perdu toute sensibilité, ce qui est mon cas. Quoi, c'est quoi mon cas ? Oui, bon, d'accord, on peut le comprendre dans les deux sens. Moi, j'ai perdu toute sensibilité, ce qui est un avantage quand on a une escarre, parce qu'on n'a pas mal, mais un gros désavantage quand on n'en a pas encore et qu'on ne sent rien venir. Vous suivez, là ?

La grosse différence, pour cette sixième fois, c'est que je n'ai pas fait ma convalescence dans un centre de convalescence mais à la maison. F. s'est proposée pour s'installer dans la petite chambre avec son petit garçon et me dorloter pendant les quinze jours que je devais passer au lit, le temps que la cicatrice se referme. Parce que si on fait le moindre transfert (passage du lit au fauteuil roulant et lycée de Versailles) pendant cette période, on a environ 100 % de risques de décoller les lèvres de la plaie et tout est à refaire, y compris passage sur le billard (quatre mois d'attente minimum, mais c'est une autre histoire).

Donc, alitement strict pendant deux semaines. Moi, dans le principe, ça ne me gêne pas. Quand on a passé huit mois au lit en hospitalisation (voir le billet précédent), on apprend à s'occuper sans bouger autre chose que les mains, les bras, la tête et les yeux. Pour les tétraplégiques, c'est bien pire. Mais d'être à la maison, cette fois-ci, m'a permis de faire une découverte fabuleuse : la toilette au lit.

Quand elle était ado, il y a une vingtaine d'années, F. s'est occupée aussi de sa grand-mère, qui est restée au lit pendant des mois avant de mourir à la maison. En Kabylie, il faut dire, on garde les vieux à la maison jusqu'à leur mort. F. est kabyle, je ne vous l'avais pas dit ? Voilà qui est fait, tâchez de vous en souvenir, ça peut servir pour le scrabble, un k et un y, si vous décrochez un mot compte double votre partie est faite avec ça. Alors, F. m'a fait la toilette au lit tous les jours pendant ces deux semaines, comme elle l'avait jadis fait pour sa grand-mère. Comme à l'hôpital, aussi, non ? Non. Pas du tout. Mais alors là, vraiment rien à voir.

D'abord, F. apporte une grande bassine d'eau chaude et deux cuvettes vides dans la chambre. Elle commence par me faire un shampooing, parce qu'on attrape vite des démangeaisons au cuir chevelu quand on reste au lit sans bouger. Elle met la petite cuvette vide sous ma tête, une alèze sous la cuvette pour récupérer les éclaboussures et elle me verse de l'eau sur la tête penchée en arrière. Puis du shampoing, et comme chez le coiffeur, quoi, elle frotte, elle gratte, ça fait du bien. Ensuite elle rince bien à fond avec des grands verres d'eau qu'elle puise dans la plus grande cuvette d'eau chaude et qui retombe toute shampouineuse dans la petite cuvette sous ma tête. Puis elle savonne un gant et me frotte tout le corps, en commençant par le visage (Eh ! ça pique les yeux !) et en appuyant comme si elle décalaminait une bougie de mobylette. Et que je te frotte et que je te refrotte, dis, tu vas me laisser un peu de peau sur le corps, s'il te plaît ? Ah, ça la fait rire, la chipie. Pour le rinçage, elle prend bien soin de mettre de l'eau de la grande bassine dans la troisième cuvette et de vider celle-ci dès qu'elle n'est plus transparente, et elle renouvelle au moins trois fois l'opération, et à la fin vous êtes, comment dire ? Lavé et rincé. Propre. C'est cela la découverte que j'ai faite.

Et à l'hôpital, alors ? A l'hôpital, tous les soignants qui font la toilette des malades handicapés alités, en principe les aides-soignants et aides-soignantes, parfois infirmières et infirmiers, mais souvent les stagiaires, font semblant de faire votre toilette. Certains font même semblant de faire semblant. Mais je n'en ai jamais vu aucun ni aucune faire plus que faire semblant. 

Un truc simple pour différencier les deux systèmes (faire semblant et faire semblant de faire semblant) :

Ceux qui font semblant de vous laver arrivent avec une bassine d'eau tiède et des gants de toilette jetables. Ils mouillent un gant et frottent le savon dessus, puis vous le passent en aller-retour sur chaque membre et celui-ci est considéré comme lavé. Ils mouillent un deuxième gant et refont un aller-retour sur chaque membre, et celui-ci est considéré comme rincé. Pour la poitrine et le dos, vous avez droit à deux aller-retour sur chaque face pour le savonnage et autant pour le rinçage, parce que c'est plus large. Ne vous imaginez pas qu'on ait le droit de vérifier qu'il ne reste pas de savon sur la peau. C'est lavé-rincé, puisqu'on vous le dit. Pour le visage, salut les amis. Pour la "petite toilette" (le zob ou la chatte, selon), pas question de vous écarter les jambes et de regarder ce qui se passe entre, on change de gant (c'est le règlement) et un aller simple sur ce qui est à portée. Le reste n'existe pas, non plus que le trou de balle et le dessous des cuisses. Puisque tu ne les lèves pas, c'est que ça n'existe pas. 

Ceux qui font semblant de faire semblant, en gros c'est pareil, sauf que l'eau est encore plus tiède et que les aller-retour se transforment en allers simples.

Dans les deux cas, vous n'êtes certainement pas lavés, mais en général assez bien enduits de savon irritant sur les parties de votre corps qu'ils ont eu le mauvais goût de toucher. Quant au shampoing, ne rêvez pas, c'est une faveur qu'on vous fera quand on aura le temps. J'ai passé trois mois sans un seul shampoing après mon accident. Je peux vous dire qu'il y avait sur mon crâne une intéressante végétation et tout un tas de bestioles qu'on ne voit pas mais qu'on sent grouiller pendant qu'elles vous broutent le cuir chevelu.

Ah, mais c'est qu'ils sont épuisés, à bout de forces, ces malheureux et malheureuses. Triste, triste sort du personnel hospitalier, ces petites mains qu'on pressure sans vergogne ni la moindre reconnaissance. 

Eh, c'est pas marqué "pigeon" ici, les gars. Dans la plupart des services, ça peut passer inaperçu des patients et des familles, les patients sont au lit, les familles ne font que traverser les couloirs et entrer dans les chambres et s'en vont quand on leur demande. Chez les paras, figurez-vous, on passe beaucoup de temps à l'hôpital, mais pendant toute une partie de ce temps on est capables de sortir de nos chambres et on ne s'en prive pas. Et on voit. 

On voit des équipes entières qui font la pause café pendant une heure tous ensemble en fumant à la sortie du service. Sept ou huit blouses ensemble, c'est sympa, elles ont apparemment beaucoup de choses à se raconter. Mais en passant dans le couloir, je n'ai pas entendu deux ou trois sonnettes ? Eh bien, elles attendront un peu, on n'est pas en réa, hein. Euh, des fois, elles n'attendront pas, en tout cas pas toujours bien, comme quand le vieux José était tombé de son lit en tentant un transfert qu'il n'avait plus vraiment la force de faire, ou d'autres occasions que je n'ai pas vraiment envie de raconter, je pourrais me remettre à pleurer, ça suffit comme ça les trucs de femmelette.

Je dis ça parce que je ne l'ai pas vu une ou deux fois comme ça par hasard. Quand vous êtes en état de traîner un peu dans les couloirs, c'est ce que vous voyez tous les jours, dans pratiquement tous les services. 

Mon premier voisin de chambre était tétraplégique et obèse, dans les 130 kilos. Très sympa, très douloureux, sous morphine en permanence. Personne ne voulait lui donner de douche, pensez, il était tellement lourd à déplacer. A trois qu'ils s'y mettaient, une fois par semaine. Fred, l'aide-soignant, s'est même blessé au poignet en participant à son transfert au lit-douche. Il faut dire que Fred est fragile, il n'est que deuxième dan de karaté et conduit une 1100 Yamaha qu'il a tout de même pu s'offrir malgré son salaire de misère. Quinze jours d'arrêt pour accident du travail. Vous comprenez que Jean-Pierre n'ait eu droit à la douche qu'une fois par semaine, alors que le rythme réglementaire dans le service était de deux par semaine. Pour moi aussi, du coup, pour éviter qu'il soit jaloux, c'est bien normal. J'ai découvert le rythme bihebdomadaire après son départ.

Alors, oui, il y avait bien Véronique, une petite boulotte bien avancée dans la quarantaine, une mine de bouledogue et un cœur d'or, qui a donné un lit-douche à mon Jean-Pierre. Toute seule. Ah bon, ça existe ? En tirant sur le drap d'un biceps déterminé et même de deux, voilà qu'elle te le fait glisser sans difficulté sur le lit-douche et qu'elle l'emmène à la salle de bains, puis revient et une fois qu'elle l'a bien séché et remis au lit elle m'emmène à mon tour sous la pluie bienfaisante. Toute seule, sans même un Freddie. Notre deuxième douche de la semaine. Tous les deux le même jour. Du jamais vu. Bénie sois-tu, sainte Véronique.

Mais pour une Véronique, combien de Freddie ? A vue de nez, je n'ai connu qu'une seule Véronique parmi les nombreuses dizaines d'infirmières et infirmiers et d'aides-soignants et aides-soignantes que j'ai fréquenté pendant d'assez longues périodes de temps pour pouvoir juger leur caractère et leur dévouement. Des Freddie, c'est largement la moitié de l'échantillon. Entre les deux, ça va du bienveillant, parfois attendri mais faudrait pas exagérer (genre demander une deuxième douche dans la semaine), à une indifférence affectant un respect réglementaire.

Bon, ce soir, c'est moi qui suis fatigué. Je n'aime pas trop reparler de tout ça, ça remue des choses. Mais enfin, quand je les entends hurler à l'égorgeur, ils ont raison, le gouvernement est bel et bien en train de leur faire la peau pour installer quelque chose de beaucoup moins sympa où ni moi ni beaucoup d'autres ne pourrons plus du tout aller à l'hôpital (ni eux non plus quand ils en auront besoin). Mais les innombrables Freddie que l'on laisse prospérer comme des vers sur une plaie gangrenée leur donnent tous les bâtons pour se faire battre. Et les syndicats veillent jalousement sur eux.

Allez, j'y reviendrai peut-être encore une fois, si vous insistez. Pour le ménage, ah, le ménage, mais aussi pour les chirurgiens. Enfin, certains chirurgiens. D'ici là, restez au chaud.

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